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Natation synchronisée: la présence des hommes fait trembler les Russes

Les nageurs de l’équipe de France lors des EuroGames 2008, événement sportif LGBT, à Barcelone, le 26 juillet 2008 perform during a men's synchronized swimming competition at the EuroGames 2008 in Barcelona July 26, 2008 | REUTERS/Albert Gea

Les nageurs de l’équipe de France lors des EuroGames 2008, événement sportif LGBT, à Barcelone, le 26 juillet 2008 perform during a men's synchronized swimming competition at the EuroGames 2008 in Barcelona July 26, 2008 | REUTERS/Albert Gea

Aux Mondiaux de natation de Kazan, une nouvelle épreuve de natation synchronisée débarque: le duo mixte. Mastodonte de la discipline, la Russie crie au scandale... puis envoie son seul nageur. La finale technique a lieu ce dimanche.

Belles, gracieuses, élégantes... Vous aussi vous avez déjà poussé un «waouh» d’émerveillement pendant les JO en tombant devant la télé sur une épreuve de natation synchronisée? C'est vrai, lorsque l’on entend «natation synchro», on a en tête l'image de ces naïades, seules, en duo ou en bande. Maquillage waterproof sur le visage et sourire aux lèvres, elles virevoltent dans l'eau et jaillissent telles des sirènes, sous l’œil vigilant des juges. Cette image ultra féminine d'un sport né il y a un siècle subit cette année un grand changement... qui ne plaît pas à tous.

Dans cette discipline apparue pour une démonstration aux Jeux de 1952 et devenue sport olympique depuis 1984, les hommes ne participent ni aux Jeux olympiques ni aux Mondiaux. Mais en décembre 2014, la Fédération internationale de natation (Fina) a décidé d'ajouter à certaines compétitions internationales une épreuve de duo mixte en programme technique et libre. C’est aux Mondiaux de Kazan, en Russie, du 24 juillet au 9 août, qu’on aura l’occasion de voir des couples composés d’un nageur et d’une nageuse. Pour Sylvie Neuville, directrice de la discipline à la Fédération française de natation, «cette nouveauté va avoir un retentissement».

«Jambes poilues» dans la piscine

Elle n'a pas tort: un homme et une femme qui dansent dans l'eau, c'est un virage que les Russes n'ont pas accueilli avec le sourire. En février, le ministre des Sports Vitaly Mutko a estimé que la natation synchronisée était un sport «exclusivement féminin» et qu’introduire une épreuve mixte était «une erreur». Chez les athlètes russes aussi, on fronce les sourcils. Natalia Ishchenko, triple championne olympique de natation synchronisée, s’est elle dite «embarrassée» à l’idée de voir son sport pratiqué par des hommes. Vice-champion olympique du 100 mètres papillon à Londres en 2012, son compatriote Yevgeniy Korotychkin a quant à lui confié qu’il risquait de «pleurer» en voyant «les jambes poilues» des nageurs synchronisés «émerger de la piscine».

Les premières compétitions de natation synchronisée, en 1891 et 1892, étaient réservées aux hommes

Pourtant, la natation synchronisée «était au départ pratiquée par des hommes», rappelle Sylvie Neuville. Le site de la Fina raconte qu'au début du XXe siècle,  les nageurs masculins réalisaient dans l'eau «des chorégraphies en cercle» tout en étant «décorés de guirlandes ou de lanternes chinoises». D'ailleurs, les premières compétitions, en 1891 et 1892, n'étaient réservées qu'aux hommes. Mais la nage artistique est devenue féminine, car les femmes «flottent mieux [...] et sont plus aptes à réaliser des figures à la surface de l'eau», explique l’instance internationale.  Aujourd’hui, dans les pays où la discipline est pratiquée, les hommes occupent une place minime.

Tsarine de la nage artistique

Mais si les Russes sont échaudés par l'ajout de cette épreuve, ça n'est pas seulement par amour pour le corps féminin. À vrai dire, cela fait déjà plusieurs années que le pays de Poutine rafle tout dans la discipline. Sydney, Athènes, Pékin, Londres...depuis le début du XXIe siècle, c'est simple, la Russie a remporté toutes les médailles d’or possibles aux Jeux olympiques. Aux Mondiaux, c’est pareil: depuis 2011, quatorze médailles d’or en jeu et quatorze pour la Russie. De 2000 à 2010, dix-neuf des vingt-six titres mondiaux sont russes.

Pour Vitaly Mutko, c’est donc la pression exercée par «certains groupes de pays» qui explique cette nouvelle épreuve. Comme les États-Unis, par exemple?

«On m’a fait savoir que notre organisation avait proposé le duo mixte il y a plusieurs années», admet Kevin Warner, le responsable de la natation synchronisée chez USA Swimming, la fédération américaine. Nous pensons que cette épreuve peut être une force pour les États-Unis.»

Là-bas, mais aussi dans d'autres pays comme le Canada ou encore la France, les quelques nageurs concourent déjà au niveau national et décrochent de bons résultats.

Le système d’entraînement soutenu par l’État russe est une ligne de production de stars de la natation synchronisée: toutes des femmes

Certes, au départ, les Russes ne semblaient pas très emballés par la natation synchronisée masculine, mais depuis, l’idée que deux médailles leur échappent leur a paru encore moins envisageable, encore moins sur leur propre sol. Problème: le système d’entraînement soutenu par l’État russe est une ligne de production de stars de la natation synchronisée. Et les athlètes qui se jettent à l'eau sont toutes des femmes. Pour l’instant, la seule exception en haut-niveau, c’est un nageur de 17 ans, Alexander Maltsev.

«Pionnier» russe de 17 ans

Quelques semaines après les déclarations russes, le site internet Russia Beyond The Headlines (RBTH), financé par Rossiyskaya Gazeta, titre de presse du gouvernement, nous raconte l'histoire de ce nageur, également étudiant à l'université, qui a commencé la natation synchronisée à 7 ans, inscrit par sa mère dans un club de sports local avant d’intégrer à 10 ans une école à Saint-Pétersbourg. «À l’époque, précise Alexander Maltsev, ils acceptaient tout le monde, les garçons et les filles.»

Décrit comme «le pionnier de la natation synchronisée masculine», le nageur voit plus loin: il veut devenir entraîneur et «a des idées pour faire avancer le sport».  Mais avant cela, à Kazan, il va faire équipe avec la championne d’Europe 2014, Darina Valitova, pour ramener les deux médailles.

Malgré le flot de critiques, la coach russe Elena Markoch, qui s’est occupée de plusieurs champions olympiques, pense que ses compatriotes finiront par mettre de l'eau dans leur vin:

«S’il réussit, Maltsev pourra même persuader les Russes de passer outre l’aspect “paillettes” de la discipline et de prendre l'arrivée des hommes plus au sérieux. Les gens sont choqués et perplexes, mais ils peuvent s’habituer à tout.»

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