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En France, la germanophobie fête ses neuf siècles d'existence

 La leçon d'escrime, de Johann Gottfried (1764-1850)Caricature montrant un petit Napoléon se pavanant lors d'un duel avec Gerhard Leberecht von Blücher, pendant qu'un marin britannique arbitre le match.  via Wikipedia, Domaine public

La leçon d'escrime, de Johann Gottfried (1764-1850)Caricature montrant un petit Napoléon se pavanant lors d'un duel avec Gerhard Leberecht von Blücher, pendant qu'un marin britannique arbitre le match. via Wikipedia, Domaine public

Depuis que la zone euro a imposé ses conditions à la Grèce, l'Allemagne est sous le feu des critiques. Un phénomène d'autant moins surprenant qu'au XIIe siècle déjà, les Français trouvaient les Allemands «vulgaires et brutaux».

En une de Marianne, la chancelière Angela Merkel promène un air malveillant, chapeautée par un casque à pointe de belle facture. L’hebdomadaire revient sur le plan de réformes imposé à la Grèce par ses créanciers: «Un accord? Non, un diktat!» s’exclame le magazine, s'inspirant ouvertement d'une couverture de Bild

Quelques jours plus tôt, Emmanuel Todd tendait le dos avant la conclusion des négociations. C’est l’Allemagne de Merkel et Schauble qui l’inquiétait lui aussi

«Dans ce contexte ralenti, comme au ralenti, on est en train sans doute d’assister à la troisième autodestruction de l’Europe, et de nouveau sous la direction allemande.»

Dans la presse française et internationale a fleuri la comparaison entre l’austérité insensée selon les avis d’à peu près tous les économistes et du FMI et ce que les Allemands de l’après Première guerre mondiale avaient surnommé le «diktat» du traité de Versailles. Le leadership actuelle des Allemands sur la politique de l'Union européenne irrite depuis plusieurs années. 

Mais le ressentiment français vis-à-vis de Berlin n'a attendu ni la création de la communauté européenne, ni le nazisme, ni même les bacchantes de Bismarck, ce civil un brin va-t-en-guerre qui a traversé sa carrière politique déguisé un officier. 

Une hostilité de 900 ans d'âge

En 1147, la IIe croisade s'élance d'Europe vers la Terre sainte, afin de répondre à la prise d'Edesse. A l'époque, le royaume de Prusse n'existe pas encore, l'Allemagne n'est pas une nation unie mais un ensemble de principautés rassemblées au sein de l'Empire romain germanique, et soixante-dix ans avant Bouvines, il n'est pas certain que le peuple des Capétiens éprouve un véritable sentiment nationale. Pourtant, Français et Germains ne peuvent déjà plus se voir en peinture. Georges Valance, auteur d'une Petite histoire de la germanophobie, raconte à Slate le choc des cultures à l’œuvre dans les deux armées:

«C'est la première fois que des troupes françaises et allemandes combattent côte-à-côte. On a recueilli les témoignages de deux chroniqueurs, l'un appartenait à l'entourage du roi de France, l'autre était un homme de lettres byzantin. On y lit déjà tous les clichés habituels sur les Allemands: les Allemands dévorent tout, ce sont des gens vulgaires, ils sont brutaux.» 

L'antigermanisme ressemble davantage à une fièvre passagère, quand le thermomètre de l'histoire s'affole autour du Rhin

Les Français, germanophobes de père en fils depuis le douzième siècle? Peut-être mais ils ne pensent pas aux Allemands tous les jours. L'antigermanisme ressemble davantage à un coup de sang, à une fièvre passagère quand le thermomètre de l'histoire s'affole autour du Rhin qu'à un mal persistant. Au cours des guerres révolutionnaires, les Français font même le distinguo entre les Prussiens («des gens avec lesquels on peut traiter») et les Autrichiens que l'on voue aux gémonies, estime Georges Valance. 

La haine reprend ses droits en 1840 autour du traité de Londres lors duquel la France subit «un Waterloo diplomatique» selon les termes toujours mesurés de Lamartine. Cette année-là, il est question d'apporter enfin une réponse au conflit qui oppose la Turquie ottomane et son vassal égyptien trop autonome à son goût, qui empoisonne l'Orient depuis trop longtemps. Les puissances européennes se mettent autour d'une table pour rétablir le calme et défendre les intérêts turcs, gages de stabilité. Il y a de nombreux inconvénients à ce que la France reçoive son carton d'invitation pour participer à ce sommet. D'une part, il n'est plus certain qu'elle soit toujours une puissance militaire depuis la défaite de napoléon en 1815, de l'autre les rênes de l'Europe sont tenues fermement par les monarchies membres de la Sainte-Alliance. Enfin, la France défend l’Égypte contre la Turquie à rebours de ses partenaires. Résultat: à Londres, se réunissent avec les Ottomans, la Grande-Bretagne, la Russie, l'Autriche et la Prusse...Sans la France. Les Français apprécient peu et s'en prennent aux snobs de ce concert diplomatique en petit comité, aux Prussiens en premier lieu. 

«Boches» contre «dégénérés» 

«Paix entre nous, guerre aux tyrans», ces paroles de L'Internationale pourraient presque s'appliquer aux soldats français qui, s'ils ne sont pas plus vertueux que les autres, restent durablement marqué par l'idéal universaliste de la Révolution française. Cette observation demeure vraie quand les armées hexagonales songent à passer le Rhin ou la ligne bleue des Vosges, au moins au XIXe siècle. Georges Valance dépeint même une curieuse hallucination collective:

«Les Français s'imaginent qu'ils seront bien accueillis par les populations parce qu'au début des guerres révolutionnaires, les civils rhénans s'étaient enthousiasmés pour l'abolition des droits féodaux et la nationalisation des biens ecclésiastiques portées par les armées révolutionnaires. Mais enfin depuis 1806 et l'humiliation d'Iéna, les Français ne risquent plus de trouver un soutien populaire en terres allemandes.»

Et l'essayiste fait remonter la racine de cette gallophobie bien en amont. Pour lui, les racines du mal plongent jusque dans les premières décennies du règne de Louis XIV. Durant la guerre de Hollande, Turenne veut, en 1674, intimider les troupes impériales des Habsbourg, et les affamer. Constatant leurs problèmes d'intendance, il décide de ravager le Palatinat, près de la frontière. Le commandement français ordonne de piller ou détruire les récoltes et les subsistances de la région, de brûler les cultures et, au besoin, de détruire les villes et les villages. En 1689, les Français réitéreront l'opération et au même endroit par dessus le marché. L'étoile de la France pâlit fortement à l'Est. 

Attaque de Dole par les Prussiens, 21 janvier 1871, par Eugène Chalon, via Wikimedia Commons. 

Côté français, l'allergie est aussi liée aux humiliations militaires. Entre la défaite totale de 1870-1871 qui amène la France à perdre l'Alsace et la Moselle et le début de la guerre de 1914, quand les Français parlent de «bouffer du frisé», peu de chances qu'ils pensent à de la salade. Le «frisé», le «Boche», le «Fritz», le «Schleu», le «Fridolin» (le «doryphore», en hommage à ce parasite qui consomme les pommes de terre, ne viendra que plus tard aux bouches françaises, pendant l'Occupation) est le repoussoir d'une bonne partie de l'opinion publique. Elle ne pardonne pas au Reich de Guillaume de s'être emparé de cette rive gauche du Rhin que la France avait su garder sous tous les régimes, et par tous les temps, à partir de 1792. Cette hostilité connaît ses acmés, notamment avec l'affaire Dreyfus, ou encore au début du XXe siècle avec la situation au Maroc, convoité conjointement par les colonialistes français et allemands. 

Dans les années qui précèdent immédiatement le premier conflit mondial,  voire dans les premiers jours de la guerre, les intellectuels français vont souvent plus loin. Ils prennent parfois même fait et cause pour la «civilisation européenne» incarnée selon eux par leur nation contre la «barbarie» allemande. Même le philosophe Henri Bergson, esprit pourtant pondéré et pacifiste, qui présidera plus tard l'ancêtre de l'UNESCO actuelle, s'écrie le 8 août devant l'Académie des sciences: 

La lutte engagée contre l'Allemagne est la lutte même de la civilisation contre la barbarie

Henri Bergson

«La lutte engagée contre l'Allemagne est la lutte même de la civilisation contre la barbarie(...) Vouée en grande partie à l'étude des questions psychologiques, morales et sociales, notre académie accomplit un simple devoir scientifique en signalant la brutalité et le cynisme de l'Allemagne, dans son mépris de toute justice et de toute vérité, une régression à l'état sauvage.»

Mais Georges Valance nuance la poussée germanophobe dans la France de l'époque. La classe politique française reste très prudente selon lui: 

«A part une occurrence dans un discours de Poincaré avant guerre, les politiques français évitent même de parler de l'Alsace-Moselle! En Allemagne, c'est différent. Des hommes de lettres se répandent même et affirment que la France est une nation «dégénérée», «condamnée». Certains appellent même à revoir la carte de France.»

Une gallophobie qui préfigure certaines «bonnes feuilles» de Mein Kampf, dans lequel Hitler donnera, entre autres, les grandes lignes de sa future politique internationale. 

La germanophobie, signe d'un affaiblissement politique

Ce mépris vis-à-vis de la France est aujourd'hui encore porté par Wolfgang Schauble, le ministre des finances allemand qui déclarait en avril 2015: «la France serait contente que quelqu'un force le Parlement, mais c'est difficile, c'est la démocratie», regret après lequel il évoquait la «réussite» de la Troïka dans les pays européens en difficulté. Un style oratoire qui n'empêche pas certains de souligner la «francophilie» et l'amour de l'Europe de celui qui appelle de ses vœux une mise sous tutelle de la France et vient de parvenir à imposer une ligne impitoyable sur le dossier grec.

Cependant si la gallophobie a encore ses ambassadeurs à Berlin, certains hommes politiques français n'ont pas renoncé aux sorties critiques envers les Allemands. En 2011, Arnaud Montebourg, qui allait devenir ministre du redressement productif quelques mois plus tard, dénonçait la dureté allemande au sein de la zone euro en parlant de «diktats allemands». Le pamphlet Le Hareng de Bismarck par Jean-Luc Mélenchon, s'est aussi montré très dur avec l'Allemagne.

La droite n'est pas exempte de germanophobie: Nicolas Sarkozy se félicitait par exemple en 2007 que la France, elle, n'ait «jamais cédé à la tentation totalitaire (…) ni commis de crime contre l'humanité ou de génocide» (suivez mon regard). Mais Georges Valance estime que la germanophobie est, pour l'essentiel, un réflexe de la gauche: 

«Je crois que le gaullisme vaccine la droite contre la germanophobie»

Aux côtés de ce surmoi gaullien, l'admiration d'une part de la Droite pour l'action du gouvernement d’outre-Rhin a certainement son importance aussi. Par exemple, Eric Woerth, ancien ministre de François Fillon, saluait récemment, sur Itélé, la ligne monétaire suivie par Angela Merkel et Wolfgang Schauble dans les échanges au sujet de la crise grecque et condamnait la position française ou encore, il y a un an, déplorait que «la France affaiblisse l'Allemagne»

Cette volonté d'hommes politiques français de se rapprocher des positions économiques allemande est peut-être révélatrice de la signification de la germanophobie supposée des autres. En tout cas, l'hostilité envers les Allemands de 2015 ressemble en ce sens aux élans antigermaniques de 1840, de 1870 ou de 1914. Ils se font l'écho de la frustration provoquée par le ressenti d'un abaissement de la politique française.

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