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La guerre de la Chine contre un journaliste américain

Des policiers pendant une cérémonie récompensant ceux qui ont participé à «la répression de la violence et des activités terroristes» à Hotan, dans le Xinjiang, le 3 août 2014 | REUTERS/Stringer

Des policiers pendant une cérémonie récompensant ceux qui ont participé à «la répression de la violence et des activités terroristes» à Hotan, dans le Xinjiang, le 3 août 2014 | REUTERS/Stringer

La Chine tente de réduire au silence un reporter de Radio Free Asia en faisant disparaître sa famille.

En juin 2014, dans la Région autonome ouïghoure du Xinjiang, Tudaxun Hoshur allait être jugé pour crimes contre l’État chinois. Tudaxun, 39 ans, n'avait pu contacter sa famille depuis quasiment deux mois et encore moins leur dire quels étaient ses chefs d'accusation ou les raisons qui l'avaient conduit dans un centre pénitentiaire chinois. Mais grâce à un autre détenu libéré par la suite, son entourage allait savoir pourquoi le gouvernement chinois l'avait arrêté. En réalité, les autorités n'avaient que faire de Tudaxun. Ce qui les intéressait, c'était le travail de son frère, Shohret Hoshur, citoyen américain et reporter pour Radio Free Asia à Washington.

Le 10 juin 2014, Tudaxun fut condamné à cinq années de camp de travail, l'équivalent chinois du goulag russe, pour «mise en danger de la sécurité de l’État». Selon Radio Free Asia, les preuves accumulées contre lui concernaient sa promotion de l'Hégire, le pèlerinage traditionnel de la Mecque à Médine, et le fait qu'il ait préféré prier chez lui que dans une mosquée. Un écran de fumée et rien d'autre. Tous les familiers du dossier –de Shohret et ses collègues aux responsables américains en passant par les militants de la liberté de la presse– estiment que les autorités chinoises ont simplement cherché à punir Shohret pour ses reportages sur les violations des droits de l'Homme commises au Xinjiang. Avec cette condamnation, le gouvernement chinois allait franchir une nouvelle étape dans sa stratégie de répression politique. Pour autant que l'on sache, la Chine est désormais le premier gouvernement à avoir persécuté le proche d'un journaliste américain en représailles de son travail.

État policier

Si des journalistes jouissant d'une double nationalité ont pu déjà être pris pour cible, c'est la première fois que Pékin s'en prend à la famille d'un journaliste uniquement citoyen des États-Unis. «Je ne connais aucun autre cas dans lequel le gouvernement [chinois] aurait arrêté la famille d'un reporter américain», confirme Maya Wang, spécialiste de la Chine pour l'ONG Human Rights Watch. Ce qu'approuve Bob Dietz, coordinateur pour l'Asie du Comité pour la Protection des Journalistes. «Personne ne peut citer un autre cas similaire en Chine […]. L'ampleur des poursuites montre combien ils prennent la menace au sérieux» au Xinjiang.

Que le travail de Shohret ait énervé le gouvernement chinois n'est pas une surprise. Depuis des années, Shohret couvre le Xinjiang –ou Turkestan oriental, comme l'appelle la population ouïghoure locale– pour le compte de Radio Free Asia. Les tensions entre Han et Ouïghours, ethnie musulmane turcophone proche des Kazakhs et des Kirghizes, se sont exacerbées ces dernières années. Économiquement parlant, les Ouïghours sont bafoués par un État qui favorise la domination industrielle des Han. Et, d'un point de vue culturel, Pékin s'en est pris aux piliers de la société traditionnelle ouïghoure en détruisant des mosquées, en interdisant le jeûne du Ramadan et en mettant en place un État policier.

Shohret Hoshur a détaillé l'existence et les circonstances de la disparition de trente-huit Ouïghours après les émeutes de 2009

C'est ainsi que Pékin a pu mettre le feu aux poudres communautaires, avant qu'elles n'explosent en 2009 lors de graves émeutes. Des centaines de personnes allaient trouver la mort. Et, depuis six ans, les violences n'ont pas cessé: il y a eu des attentats, des attaques contre des check-points, des milices terrorisant la population à l'arme blanche et de prévisibles et subséquentes exactions policières. Pour Pékin, la lutte ouïghoure se formule en des termes islamistes familiers aux oreilles de l'Occident. Et les Ouïghours rétorquent qu'ils se battent pour leur liberté. 

Après les émeutes de 2009, des dizaines de Ouïghours ont disparu sans laisser de trace. Dans plusieurs interviews menées auprès des familles et des autorités, Shohret allait détailler l'existence et les circonstances de la disparition de trente-huit personnes, dans le cadre d'un reportage primé sur la répression régionale et la douleur des proches.

«À mon avis, les autorités en Chine ont vu que mon travail contredisait le scénario officiel qu'elles essayent de véhiculer au Xinjiang, m'a expliqué Shohret dans un email. Depuis [2009], toute la région est cadenassée.»

Représailles collectives

Shohret a quitté le Xinjiang en 1994, un exil lui permettant de poursuivre son travail sans subir la férule de Pékin. Mais jamais il n'a pris sa famille comme source, jamais il n'aurait voulu que les autorités chinoises aient la moindre excuse pour l'impliquer. Sa famille, ce sont des commerçants et des agriculteurs, bien loin de toute résistance organisée. Ce n'est pas chez eux que le gouvernement pouvait extirper des informations sur les structures politiques régionales et, de fait, jusqu'à 2009, sa famille n'avait aucune raison de chercher un lieu de vie plus sûr. Après tout, Shohret était un journaliste américain: il était donc en droit de penser que ses proches pouvaient, eux aussi, jouir d'un certain degré de protection.

Une situation qui allait changer en septembre 2009, après la diffusion d'un reportage de Shohret sur un Ouïghour de 31 ans torturé à mort. Là, des responsables locaux ont commencé à harceler sa famille, l’obligéant à lui dire d'arrêter son enquête. Un mois plus tard, la télévision officielle chinoise allait même faire porter la responsabilité des émeutes sur des agent étrangers –dont Shohret et ses collègues de Radio Free Asia faisaient partie. Puis les tensions se sont calmées pendant un temps, avant que le président Xi Jinping n'arrive au pouvoir en 2012 et que tout se mette à partir à vau-l’eau. «Les autorités chinoises ont voulu fermer le Turkestan oriental aux journalistes, afin de camoufler soixante-cinq ans de crimes contre l'humanité: les massacres, les meurtres de masse, les exécutions sommaires, la torture généralisée, les peines de prison à rallonge, les disparitions forcées, etc.», précise Alim Seytoff, directeur du Uyghur Human Rights Project, une ONG américaine de défense des Ouïghours. Selon Seytoff, 2014 aura vu «l'accélération de la répression politique» dans la région.

S'ils s'en prennent à ma famille, s'ils arrêtent et emprisonnent mes frères, c'est parce qu'ils m'en veulent à moi

Shohret Hoshur, journaliste américain à Radio Free Asia

L'arrestation de Tudaxun n'allait être que la première étape des représailles collectives menées contre la famille de Shohret. Au téléphone, peu après l'arrestation de son frère, un officier de police du Xinjiang expliqua à Shohret que sa famille risquait d'être totalement «anéantie». En août de la même année, le plus jeune frère de Shohret, Rexim Hoshur, disparut en quittant son domicile. Quelques heures plus tard, un autre de ses frères, Shawket Hoshur, se volatilisa après avoir été convoqué par la police. Comme pour Tudaxun, les responsables chinois affirment que les deux frères sont coupables de «divulgation de secrets d’État». Selon la femme de Shawket, des fonctionnaires gouvernementaux locaux lui aurait dit que les frères de Shohret pourraient être libérés uniquement s'il démissionne de Radio Free Asia. «Ils veulent me réduire au silence, cela ne fait aucun doute, déclare Shohret. Les autorités chinoises ne s'en sont jamais cachées. S'ils s'en prennent à ma famille, s'ils arrêtent et emprisonnent mes frères, c'est parce qu'ils m'en veulent à moi.»

Tribunaux secrets

Là encore, que les autorités chinoises ciblent la famille d'un journaliste n'a rien de nécessairement surprenant; la Chine est le pays qui emprisonne le plus ses journalistes au monde et n'a de cesse de faire peser sur les journalistes occidentaux un chantage à l'accréditation si jamais ils couvrent des sujets que le gouvernement considère comme sensibles. L'inédit ici, c'est de voir le gouvernement chinois persécuter la famille d'un journaliste américain.

Pour le moment, la réaction de Washington a été des plus mesurées. «Nous exhortons les autorités chinoises à cesser le harcèlement de sa famille et à traiter ses membres avec équité et dignité», a ainsi déclaré en janvier la porte-parole du Département d’État américain. Un appel réitéré fin juin par Michael Quinlan, porte-parole de son bureau pour l'Asie de l'Est. Et les choses s'arrêtent à peu près là. Début juillet, une lettre envoyée par les sénateurs Marco Rubio et Mark Warner au secrétaire d’État John Kerry qualifiait de «particulièrement préoccupante» l'affaire Hoshur et soulignait qu'il n'y avait «aucune place pour de telles intimidations» dans des relations bilatérales. La réponse de la Chine se résume ainsi: «[les dires de RFA] sont parfaitement incohérents avec la réalité et ne méritent même pas d'être démentis», pour reprendre les mots du porte-parole des Affaires étrangères chinoises, Hong Lei.

Reste que, depuis août 2014, personne n'a pu entrer en contact avec les frères de Shohret. Rexim et Shawket devraient être jugés par des tribunaux secrets. Le procès de Rexim était prévu pour le 10 juillet, tandis que celui de Shawket a été repoussé à une date indéterminée. (Selon l'avocat de Shawket, ce délai serait dû à des directives «venant des plus hautes autorités [chinoises]».) Les deux hommes seront probablement condamnés à de longues peines en camp de travail –tout ça pour qu'un journaliste américain cesse de faire le sien.

Ce qui ne marchera pas, déclare Shohret:

«Renoncer, ce serait envoyer le mauvais signal, explique-t-il. Non seulement à la Chine, mais aussi à tous les pays à l'environnement médiatique répressif. Ce serait leur dire qu'il est opportun de punir des journalistes ou de s'en prendre à leur famille. […] Tant de journalistes ont fait d'énormes sacrifices et ont repoussé les limites du courage. Il faut que je continue mon travail, pour eux et pour la carrière que nous avons choisie.»

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