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Arrêtons d’être fascinés par le prétendu miracle chinois

Indice Nikkei à Tokyo le 10 juillet 2015 | REUTERS/Thomas Peter

Indice Nikkei à Tokyo le 10 juillet 2015 | REUTERS/Thomas Peter

Ce qui est en train de se passer en Chine confirme qu'une dictature est encore moins efficace pour l'économie que la démocratie.

Le formidable développement de la Chine au cours des trente dernières années fait l’admiration de beaucoup de chefs d’entreprise occidentaux, parfois un peu oublieux de la question des libertés politiques: au moins, disent-ils, là-bas, ça marche! Mais l’évolution actuelle de l’économie chinoise montre que, là-bas aussi, le pilotage d’une économie moderne est complexe et qu’un régime autoritaire (pour ne pas dire dictatorial) n’est pas forcément plus efficace.

Les dirigeants chinois auraient-ils perdu la main? En apparence, tout continue à marcher conformément aux objectifs fixés à la tête de l’Etat. Il a été décidé que l’économie devrait croître au rythme d’environ 7% cette année, le Bureau national des statistiques vient donc d’annoncer une progression de 7% du PIB en rythme annuel au deuxième trimestre. Sur ce point rien n’a changé: à Pékin, les chiffres enregistrés sont toujours conformes aux prévisions. Reste que la période des taux de croissance à deux chiffres semble bien terminée depuis 2010 et que le passage à une économie davantage tournée vers la demande intérieure et plus équilibrée ne se fait pas sans difficultés.

Chronique d’un krach boursier annoncé

Les dernières semaines ont été dominées par les soubresauts de la Bourse de Shanghai. Après avoir grimpé de 150% entre le 1er juillet 2014 et le 12 juin dernier, celle-ci a chuté de 32% en moins d’un mois, au point de justifier l’intervention des pouvoirs publics. Les mesures prises ont permis de stabiliser le marché et même de regagner une partie du terrain perdu. Si spectaculaire qu’ait été cette dernière péripétie boursière, elle est loin d’être dramatique: depuis le début de l’année, l’indice composite de la Bourse de Shanghai (l’indice de référence) est malgré tout en hausse de 22% (au 17 juillet, à 3.234 points après un plus haut à 5.178 le 12 juin)), ce qui est plutôt satisfaisant (on est très content à Paris d’avoir vu le CAC 40 progresser d’un peu moins de 20% sur la même période). Par ailleurs, les placements en actions ne sont estimés qu’à 15% du total de l’épargne financière des ménages chinois. Un krach boursier plus prononcé n’aurait eu qu’un impact économique limité. Mais le gouvernement a redouté une perte de confiance dans une partie influente de son opinion publique.

Surtout, il craignait d’être accusé de négligence après avoir laissé se développer une vaque spéculative de grande ampleur. Beaucoup d’achats d’actions au cours des derniers mois ont été faits à crédit et le nombre des comptes-titres en yuans (ceux des investisseurs domestiques) a grimpé à une allure vertigineuse: de plus de 20 millions en 2010 (après le rebond de la Bourse en 2009), il était revenu à moins de 10 millions au début de 2014 (suivant en cela le recul du marché) pour repartir en flèche à plus de 50 millions et les autorités laissaient les particuliers ouvrir autant de comptes-titres qu’ils le souhaitaient. Alors que sur les grands marchés européens et américains, les cours boursiers valorisent environ 16 fois les bénéfices attendus en 2015 (ce qui, sans être excessif, est déjà assez élevé), le même rapport s’établissait début juin à Shenzhen (marché plus domestique que celui de Shanghai et encore plus spéculatif) à 68 et atteignait 117 pour les valeurs technologiques.

Une industrie qui souffre de surcapacités

Dès lors, la question n’était plus de savoir s’il y aurait un krach, mais quand

Dès lors, la question n’était plus de savoir s’il y aurait un krach, mais quand. On a maintenant la réponse. L’issue était d’autant plus prévisible que cette envolée boursière ne reposait sur aucune donnée économique. Christian Parisot et Jean-Louis Mourier, économistes à Aurel BGC, insistent au contraire au contraire sur le fait que l’industrie chinoise souffre de surcapacités. Si l’on considère qu’un secteur est en surcapacité lorsque le taux d’utilisation des capacités de production est inférieur à 80%, 19 des 29 principaux secteurs industriels chinois seraient en surcapacité. Cette situation, concluent nos deux experts, a un effet «dévastateur pour les marges des industriels». On constate de fait que le taux de profit des entreprises industrielles chinoises est en repli constant depuis 2010.

Cette situation est en partie imputable à la politique économique suivie par le gouvernement chinois, qui a surréagi à la crise financière de 2008 et encouragé des investissements massifs, et rétrospectivement jugés excessifs, pour soutenir l’activité.  Cette période de soutien à l’investissement s’est traduite par une forte hausse de l’endettement des entreprises et des structures placées sous le contrôle des collectivités locales. Maintenant, on est dans une phase d’assainissement (la Bourse a été  encouragée –sans doute un peu trop vigoureusement!-  dans le but de permettre aux entreprises de se financer par hausse de leurs fonds propres plus que par endettement), de limitation des risques de crédit, d’encadrement plus rigoureux des activités de prêt.

Le marché immobilier toujours en berne

La première victime de ce retour à plus de rigueur financière a été le marché immobilier, sur lequel les prix continuent de baisser: dans 68 des 70 villes suivies par le gouvernement chinois, les prix sont encore en baisse sur les douze derniers mois connus, malgré une tendance récente à la stabilisation, et ils n’augmentent que dans deux d’entre elles (Shanghai et Shenzhen). Le peu d’attrait de l’investissement dans l’immobilier depuis deux ans a d’ailleurs constitué une forte incitation à aller en Bourse faire des plus-values. Après avoir fait ce qu’il fallait pour refroidir le marché immobilier, les dirigeants chinois tentent maintenant de le faire repartir. La banque centrale a baissé quatre fois les taux d’intérêt depuis novembre 2014 et réduit trois fois le ratio de réserves obligatoires des banques.

Cette politique rappelle un peu les politiques de «stop and go» qu’on a connues dans les pays occidentaux à diverses reprises. Elle est encore compliquée ici par le fait que les autorités veulent à la fois freiner les financements par des structures non bancaires et les encourager par une baisse des taux en ce qui concerne les crédits bancaires et les émissions d’obligations. Ajoutons à cela la lutte contre la corruption, qui perturbe le fonctionnement de l’économie, et la recherche d’un autre mode de fonctionnement, moins dépendant des exportations et de l’industrie et davantage tourné vers les services et le marché intérieur. Mais changer de modèle économique, même dans un pays où le pouvoir central contrôle la plupart des leviers, est toujours une manœuvre périlleuse.

Tout le monde admire la Chine!

La grande question à se poser aujourd’hui est de savoir si l’organisation politique chinoise, qui s’est montrée si efficace jusqu’ici, alors qu’il s’agissait de bâtir une puissance industrielle somme toute assez classique, reposant pour l’essentiel sur la transformation de produits de base et une main-d’œuvre bon marché, sera encore adaptée pour faire face aux besoins d’une économie moderne, nécessairement souple et capable d’adaptations rapides aux nouvelles technologies et aux demandes des consommateurs.

Cette question ne se posait guère jusqu’à présent : l’entrée fracassante de la Chine dans le cercle des grandes puissances économiques a laissé tout le monde sans voix. L’historien chinois Qin Hui explique de façon très claire ce phénomène: les gens de gauche sont sensibles au rôle joué par l’Etat en Chine, au refus du modèle libéral anglo-saxon; quant aux libéraux, ils sont enthousiasmés par ce système où les droits sociaux sont faibles, où l’on travaille, où l’on ne fait pas grève… Bref, tout le monde a de bonnes raisons d’admirer la Chine et de voir dans le caractère dictatorial de son organisation un  moindre mal face au risque de chaos dans ce pays de plus de 1,3 milliards d’habitants qu’il a toujours été difficile de gouverner et de garder uni.

Vers une société harmonieuse ?

L’opposition entre le dirigisme chinois et le libéralisme occidental est-elle factice?

Certains économistes, comme Michel Aglietta croient en la possibilité de la faire évoluer vers une «société harmonieuse». D’autres pensent que tout cela finira mal, par une de ces «jacqueries» dont le pays a une longue habitude. Une autre idée fait son chemin: l’économie, où que ce soit, a besoin de l’Etat et donc l’opposition entre le dirigisme chinois et le libéralisme occidental est factice; chacun à sa façon devra faire une synthèse.

Cette dernière vision n’est pas fausse, mais elle est un peu angélique. Les pays occidentaux, même dans les périodes de triomphe des idées libérales (Reagan, Thatcher), n’ont jamais complètement oublié l’Etat quand il s’agissait de défendre les intérêts nationaux. En face, c’est plus compliqué. La Chine reconnaît l’économie de marché, mais se réserve la possibilité d’entrer dans le jeu chaque fois qu’elle le veut et sous la forme qu’elle a choisie. Elle accepte d’avoir des millionnaires, y compris parmi les membres du Parti communiste, de plus en plus nombreux et de plus en plus riches, mais se réserve le droit de les faire mettre en prison du jour au lendemain, uniquement pour leur rappeler qui est le vrai patron. Elle ne manifeste pas le moindre souci de faire un pas vers la démocratie.

Pas plus efficace que les démocraties

L’empire communiste chinois pourra-t-il se maintenir au premier plan sans évoluer? Les derniers événements nous font croire que son organisation n’est pas plus efficace que celle des démocraties occidentales quand il s’agit de faire face à des crises économiques. De surcroit, les liens étroits qui unissent le pouvoir politique et les dirigeants des grandes entreprises font que la lutte anti-corruption est un leurre: la corruption est consubstantielle à tout régime autoritaire. Et une organisation centralisée n’est pas la plus apte à piloter une économie censée être à l’avenir plus à l’écoute des besoins de la population.

Arrêtons d’être fascinés par le prétendu miracle chinois

Arrêtons donc d’être fascinés par le prétendu miracle chinois. Observons ce qui se passe à Pékin de la même façon que nous surveillons ce qui se passe partout dans le monde, pour en tirer des leçons utiles. Car la Chine peut nous donner des idées dans deux domaines. D’abord la lutte contre la pollution. Face au mécontentement de la population, l’Etat et les municipalités prennent enfin au sérieux ce problème et y consacrent des moyens importants. Ensuite l’éducation, où ils ont réussi en quelques années à amener leurs universités à un haut niveau. Mais le fonctionnement parfois peu satisfaisant de nos démocraties ne doit pas nous donner l’idée d’avoir un Etat musclé à la chinoise: même sur le plan de la stricte efficacité économique, l’effet n’est pas garanti; en revanche, pour ce qui est des  libertés, on sait quel serait le résultat. Et il n’est pas enviable.

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