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Pierre Lapointe: «Il est possible de sortir de la dictature de la facilité rapidement»

Pierre Lapointe dans le clip de «Tous les visages», chanson de l’album «Paris Tristesse» | Capture d’écran Vimeo

Pierre Lapointe dans le clip de «Tous les visages», chanson de l’album «Paris Tristesse» | Capture d’écran Vimeo

Le chanteur facétieux s’est prêté au jeu de l’entretien tablette et nous éclaire sur sa vision musicale et artistique avant-gardiste.

Pierre Lapointe au Québec, c’est, en gros, l’équivalent d’Alain Souchon en France à la fin des années 1970. Un chanteur majeur. En France, Pierre Lapointe reste encore trop souvent confiné à un cercle de connaisseurs. Ses chansons se dégustent entre initiés, comme un bon single malt. Il est pourtant bien plus accessible et, si son nom vous évoque vaguement quelque chose, c’est peut-être que vous avez écouté son émission sur France Inter l’été dernier. Le chanteur facétieux disséquait et reprenait nos standards avec des chanteurs de passage.

Alors qu’il sort un disque de reprises de ses propres chansons, Pierre Lapointe sera à l’affiche du festival Fnac Live samedi soir. Rencontre avec un artiste aussi passionnant que singulier, dont l’écriture puise son inspiration dans les classiques alors que sa démarche n’est rien moins qu’avant-gardiste.

Dans ce débat, êtes-vous Gainsbourg ou Guy Béart? La chanson est-elle un art mineur?

 

Je suis quelque part entre les deux pensées.

Je crois qu’en effet la chanson a souvent été traitée comme un objet banal et facile. On a souvent tendance à oublier que cette forme d’expression a la capacité d’atteindre de hauts niveaux artistiques. Le problème, c’est qu’à une époque elle a été très payante. Une industrie s’est créée autour d’elle et l’a transformée en machine à faire de l’argent. 

La chanson est probablement l’art le plus populaire, le plus facile à assimiler pour le public, Il est possible de toucher les gens directement, sans «initiation», comme disait Gainsbourg.

Mais reste qu’il existe plusieurs formes chansonnières et qu’il est possible de sortir de la dictature de la facilité rapidement si on s’en donne la peine et, surtout, si on s’en donne la liberté. J’ai décidé assez jeune d’utiliser la chanson comme médium de réflexion et je trouve que c’est une matière sans limite. J’aime faire des chansons faciles et un peu légères, j’aime aussi faire des chansons plus complexes, plus étranges au risque de faire peur. Pour moi, la chanson se doit d’être pour les cons et pour les gens les plus intelligents. Pour rester sain d’esprit je crois qu’il faut passer du léger au lourd, sans complexe, sans retenue.

Pour moi, la chanson se doit d’être pour les cons et pour les gens les plus intelligents

Voilà pour moi une chanson légère:

 

Et une chanson consistante:

 

L’art contemporain occupe une grande place dans votre parcours musical. Vous citez souvent Murakami ou Jeff Koons. En quoi vous «influencent-ils»?

 

Dans le mouvement pop, on retrouve une grande réflexion sur l’identité humaine. Sur ses habitudes. Cette réflexion passe beaucoup par l’analyse de notre consommation, mais aussi beaucoup par l’attirance qu’ont les humains pour les objets faciles à lire, faciles à comprendre, faciles à aimer.

Comme les plasticiens pop, je fais de la pub pour vendre des émotions

J’adore l’idée qu’on puisse communiquer une réflexion sans que les gens s’en rendent compte. Comme en pub par exemple. La pub a réussi à créer des liens émotifs entre des objets de consommation et les humains en leur offrant du rire, de la surprise, de la peur.

L’humain, à mon avis, reste assez naïf, même quand il ne veut pas se l’avouer. On reste attiré par les choses qui brillent, par les belles couleurs, par les choses qui nous font peur.

Alain Souchon chantait ceci et j’ai toujours trouvé ça assez juste comme réflexion:

 

Ce que j’aime, c’est réfléchir longtemps autour d’un thème, pour arriver à passer un message et réussir à «vendre» une chanson, simplement pour le plaisir de provoquer une émotion chez les auditeurs.

Rien à vendre de bien méchant. Je ne veux vendre qu’une émotion. Souvent, je tente de trafiquer la chanson en la présentant dans un contexte contraire à sa nature, pour être bien certain de créer une émotion étrange dans la tête de l’auditeur et marquer son imaginaire. Pour m’assurer de garder leur attention même si le message est lourd et assez triste, donc vendre ce qui serait à première vue «peu vendeur».

Comme les plasticiens pop, je fais de la pub pour vendre des émotions. Pour traverser le temps, les époques et rester vivant même après ma mort.

Nos joies répétitives, c’est un bon exemple:

 

Vous allez jouer dans l’hôtel de ville de Paris, seul au piano… Quelles sont vos chansons préférées qui parlent de Paris?

 

J’écoute tout, ou presque. J’ai des attirances pour des chansons qui peuvent surprendre

Elle fréquentait la rue Pigalle:

 

Cette chanson est d’une beauté triste à pleurer. Elle parle de quelque chose d’assez vrai sur la difficulté de passer d’une classe sociale à une autre. Elle parle de regret, de notre passé qui reste dans notre âme, comme tatoué. J’habite souvent Pigalle quand j’habite Paris, très touristique, mais quand même très exotique pour un Nord-Américain comme moi.

Vous faites un album de reprises. De vous-même. N’est-ce pas mégalo? (même un tout petit peu?)

 

Mégalo, je ne sais pas, je ne crois pas. C’est plus intéressant que de faire une compilation pour retracer douze ans d’écriture. Je voyais ça plus comme un moyen de mettre la lumière sur mon travail et de le présenter au public français, qui ne me connaît pas bien.

Un artiste est là pour vivre et faire des choses que les gens n’osent pas se  permettre

Pour Nos joies répétitives, j’en ai parlé plus tôt. J’aime créer des contrastes et mettre mes chansons dans des contextes surprenants.  Je crois que je fais de la chanson très conventionnelle, je suis assez classique dans mon écriture. Mais là où je suis résolument actuel, c’est dans ma façon de mélanger sans honte mes chansons en créant des mariages incongrus.

Ça passe par les arrangements, par le visuel de mes album, par les clip, par mes vêtements.

Nos joies répétitives est mon premier clip en tant que réalisateur. On a tourné dans une installation de Dominique Pétrin, une plasticienne de chez nous que j’adore. On a mélangé nos deux univers. Et j’ai créé un clip lent et doux, dans ce décor presque violent de couleurs et de motifs. Ce clip est probablement le meilleur moyen d’illustrer toute ma démarche artistique.

Votre style est toujours «coloré», jamais passe partout. Vous habiller est-il un manifeste artistique?

 

Pour moi, c’est un jeu. Un artiste est là pour vivre et faire des choses que les gens n’osent pas se  permettre. Et au Québec, je trouve que les gens sont particulièrement peureux. Donc je pousse la limite toujours un peu plus loin. Ça fait rire, ça choque, mais ça ne reste que des bouts de tissus. Donc c’est inoffensif. Mais à chaque fois je réalise à quel point les vêtements ont un réel impact sur l’imaginaire collectif. 

Dans la forêt des mal-aimés, qui vous a fait connaitre en France, a deux pochettes… L’une pour le Québec, l’une pour la France. Nous n’étions pas prêts pour le look Robin des Bois?

 

En effet, on a eu peur des réactions en France. Mais aussi j’aurais voulu faire cinq pochettes différentes pour ce disque. J’ai réussi à trouver le moyen d’en faire quatre… deux pour l’album officiel et deux pour l’album remix (vinyle et CD). Donc pour moi, la sortie en France de La forêt était l’occasion rêvée de faire un autre visuel. 

Version québécoise, c’est une collaboration avec le trio de plasticiens BGL (qui représentent d’ailleurs le Canada, en ce moment, à la Biennale de Venise). Version française: Pascal Grandmaison, un des grands plasticiens de sa génération. Remix CD: Ping Pong Ping. Remix vinyle: BGL et Ping Pong Ping.

Vous citez souvent David Altmejd  dans vos influences. Qui est-il et qu’est-ce que c’est que ça?

 

David Altmejd est plus grand plasticien de notre époque à mon avis. Un choc pour moi. Quand j’ai découvert son travail. J’ai eu la chance de créer une performance artistique avec lui et plusieurs amis. Présenté à la galerie de l’Uqam. Un grand moment pour moi de pouvoir côtoyer un génie comme lui. On a créé une sorte d’opéra contemporain étrange. Un objet intéressant, qui a laissé les gens assez perplexes. J’aime l’idée de surprendre, vous l’aurez compris ;)

Sur votre dernier disque, le choix de vos reprises est parfois attendu alors que vos reprises sur Inter étaient beaucoup plus inattendues. Quelle reprise auriez-vous envie d’enregistrer mais sans oser le faire pour une raison ou une autre?

 

Je crois que je suis trop jeune encore pour chanter La solitude de Léo Ferré

J’aime la chanson, et je déteste les préjugés. Pour moi, tout peut être intéressant. Même la chanson la plus conne. Donc j’écoute tout, ou presque. J’ai des attirances pour des chansons qui peuvent surprendre en effet.

Pour moi l‘expérience des chroniques sur France Inter, c’était la chance de chanter tout ce que j’avais envie de chanter, sans être sur un projet de disque ou de spectacle. Sans devoir répondre à une image ou une exigence précise.

Je me laissais guider aussi par les suggestions des invités. Sans Delerm, je n’aurais jamais chanté Il est libre Max. Je ne connaissais même pas cette chanson. Elle n’a jamais traversé l’Atlantique.

«Les petites morts», ça m’a permis de chanter et de mettre de l’avant l’interprète que je suis. De chanter avec Matthieu Chedid, Christophe, Camelia Jordana, Christine & the Queens, Albin de la Simone, Jeanne Cherhal en quelques semaines seulement, c’était une chance extraordinaire. J’ai appris beaucoup en chantant avec eux dans ce contexte-là.

Quelque fois, je rêve de chanter La Solitude de Léo. Mais j’attendrai encore quelques années avant d’oser. Je crois que je suis trop jeune encore pour chanter cette chanson.

Pouvez-vous nous faire découvrir une chanson méconnue mais que vous aimez en ce moment?

 

 

Manno Charlemagne est un auteur-compositeur-interprète que j’adore. Je l’ai découvert à la radio un peu par hasard. Ancien maire de Port-Au–Prince. Je suis tombé amoureux de sa voix. Le créole est une langue magnifique. Il écrit aussi en français. Je suis fan.

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