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Grèce: Et si on n'avait rien compris à la dette?

Cette peinture de Domenico Fetti (c. 1620) montre un homme agressant un de ses compagnons qui lui devait de l'argent.  Via Wikipedia, License CC.

Cette peinture de Domenico Fetti (c. 1620) montre un homme agressant un de ses compagnons qui lui devait de l'argent. Via Wikipedia, License CC.

Tout le monde part du principe que la Grèce, débitrice, est responsable du remboursement. Mais le créancier est lui aussi responsable de la dette. Petit rappel philosophique de ce qu'est une dette, de ses enjeux et de sa violence.

La question de la dette, qui fait la une de la presse depuis des mois, ne se résume pas à une question morale, encore moins juridique, comme elle y a pourtant été souvent réduite. La dette, c'est aussi une question politique et philosophique plus large, qui engage la connexion fondamentale de l’intérêt des débiteurs et des créanciers. De cela dépend sa nature: instrument de guerre larvé et de domination ou instrument de paix et d’équité.

Payer une dette en livre de chair

Si vous demandez à un juriste ce qu’est la dette, il vous répondra certainement qu’une dette est l’effet d’un contrat qui oblige le débiteur à rembourser son créancier selon les conditions fixées. Si cette obligation n’est pas exécutée, il peut y avoir des mesures de contrainte. C’est, globalement, l’approche des Allemands à l’égard de la Grèce. Mais la question est de savoir jusqu’où la contrainte pour recouvrir une dette est légitime.

Dans d’autres temps et d’autres lieux, dans la Rome antique par exemple, on vous aurait demandé, en raison du nexum –forme de garantie–, de payer de votre personne pour compenser par votre travail ce que vous ne pouviez donner en argent (c'est ce que l'on appelait l'esclavage pour dette) ou même, dans Le Marchand de Venise de Shakespeare ou dans la mafia, on se serait payé en monnaie de sang et avec des livres de votre chair. La limite entre l’obligation juridique et le droit d’asservir ou de prendre possession d’une personne n’est jamais loin. Ce qui pose de nombreuses questions concernant la compatibilité entre les modes de recouvrement d’une créance et le respect de l’intégrité et de la dignité des personnes.

Shylock et sa fille Jessica, du Marchand de Venise, représentés par Thomas Gray, 1868, Domaine Public. 

Une question de dignité

Le créancier n’a pas tous les droits pour recouvrer sa créance. Pourtant, une dette est toujours l'effet d’un consentement explicite du débiteur. Et, comme il l’a acceptée, il devrait l’assumer. Sauf que le débiteur a certes accepté de rendre ce qu'il devait, mais il ne s’est jamais engagé à donner sa personne et sa chair en cas de défaut. 

La question que pose la dette est aussi la question des limites qui rendent compatible son remboursement avec des valeurs supérieures comme le respect de la vie et peut-être de la dignité humaine. La dette est, en effet, toujours un élément dans un système social plus vaste encadré par des valeurs susceptibles de mettre des limites aux dérives.

Mais accepter qu’un débiteur ne paie pas sa dette, n’est-ce pas la porte ouverte à tout? En vérité, la possibilité exceptionnelle qu’une dette ne soit pas payée fait partie du mécanisme. 

Non seulement

les créanciers savaient qu’ils s’exposaient 

au défaut 

de leur débiteur, mais ils ont été rémunérés pour cela

Le créancier prend d’ailleurs toujours soin de se faire rémunérer ce risque. C’est pourquoi la Grèce a emprunté à des taux d’intérêts bien supérieurs à la France. Non seulement les créanciers savaient qu’ils s’exposaient au défaut de leur débiteur, mais ils ont été rémunérés pour cela. Autrement dit, la charge morale d’une dette pèse autant sur le créancier que sur le débiteur, l’un et l’autre doivent être bien conscients de leurs responsabilités quand ils s’engagent et assumer les conséquences d’un marché risqué.

Dans tous les cas, il vaut mieux minimiser les chances de défaut pour faire en sorte que le créancier puisse recouvrer sa créance sans mettre son débiteur dans une situation intenable. S’il est intelligent, le créancier doit d’ailleurs savoir qu’il a tout intérêt à réunir les conditions pour que son débiteur le rembourse à terme plutôt que d’exiger des conditions de remboursement irréalistes risquant de l’empêcher à tout jamais de retrouver son argent.

La dette adoucit les mœurs

La dette est la guerre de conquête continuée par d'autres moyens, pour plagier Clausewitz. On ne peut empêcher ni un homme, ni une communauté humaine de subsister. L’endettement dans ce cadre est un dispositif qui permet à une personne ou à un Etat qui n'en dispose pas, d'obtenir les ressources détenues par les autres sans user de la force mais par un contrat consenti entre les parties prenantes. Si l’on doit prendre possession des ressources qui sont à autrui, il vaut mieux que cela se fasse par le contrat que par la force et le vol.

Aussi, l’emprunt pacifique permet d’éviter qu’une guerre n’éclate pour l’obtention de ressources. C’est une idée que défendait déjà le philosophe Hobbes au XVIIe siècle: le contrat vient remplacer la force, le droit vient remplacer la guerre, le respect de l’intégrité des personnes et des biens, la lutte violente pour la survie et la dette, la conquête ou le vol. Substituer l’obligation à la force est sans doute un des premiers gestes de civilisateurs qui éloignent les sociétés de la violence primordiale. Montesquieu, philosophe des Lumières, parlait lui du «doux commerce», parce qu’il considérait, à raison, que le négoce, y compris celui de l’argent, adoucit les mœurs.

Méfiez-vous 

du marchand: 

son discours a l’apparence 

de l’humanité, l’apparence seulement

Koltès

Mais l’obligation de payer sa dette n’abolit pas complètement la violence du mécanisme. L’écrivain de théâtre, Koltès, prévient: «Méfiez-vous du marchand: son discours a l’apparence du respect et de la douceur, l’apparence de l’humanité, l’apparence de l’amour, l’apparence seulement.»

Dette et violence

Beaucoup de philosophes ont été, à l’instar d’Aristote ou de Saint Thomas, méfiants envers le crédit et toute forme d’échange qui permet de gagner de l’argent à partir d’argent (qui fut carrément interdit au Moyen-Age). Ils voyaient bien, dans ces mécanismes, le risque de domination des riches envers les pauvres et les désordres qui pourraient s’ensuivre.

Pour Rousseau, philosophe genevois du XVIIIe siècle: dès que les hommes sont liés par leurs besoins dans des relations d’interdépendance et d’obligations économiques mutuelles, les plus faibles sont à la merci des plus puissants, les plus pauvres des plus riches. Et alors, les plus pauvres ne peuvent plus s’enfuir ni quitter la société comme durant l’état de nature où ils se suffisaient à eux-mêmes pour voir si l’herbe est plus verte ailleurs. Ils sont, en effet, attachés par obligation et par intérêt à leurs créanciers.

On sait qu’à Rome, les dettes des plébéiens, citoyens les plus pauvres, à l’égard des patriciens, grands propriétaires issus des premières familles de Rome, devenues insoutenables, ont produit une guerre civile: les uns étant devenus esclaves des autres, il a bien fallu rétablir l’équilibre, abolir les dettes, introduire le tribunat pour protéger les intérêts des plus démunis.

Nous avons tous une dette envers le corps social

Menenius Agrippa, consul romain, dans la Fable des membres et de l'estomac utilise cette métaphore pour représenter la querelle entre patriciens et plébéiens dans la Rome antique. L’estomac ce sont les patriciens qui se gavent, les membres, ce sont les plébéiens qui le nourrissent. Dans une société tous ont besoin de tous: les patriciens des plébéiens, les enseignants des élèves, les patrons des employés, les créanciers des débiteurs…

Cette idée est reprise dans le Tiers Livre de l’écrivain de Touraine, Rabelais, où Panurge fait un éloge de la dette: 

«Représentez-vous un monde autre, auquel un chacun prête, un chacun doive, tous soient débiteurs, tous soient prêteurs. Oh quelle harmonie sera parmi les réguliers mouvements des cieux».

Pour faire comprendre son idée, Rabelais utilise un argument par l’absurde: imaginez que, dans un corps, les pieds refusent de porter le corps, l’estomac refuse de nourrir les membres, le cœur refuse d’irriguer les canaux alors que chacun des organes dépend du corps tout entier et de sa santé pour vivre. Imaginez donc que chacun cesse de payer sa dette au reste du corps. Ce corps serait voué à la putréfaction et tous, croyant d’abord gagner un agréable repos dans l’immédiat, y perdraient à terme.

Le don et l’humanité ne sont jamais des pertes sèches

Cette idée est intéressante, elle indique que dans une société, nous occupons des places complémentaires, l’une ne pouvant exister sans l’autre. Pour penser la dette, il ne faut donc pas prendre le point de vue des organes individuellement qui chacun a intérêt à profiter de la vie de l'organisme sans en payer le prix, mais celui du corps tout entier. Chacun, s'il était raisonnable, devrait donc être incapable de penser son intérêt séparément de celui de l’ensemble auquel il appartient. Cela éviterait bien des dissensus.

Au-delà même du lien entre le débiteur et son créancier, il y a une dette plus fondamentale. Celle de chacun envers la société. Ce lien social est bien plus profond que les règles de justice stricte qui en émergent, qui façonnent et garantissent nos intérêts privés. C’est la raison pour laquelle on ne peut accepter, sans mettre en danger la sociabilité même, que les questions de justice stricte se substituent totalement à la préservation du lien de solidarité dans un cas où le recouvrement d’une créance engage la dignité, l’intégrité et la subsistance même d’un peuple ou d’une personne privée. Dans ce cas, c’est ce qu’écrivait Marcel Mauss dans son Essai sur le don: le don et l’humanité ne sont jamais des pertes sèches, mais ce sont des manières de s’inscrire dans et de fabriquer du lien social.

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