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L'école française est trop élitiste

A Vincennes, le 13 mai 2008. REUTERS/Charles Platiau

A Vincennes, le 13 mai 2008. REUTERS/Charles Platiau

Comment la rendre plus inclusive?

Au fil des études de comparaisons internationales, l’image de l’école française ne cesse de s’assombrir. Le dernier rapport de l’OCDE brosse un tableau connu: un système scolaire voué à sélectionner une élite restreinte, mais où le niveau moyen des élèves se dégrade, en particulier depuis 10 ans, et qui laisse sur le carreau du grave échec scolaire près d’un enfant sur cinq; une sélection précoce qui fige les destins sociaux à la fin de la scolarité première et donne peu d’opportunité de seconde chance; un enseignement professionnel largement dévalorisé au profit des filières généralistes; des enseignants qui s’estiment peu préparés aux fonctions pédagogiques, non formés au travail collectif et qui, de surcroit, sont mal rémunérés et jouissent d’une faible considération. 

On ne dira jamais assez combien les effets psychologiques de l’école française sur le moral des Français sont délétères. Pendant longtemps la méritocratie scolaire a figuré comme le rouage vertueux de la République, l’école constituant l’instrument qui permet de compenser une infortune de naissance par l’effort et les aptitudes intellectuelles. L’époque des boursiers est aujourd’hui complètement révolue et plus personne ne croit que l’école restaure l’égalité tant les résultats scolaires sont liés au milieu familial -les élèves issus de familles défavorisées sont trois fois plus susceptibles d’être en échec scolaire que les autres, et les recrues des grandes écoles prestigieuses sont à plus de 60% issus de familles de cadres ou d’enseignants. 

Ces tendances, malgré les quelques tentatives de discrimination positive qui font office de vitrine, ne s’inversent pas. «La corrélation entre le milieu socio-économique et la performance est bien plus marquée en France que dans la plupart des autres pays de l'OCDE», accable le rapport PISA 2012.

Obsession familiale

L’obsession de la réussite scolaire traverse toutes les familles, car toutes ont intégré ce paramètre: sans diplôme le spectre du chômage, voire de la marginalisation, surgit. La pression qui en résulte est démesurée: si l’enfant décroche, s’il «n’aime pas l’école», s’il redouble, s’il sèche quelque peu les cours car il se sent dépassé et parfois déconsidéré, il se souviendra plus tard de cette période comme d’un épisode où il n’a pas su saisir sa chance –probablement, il vivra rétrospectivement ces difficultés comme un échec personnel.

Cette course d’obstacles est la source principale du malaise, de la perte de confiance en soi, d’une partie de la jeunesse. Comment, en effet, ne pas se flageller de ne pas avoir réussi dans un processus qui se proclame d’essence purement méritocratique? Et comment rattraper une défaillance de départ, dans une société qui livre peu de seconde chance? «Nous sommes, avec le Japon et la Corée du Sud, l'un des pays où l'anxiété en classe est la plus fortement ressentie», rappelle Eric Charbonnier, analyste pour l'OCDE, a propos d’un sondage de 2013 qui signale combien le système français est anxiogène–seuls 35% des parents estiment que l’école aide les jeunes à prendre confiance en eux.

Certes, au fil des années, tous les gouvernements ont, à des degrés divers, engagé des mesures: beaucoup de choses, souvent à la marge, ont été tentées sans résultats probants[1]. Ainsi, une partie des élèves a été plutôt tirée vers le bas. Un exemple: entre 2008 et 2014 le nombre d’élèves ayant un très bas niveau de mathématiques à la fin du collège a augmenté de manière importante, passant de 15% à 19,5% (CEDRE 2014). Autre exemple qui concerne l’enseignement professionnel, antienne des débats français: moins de 5% des élèves diplômés d’une filière professionnelle poursuivent des études supérieures, un des taux les plus bas de l’OCDE (il est de 17% en Allemagne et de 24% en Espagne). Autrement dit, pour le moment, rien n’a vraiment marché. 

Le rapport de l’OCDE pose la question lancinante: comment rendre le système scolaire français plus inclusif? Il propose des mesures, déjà expérimentées ailleurs. Un premier bouquet concerne la formation pédagogique des enseignants et des chefs d’établissement, et l’évolution du statut de l’enseignant (salaire, temps et méthodes de travail) ainsi que son évaluation. 

Une second concerne la lutte contre l’échec scolaire: accentuation de la scolarisation à deux ans qui aujourd’hui est en recul (1 sur 8 en 2013 contre plus d’un tiers en 1999), limiter le redoublement (une tendance actuellement en cours), renforcer les services d’orientation, notamment pour les jeunes les plus défavorisés. Un troisième cible les élèves et les établissements défavorisés: créer des incitations pour amener les enseignants expérimentés à travailler dans ces établissements, et dispenser une formation spécialisée pour développer des compétences face aux élèves en difficulté, nouer des liens entre l’école et les familles de ces élèves. 

Pour résumer, le rapport préconise une réunion de tous les moyens pour aider les enfants socialement défavorisés à jouer à armes égales dans la compétition scolaire, le noeud de l’affaire reposant sur la mobilisation et l’efficacité du personnel enseignant.

Ecole de masse ou d'élite

Un autre point abordé de manière très indirecte par l’OCDE (qui évoque à plusieurs reprises la formation d’une élite restreinte), et de fait jamais tranché, concerne les objectifs assignés au système scolaire. Entre école de masse, qui s’attache à assurer un bon niveau d’éducation à tous les enfants d’une génération, et école d’élite, qui sélectionne tout au long de la scolarité première les futurs dirigeants du pays, l’Education nationale n’a jamais su ou voulu trancher. 

Doit-on se mobiliser pour assurer un socle de connaissances indispensables à chacun pour s’insérer socialement, ou tirer les programmes vers le haut?

Pourtant ces deux objectifs sont difficiles à concilier, et supposent des choix en termes d’allocations de moyens et de programmes –par exemple, doit-on se mobiliser pour assurer un socle de connaissances indispensables à chacun pour s’insérer socialement, ou, au contraire, tirer les programmes vers le haut, multiplier les épreuves et les classements, ce qui permet de faire émerger les meilleurs éléments d’une génération, quitte à laisser une partie des élèves sur le bord de la route? 

Le mensonge

La seconde voie est de fait subrepticement privilégiée, mais tous les gouvernements assurent haut et fort que la priorité des priorités, c’est l’égalité des chances. Cette stratégie de gribouille aboutit à perdre sur tous les tableaux, puisque le pourcentage d'élèves très performants en mathématique tend à baisser, et que celui des élèves peu performants augmente –analyse entre 2003 et 2012. Pour les esprits chagrins qui se lamenteraient d’une moindre priorité accordée aux filières élitistes, signalons les leçons que tirent les experts OCDE-PISA: «la capacité d’un système à faire progresser les élèves en difficulté améliore la qualité générale du système et donc sa formation globale».

Les mesures engagées depuis 2012 par la gauche avancent dans le sens des préconisations de l’OCDE: réformes des rythmes scolaires, accent mis sur la formation initiale des enseignants (le master en alternance «Métiers de l'enseignement, de l'éducation et de la formation» a été créé en 2013), réforme du collège avec une part d’autonomie accordée aux établissements, réformes des programmes et mise en place d’un enseignement sur l’éducation morale et civique. Elles visent aussi à éliminer certaines filières jugées trop sélectives, comme les classes bi langues. Mais au total, les réformes marquent leur timidité. Deux éléments apparaissent incontournables pour améliorer substantiellement le système scolaire français: la situation des enseignants et les modalités de la sélection des élites.

La formation des enseignants

Les modèles d’enseignement performants reposent sur les enseignants bien formés sur le plan pédagogique, dotés d’une forte autonomie dans leurs méthodes et même sur les objectifs en terme de savoir, incités à innover et à travailler en équipe, bien rémunérés, et évalués selon leurs résultats. 

Sur nombre de ces points, la France est mal partie. Le salaire des enseignants français figure dans le bas de l’échelle des pays de l’OCDE juste après la Grèce et les ex-pays de l’est; la formation pédagogique est insuffisante, de l’aveu même des intéressés, comme nous l’avons vu; ils disposent de peu d’autonomie, en matière de programme, et d’organisation de leur service; enfin, leur évaluation repose sur des critères administratifs, et non sur leur efficacité pédagogique. Ce contexte ne favorise pas une des recommandations majeures du rapport de l’OCDE: envoyer les enseignants les plus expérimentés vers les publics scolaires difficiles.

Recrutement

D’autre part, il est clair que personne n’ose aller franchement dans le sens d’une école de masse très performante, ni n’envisage de différer la sélection des élites au niveau des études supérieures, en élargissant le vivier et en organisant la diversité du recrutement.

Ceci supposerait des choix draconiens comme la suppression des classes préparatoires, l’instauration de nombreuses passerelles entre les grandes écoles et l’Université, l’augmentation du nombre d’élèves dans les grandes écoles, la suppression des grands corps d’Etat ou leur recrutement à un âge plus tardif sur des critères professionnels. Il est tout à fait normal qu’un système éducatif s’occupe de la formation des élites, par contre il est discutable d’organiser un système scolaire dans le but premier de recruter à un âge très précoce les élites du pays –cette sélection qui débute presqu’à la maternelle permet en effet de potentialiser au mieux l’effet «prime au milieu familial». Organiser la sélection sociale par l’école primaire et le dédalle du secondaire est la martingale secrète des milieux privilégiés.

Sans affronter ces deux sujets, la valorisation et la transformation du travail des enseignants, d’une part, et la révision du mode de recrutement des élites, de l’autre, l’école française se condamne à demeurer longtemps avec des indices décevants dans les classements internationaux.

1 — Donner plus de moyens pour les zones prioritaires, développer et valoriser les filières professionnelles et l’enseignement en alternance, tenter d’amoindrir le rôle déterminant des filières les plus sélectives (notamment le bac S), introduire des passerelles entre les filières, mieux rémunérer les enseignants des quartiers difficiles, donner des bourses Retourner à l'article

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