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Pourquoi le terrorisme islamiste s'en prend-il aux militaires?

Militaires en patrouille. Gonzalo Fuentes/REUTERS

Militaires en patrouille. Gonzalo Fuentes/REUTERS

Les trois personnes arrêtées lundi 13 juillet projetaient une action terroriste contre le Fort-Béar et la décapitation d'un militaire.

Trois hommes viennent d'être arrêtés car ils sont soupçonnés d’avoir planifié l’enlèvement et la décapitation d’un haut-gradé français sur le Fort-Béar, près de Collioure dans les Pyrénées-orientales. L’attentat était prévu pour le 7 janvier prochain, pour célébrer le sinistre anniversaire de l’assassinat, entre autres, de plusieurs collaborateurs de Charlie Hebdo, dans les locaux du journal. C’est le dernier exemple en date de la menace que représentent les terroristes, ou comme ici des individus suspectés d'être sur le point de passer à l'acte, vis-à-vis des militaires, loin des théâtres d’opération.

Si ces prévenus se revendiquent de l’Etat islamique, le terrorisme n’a pas attendu la création du Califat autoproclamé pour prendre les soldats pour cible. On se souvient qu’en 2012, Mohamed Merah avait tué trois militaires à Toulouse et Montauban avant d’attaquer l’école juive Ozar Hatorah. En février dernier, ce sont trois militaires en patrouille qui avaient été agressés à l’arme blanche à Nice. Les soldats français ne sont pas les seuls concernés, bien entendu. En 2013, deux hommes tuaient un militaire près de sa caserne de Woolwich, dans le sud-est de Londres. En mars enfin, l’Etat islamique affichait dans une de ses vidéos les noms et adresses de 100 soldats américains.

Faire d’un soldat une cible peut revêtir plusieurs significations symboliques.

«Légitime-défense»

L’explication la plus évidente derrière ce type d’actions meurtrières est la loi du Talion. «Tu tues mes frères, je te tue»c’est la phrase qu’a prononcé Mohammed Merah auprès du corps sans vie de sa première victime, Imad Ibn Ziaten, le 11 mars 2012 à Toulouse. «Œil pour œil, dent pour dent», a lâché Michael Adebolajo, l'un des assassins du militaire britannique de Woolwich, face caméra, encore plongé dans la frénésie du meurtre qu’il venait de perpétrer. Cette justification par la nécessité de mesure de rétorsion par rapport aux interventions occidentales dans le monde musulman est souvent mise en avant.

Cette rhétorique est d’ailleurs une figure qu’Al Qaïda a usé jusqu’à la corde au moment de motiver ses pires attentats, qu’ils ciblent des militaires ou des civils. Ben Laden en tête, comme lorsqu’il a expliqué la genèse puis l’exécution de sa volonté de mettre à bas les deux tours: «Je vous le dis, Allah sait qu'il ne nous était pas venu à l'esprit de frapper les tours. Mais après qu'il fut devenu insupportable de voir l'oppression et la tyrannie de la coalition américano-israélienne contre notre peuple de Palestine et du Liban, j'ai alors eu cette idée». Les dignitaires d’Al Qaïda choisiront leurs victimes suivantes parmi les Etats impliqués dans la guerre en Irak: Madrid en 2004, puis Londres en 2005.

Mais l’Etat islamique nourrit un autre imaginaire guerrier et une vision de l’histoire moins dominés par la revendication victimaire. En découle, ce qu’on pourrait appeler une militarisation du monde qui tend à gommer la frontière séparant le civil du soldat.

L’EI ou la militarisation du monde

L’Etat islamique, en tant que prétendu Califat, ne prétend pas simplement rendre les coups mais étendre le «Dar al-Islam» (monde musulman) à l’ensemble de la planète. L’organisation est dirigée par une conception eschatologique et martiale de l’histoire à venir. Selon les théologiens du mouvement, le conflit entre le «Califat» et les Occidentaux continuera à faire rage jusqu’à ce que les deux armées se rencontrent dans la plaine de Dabiq (qui donne d’ailleurs son nom à l’un des médias de l’Etat islamique) près d’Alep en Syrie. 

Là, les musulmans déferont les troupes de «Rome», la ville romaine pouvant désigner à peu près tout et n’importe quoi, du christianisme à l’actuelle République de Turquie, comme l’a souligné Graeme Wood dans un article brillant il ya quelques mois sur l’univers mental et religieux des hommes de Daesh. Cette bataille marquera le début d’une vaste offensive musulmane qui amènera l’«Oumma» près de la victoire définitive. Mais la tradition dont se sert l’EI explique qu’une figure anti-messianique, connue sous le nom de Dajjal, assurera alors le combat contre les musulmans en tuant un grand nombre. Ceux-ci, largement affaiblis et dans une situation désespérée, se retrouveront à 5.000 assiégés à Jérusalem. Au moment où tout semblera perdu pour les soldats du Califat, Jésus, Isa dans l’Islam et l’un des prophètes les plus respectés dans le Coran, est censé revenir parmi les hommes et assurer le triomphe des armées de l’Islam.

Dans ce mythe fédérateur des troupes de l’EI, comme dans les communications vidéos ou écrites de ses membres, les adversaires des islamistes sont généralement désignés sous ce substantif venu d’un autre temps: «les croisés». Cette vision d’une guerre totale imminente, couplée à un récit médiéval du monde qui est le nôtre, a brouillé les lignes qui distinguent habituellement le combattant du particulier. Une confusion qui excède les cercles relevant exclusivement de l’Etat islamique. En janvier dernier, au moment de leur équipée meurtrière, les frères Kouachi n’en démordaient pas: tuer des dessinateurs ou des chroniqueurs n’y changeait rien, ils n’assassinaient «pas de civil», comme ils l’ont dit à une personne qui a croisé leur route à Dammartin, le 9 janvier. «Civil» devient ainsi une notion à géométrie de plus en plus variable du côté de terroristes qui ont tendance à voir des soldats partout. 

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