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Faut-il laisser ses enfants jouer avec des armes en plastique?

Un adolescent de 13 ans tenant un pistolet à plomb à Monterrey au Mexique le 2 décembre 2013 | REUTERS/Daniel Becerril

Un adolescent de 13 ans tenant un pistolet à plomb à Monterrey au Mexique le 2 décembre 2013 | REUTERS/Daniel Becerril

Une mère américaine s'interroge; mais contrairement à ce qu'on imagine, ça peut être bon pour eux.

Aux Etats-Unis

Mon fils de 4 ans peut transformer n'importe quoi en pistolet imaginaire. Un morceau de chemin de fer en bois miniature? Ça fera l'affaire contre les méchants. Même s’il ne joue pas à la guerre en permanence, il le fait assez souvent pour que je me pose cette question: est-ce que ce genre de jeu est normal? Vus les chiffres effrayants sur la violence liée aux armes aux États-Unis, est-ce que je devrais l'empêcher de faire ce genre de choses? Est-ce que l'autoriser à jouer à ça augmente le risque qu'il devienne un jour victime ou coupable de violence armée?

Jouer de façon un peu violente: un apprentissage

En 2014, les armes à feu représentaient la deuxième cause de mortalité d'enfants américains entre 1 et 19 ans. En moyenne, huit enfants se faisaient tirer dessus chaque jour. La plupart des enfants tués par arme à feu meurent chez eux, abattus par l'arme de leurs parents. Pire, des recherches tendent à prouver que même si les parents interdisent très strictement à leurs enfants de s'approcher de vraies armes, la plupart sauteront quand même sur l'occasion de jouer avec. Où que nous vivions et quel que soit notre sentiment de sécurité, les parents doivent prendre des précautions pour protéger leurs enfants des armes à feu. Mais la bonne nouvelle, c'est qu'il est tout à fait normal que les enfants fassent semblant de jouer avec des armes de temps en temps. Jouer de façon un peu violente fait non seulement partie de leur apprentissage, mais des études montrent que cela peut même aider les enfants à mieux s'autoréguler dans la vie réelle.

Les vraies armes à feu

Commençons par les vraies armes à feu, la véritable menace pour la sécurité de votre enfant. Si vous gardez un pistolet chez vous, rangez-le dans un endroit fermé à double tour, déchargé, et rangez les munitions autre part. Pourquoi? Parce que plus de trois quarts des enfants –même les plus jeunes de moins de 10 ans– savent où leurs parents rangent leurs armes, même quand les parents croient le contraire. 

Un pistolet chargé qui n'est pas gardé dans un endroit verrouillé a plus de chances de blesser les membres de votre famille que de les protéger

Vous devez vous dire: «mais tout l'intérêt d'avoir une arme, c'est qu'elle soit chargée et facile d'accès en cas de cambriolage», mais sachez qu'aux Etats-Unis, pour chaque fois où une arme sert effectivement à l'auto-défense, les armées conservées à domicile sont à l’origine de quatre fusillades accidentelles, sept agressions criminelles ou homicides et onze tentatives de suicide. En d'autres termes, un pistolet chargé qui n'est pas gardé dans un endroit verrouillé a plus de chances de blesser les membres de votre famille que de les protéger.

Vous ne possédez pas d'arme? Attention à celles des autres

Même si vous ne possédez pas d'arme, il faut quand même prendre des précautions pour protéger vos enfants quand ils vont chez quelqu’un d’autre. Bien sûr, leur parler des armes (les dangers, pourquoi il ne faut pas jouer avec) n'est pas une mauvaise idée, mais c'est loin d’être suffisant. 

Marjorie Sanfilippo, psychologue à l'université Eckerd en Floride, a dirigé une série d'expériences terrifiantes qui ont démontré que les garçons et les filles n'écoutent pas quand on les met en garde contre les armes à feu. Dans sa première étude, publiée en 1996, elle laisse des binômes d'enfants de 4 à 6 ans jouer dans une pièce avec différents jouets comprenant des armes à feu factices et d'autres bien réelles. Elle a ensuite, aidée d'un agent de police, passé 30 minutes à expliquer les dangers des armes aux enfants de chaque binôme –par exemple, qu'ils ne doivent pas y toucher sans la permission de leurs parents, et que les enfants doivent toujours aller voir un adulte s'ils trouvent une arme à feu. Une semaine plus tard, la psychologue a remis les binômes ensemble dans la même pièce pour qu'ils jouent:

«On a constaté que les enfants qui avaient été avertis jouaient autant avec les armes que ceux à qui on n'avait pas fait la leçon ; ils ne sont pas allés chercher un adulte, et n'ont pas empêché leur camarade de jouer avec. C’était comme s'ils n'avaient pas été avertis du tout», se souvient-elle. 

Lors d'une autre expérience, elle a emmené un groupe d'enfants de maternelle pour assister à une semaine consacrée aux dangers des armes à feu, pendant qu'un autre groupe n'était pas sensibilisé du tout. Encore une fois, l'opération de sensibilisation n'a eu aucun effet sur la propension des enfants à jouer avec des armes:

«Toute la sensibilisation du monde ne sera jamais plus forte que la curiosité naturelle suscitée par les armes à feu», conclut-elle.

Toute la sensibilisation du monde ne sera jamais plus forte que la curiosité naturelle suscitée par les armes à feu

Marjorie Sanfilippo

Alors si vous ne voulez pas que vos enfants jouent avec des armes, il faut vous assurer qu'ils n'y aient jamais accès. Et dès que votre enfant se rend chez quelqu'un d'autre, vous devez demander à cette personne si les armes qu'elle conserve sont rangées en lieu sûr. Si l'idée de poser cette question vous met mal à l'aise (vous avez peut-être peur de vexer l'autre personne) sachez que «les gens qui possèdent des armes sont plus à l'aise avec ce genre de discussions que ceux qui n'en possèdent pas», explique Jennie Lintz, directrice du département Santé publique et Sécurité pour l'ONG Centre Brady pour la Prévention des Violences par Arme à feu

Si cela vous fait toujours bizarre, essayez comme ça: 

«appelez le parent et dites-lui: "mon fils est fasciné par les armes à feu, c’est une phase, alors je veux juste m'assurer qu'il n'y a pas d'armes à sa portée". Parce que de cette manière, vous dites "je veux aussi protéger votre enfant"», explique Mme Sanfilippo. 

Si la manière dont les armes sont rangées ne vous rassure pas, invitez plutôt l'ami de votre enfant chez vous.

Les armes factices

Passons à la manière de jouer des enfants. Même si les garçons comme les filles montrent de l'agressivité dans leur façon de jouer, le fait est que les garçons le font beaucoup plus, surtout quand ils jouent avec d'autres garçons. (Les causes de ces différences sont sujettes à débat.) 

Lorsque les enfants intègrent la violence dans leur jeu, il se pourrait qu’ils apprennent comment contrôler de vraies pulsions violentes

La plupart du temps, cette façon de jouer est normale et peut même se révéler utile. Dans une étude de 2013, des chercheurs ont observé le comportement d'enfants de maternelle qui jouaient seuls avec différents objets, avant de les observer dans leur salle de classe. Les chercheurs ont remarqué que plus les enfants faisaient preuve d'agressivité verbale, par exemple, en faisant comme si les animaux en peluche se mordaient ou se dévoraient, moins ils étaient agressifs en classe. Selon les chercheurs, lorsque les enfants intègrent la violence dans leur jeu, il se pourrait qu’ils apprennent comment contrôler de vraies pulsions violentes et réguler leurs émotions. 

Un autre article récent écrit par des psychologues universitaires avance même qu'empêcher les enfants de jouer à se battre pourrait gêner leur développement cognitif, physique, émotionnel et social, ainsi que leur capacité à communiquer. Même si on ne peut être sûr d'un lien de cause à effet (il est possible que des enfants plus matures soient simplement plus agressifs dans leurs jeux) une chose est claire, selon Sandra Russ, co-auteure de l'article et psychologue pour enfant à l'université Case Western Reserve:

«Un comportement violent dans le jeu n'a rien à voir avec un comportement violent dans la vie réelle»

En revanche, tous les types de jeux violents ne sont pas forcément normaux ou sains. Si votre enfant fait vraiment du mal à d’autres enfants quand il joue, cela peut être le signe d'un problème de contrôle des pulsions qui mériterait peut-être de consulter un pédiatre. Il faut aussi tenir compte de l'imagination de votre enfant. S'il ne fait que prendre un jouet pour taper sur un autre pendant plus de cinq minutes d'affilée, sans que cela ne semble s’intégrer à une histoire quelconque, alors vous pouvez aussi vous inquiéter.

En effet, plus un enfant est créatif dans sa façon de jouer, mieux c'est. Ainsi, ce n'est pas forcément bon que votre enfant rejoue sans cesse la même scène du film Lego. Encouragez-le plutôt à improviser. Posez-lui des questions et incitez-le à inventer de nouvelles histoires. «L'imitation n'est pas vraiment un jeu, et dès lors qu’il ne s’agit pas vraiment d’un jeu, les enfants ne développent pas ce qu'ils devraient développer», estime Diane Levin, spécialiste de l'éducation des plus jeunes à l'université Wheelock de Boston, et auteure du livre The War Play Dilemma

Essayez de discuter avec votre enfant, mais s'il n’est pas réceptif, acceptez-le

Elle ajoute que si certains aspects des jeux de votre enfant vous mettent mal à l'aise (vous grincez peut-être des dents quand vous l'entendez sans arrêt parler de «tuer» les méchants), essayez de discuter avec lui ou même de rediriger sa façon de penser, même s'il n'est pas certain que ça marche:

«Dites-lui: “on dirait que [le méchant] a fait quelque chose de très mal, qu'est-ce qu'il a fait?” Ou “qu'est-ce que tu peux faire d’autre que le tuer?” Ou encore “on peut faire quelque chose pour rendre ce méchant gentil?” Essayez de prendre l’initiative, mais si votre enfant n’est pas réceptif, acceptez-le».

Concernant le jeu avec des armes: «les enfants imaginent des armes avec un bâton et de la terre, et ce n’est pas grave: ils font semblant», explique Mme Russ. Il vaut mieux ne pas les empêcher de jouer de cette manière, car ils pourraient croire que ce n’est pas bien. De plus, selon Mme Sanfilippo, «si vous y donnez trop d’importance, ils voudront d’autant plus jouer de cette façon, et le feront dans votre dos».

Même si la plupart des spécialistes s’accordent à dire que les pistolets à eau et armes jouets ne posent pas de problème, Russ souligne que dans le cas du petit nombre d'enfants qui ont des difficultés à faire la différence entre le jeu et la réalité, ou ceux qui rencontrent problèmes quand il s’agit de maîtriser leurs pulsions, ces jouets qui ressemblent à de vraies armes ou les pistolets à eau ne sont pas forcément une bonne idée.

Bref, les fausses armes pour jouer ne posent pas de problème en général, et pourraient même rendre les enfants moins violents. Youpi, un problème de moins concernant les armes à gérer. Et il y a une autre raison pour laquelle on pourrait s’en réjouir: quand votre enfant se bat contre des «méchants», il joue sans doute le rôle du gentil, peut-être même un superhéros, et c’est à la fois valorisant et héroïque.

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