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Voilà la seule –mais cruciale– chose que l'accord avec l'Iran va changer

Le ministre des affaires étrangères iranien Javad Zarif à Vienne, le 14 juillet 2015. REUTERS/Leonhard Foeger

Le ministre des affaires étrangères iranien Javad Zarif à Vienne, le 14 juillet 2015. REUTERS/Leonhard Foeger

L'accord du 14 juillet 2015 va bloquer la progression du programme nucléaire iranien pendant une génération.

L'accord qui vient d'être conclu à Vienne entre l'Iran, les Etats-Unis et cinq autres puissances mondiales est une victoire d'importance pour la sécurité nationale américaine. Ce compromis réduit l'envergure du complexe nucléaire iranien, jusqu'à le rendre pratiquement symbolique. Il le soumet par ailleurs à un programme permanent d'inspection et de surveillance.

Ce nouvel accord ne signe pas pour autant la fin du régime clérical iranien. Il ne change pas la politique de l'Iran vis-à-vis d'Israël ou de ses voisins arabes. Et il ne le contraint pas à cesser de réprimer son propre peuple.

L'accord conclu entre l'Iran et les puissances mondiales ne va produire qu'une chose, mais une chose cruciale: il inverse et limite ce que la plupart des experts considèrent comme le principal défi mondial en matière de prolifération nucléaire. Quoi que l'Iran décide de faire à l'avenir, ses actions ne seront pas appuyées par la menace d'un arsenal nucléaire.

Empêcher la menace nucléaire

Les négociateurs américains ont entamé les pourparlers avec trois objectifs clés: rendre impossible toute tentative iranienne d'obtenir l'arme nucléaire; mettre en place un système de surveillance afin de détecter les tentatives de fraudes; préserver la cohésion de la coalition internationale, seule capable de réinstaurer les sanctions si l'Iran venait à rompre l'accord signé. Après 22 mois d'âpres négociations, ils ont obtenu tout ceci –et plus encore. Cet accord détaillé (qui compte plus de cent pages) va démanteler une bonne partie du programme nucléaire iranien, le geler et le mettre sous surveillance vidéo.

L'accord fait barrage aux trois voies qu'aurait pu emprunter l'Iran pour construire un arsenal nucléaire.

1.L'uranium

Sans cet accord, l'Iran aurait pu –en quelques semaines– purifier assez d'uranium pour fabriquer une ou plusieurs bombes

Premier point: sans cet accord, l'Iran aurait pu –en quelques semaines– utiliser ses centrifugeuses pour purifier assez d'uranium pour fabriquer une ou plusieurs bombes.  Par leur aspect et leur taille ces machines de haute technologie ressemblent à des chaudières, mais elles sont faites d'alliages de métaux spéciaux. Elles font tourner le gaz d'uranium à vitesse supersonique– gaz qui va passer via des milliers de machines couplées dans un procédé en cascade. Lorsqu'il atteint un niveau de pureté d'environ 5%, le gaz peut être transformé en poudre, qui sera à son tour utilisée pour construire les crayons combustibles des réacteurs nucléaires.

L'Iran affirme que c'est là sa seule intention –fabriquer des combustibles. Le problème, c'est qu'il suffirait de laisser tourner ces mêmes machines (dans ces mêmes usines) pour enrichir l'uranium à hauteur de 90%. Et le gaz pourrait alors être utilisé pour élaborer le cœur métallique d'une arme nucléaire.

L'accord du 14 juillet leur interdit d'emprunter cette voie. L'Iran a accepté de retirer plus de deux tiers de ses 19.000 centrifugeuses, n'en conservant qu'un peu plus de 5000 dans ses usines d'enrichissement d'uranium. Elles seront toutes installées au cœur d'un seul site, à Natanz. L'usine souterraine (profondément enfouie) de Fordo inquiétait fortement les stratèges israéliens, car leurs armes étaient incapables de la détruire; elle n'abritera plus que quelques centaines de centrifugeuses actives –et ces dernières ne pourront enrichir le moindre gramme d'uranium. On les utilisera uniquement pour purifier d'autres éléments; elles seront par ailleurs étroitement surveillées.

L'Iran se voit en outre contraint à réduire ses stocks de gaz d'uranium; le pays ne pourra pas en posséder plus de 300kg (il en possède actuellement 10 tonnes). Il lui sera par ailleurs interdit d'enrichir l'uranium dans des proportions supérieures à 3,67%. Cette limite sera maintenue pendant quinze ans.

Prises dans leur ensemble, ces restrictions signifient que même si l'Iran tentait de manquer à sa parole, il lui faudrait au moins un an pour fabriquer l'uranium nécessaire à la construction d'une bombe –une période plus que suffisante pour percer à jour ses intentions et pour prendre les mesures économiques, diplomatiques ou militaires permettant d'y faire barrage.

La voie de l'uranium est bloquée.

2.Le plutonium

 

Sans cet accord, l'Iran aurait pu construire une bombe à l'aide d'un autre matériau: le plutonium

Sans cet accord, l'Iran aurait pu construire une bombe à l'aide d'un autre matériau: le plutonium. La bombe d'Hiroshima était à base d'uranium; celle de Nagasaki, de plutonium. Contrairement à l'uranium, le plutonium n'existe pas dans la nature. Il est conçu au cœur des réacteurs nucléaires, pendant le processus de fission, puis il est extrait des crayons combustibles irradiés. L'Iran est en train de construire un réacteur de recherche à Arak; ce dernier aurait produit environ 8 kg de plutonium par an, soit en théorie assez pour fabriquer deux bombes.

En vertu du nouvel accord, l'Iran a accepté de reconfigurer l'ensemble du réacteur d'Arak, qui produira désormais moins de 1 kg de plutonium par an. L'ancien cœur du réacteur sera expédié en dehors du pays. En outre, l'Iran s'est engagé à ne jamais construire d'usines capables de recycler les crayons combustibles; l'ensemble de ses combustibles irradiés devront être expédiés hors de ses frontières.

La voie du plutonium est bloquée.

3.La fraude

Enfin, sans l'accord, l'Iran aurait pu tenter de construire une installation secrète pour y enrichir de l'uranium. Le système de vérification et de supervision qui vient d'être adopté rendra la chose presque impossible.

Les inspecteurs pourront désormais suivre l'uranium iranien à la trace

Les inspecteurs pourront désormais suivre l'uranium iranien à la trace, de sa sortie de terre jusqu'à sa transformation en gaz et son stockage en cylindres. Matériel de pointe (sceaux en fibre optique, capteurs, caméras) installé sur tous les sites; inventaire de tout l'équipement; localisation des scientifiques et des ouvriers du nucléaire ; inspections à toute heure du jour et de la nuit. Les inspecteurs superviseront également la fabrication de chaque centrifugeuse et autres machines associées. Un «canal d'approvisionnement» spécial sera aménagé, par lequel devra passer l'ensemble des importations d'équipement nucléaire du pays.

Cet ensemble rend toute tentative de fraude extraordinairement complexe. L'Iran pourrait certes décider de créer une usine d'enrichissement secrète –mais où se procurerait-il l'uranium? Et les centrifugeuses? Et les scientifiques? Si une centaine de scientifiques du site de Natanz cessait subitement de venir au travail, cela ne passerait pas inaperçu. Pas plus que ne passerait inaperçu un décalage entre le volume des stocks de gaz d'uranium et celui de l'uranium extrait. Et il en irait de même si les pièces de centrifugeuses n'était pas utilisées comme prévu. L'Iran réussira peut-être à contourner l'un ou l'autre de ces dispositifs, mais ces derniers s'imbriquent de telle manière qu'il sera presque impossible de tous les contourner.

La voie de la fraude est bloquée.

La meilleure option possible

Reste qu'avec cet accord, l'Iran conserve des capacités significatives. Il serait préférable de raser l'ensemble de son complexe nucléaire et de saler la terre pour que rien ne repousse.

Mais nous ne sommes pas Rome, et l'Iran n'est pas Carthage. L'accord qui vient d'être conclu est la meilleure option possible. C'est ce que pensaient déjà la plupart des experts de la non-prolifération (moi y compris) il y a douze ans, lorsque nous avons appris l'existence du programme iranien d'enrichissement de l'uranium. Mais l'administration Bush a refusé de parlementer avec l'Iran, qui ne disposait alors que de quelques dizaines de centrifuges. «Nous ne négocions pas avec le mal – nous le vainquons», affirmait le Vice-président américain Dick Cheney. Cette stratégie a échoué. Les négociations entre l'Union Européenne et l'Iran ont échoué; à la fin du second mandat de Bush, le pays possédait 6000 centrifugeuses. Et malgré des sanctions de plus en plus sévères, l'Iran en construisit des milliers de plus.

L'accord préliminaire conclu en novembre 2013 a interrompu cette progression. Il a aussi fait reculer l'Iran sur une partie des points les plus dangereux, y compris son stock d'uranium enrichi à hauteur de 20% (on se souvient du schéma en forme de bombe brandit aux Nations unies par le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou ; ce dernier avait alors expliqué que l'uranium en question pouvait mener à la construction d'une bombe iranienne « dans les semaines à venir »).

L'Iran conserve tous ses bâtiments, et nous pouvons lui retirer tous ses meubles

Cet accord final et global va beaucoup plus loin. Il est rédigé avec intelligence, de manière à ce que chacune des parties puisse crier victoire. L'Iran peut affirmer –avec fierté– que ses droits ont été reconnus, que les sanctions seront levées, et qu'il ne détruira pas la moindre de ses usines nucléaires.

Et il aura raison. Là est la beauté de cet accord: l'Iran conserve tous ses bâtiments, et nous pouvons lui retirer tous ses meubles:

  • Deux tiers de centrifugeuses en moins, recherche et nouvelles usines limitées pendant dix ans
  • Stocks de gaz d'uranium réduit de 97%, pas d'enrichissement au delà de 4%, aucune création d'usine au cours des quinze prochaines années
  • Production de plutonium réduite de 90% dans le nouveau réacteur, aucune construction de réacteur au cours des quinze prochaines années
  • Supervision de l'ensemble des constructions de centrifugeuses pendant vingt ans
  • Pendant vingt-cinq ans, l'ensemble des achats devra passer par un canal d'approvisionnement supervisé
  • Supervision de toutes les mines d'uranium pendant vingt-cinq ans.
  • Interdiction permanente de toutes recherches et activités liées au développement d'armes nucléaires
  • Interdiction permanente du recyclage de carburant à fin d'extraction de plutonium
  • Inspections permanentes et intrusives

Grâce aux termes de cet accord, le programme iranien sera donc bloqué pendant plus longtemps qu'il n'a été pleinement fonctionnel. Ce programme va se réduire, et va donc limiter la production et la recherche nucléaire iranienne pendant une génération.

L'histoire n'est pas terminée pour autant. La signature de cet accord est une victoire majeure, une étape d'importance –mais ce n'est qu'une étape. Le régime de non-prolifération nucléaire est un réseau complexe composé de dizaines de traités, d'accords et de barrières permettant de prévenir la propagation des armes nucléaires. Le récent compromis vient s'ajouter à cet ensemble –et il en constitue un élément crucial.

Les Etats-Unis, leurs alliés et partenaires, l'Iran – tous devront conclure d'autres accords, consentir à d'autres réductions de leurs capacités nucléaires. Objectifs: faire de telle sorte à ce que d'ici la fin des périodes de restrictions, l'activité nucléaire soit devenue une option moins désirable; à ce que les conflits susceptibles de renforcer la soif d'armes nucléaires soient moins nombreux ; à ce que la nature du régime iranien (ainsi que de celle de ses relations avec l'Occident et ses voisins) évolue dans le bon sens.

Beaucoup de choses peuvent changer en une génération. Et si nous voulons peser sur ce changement, l'accord du 14 juillet 2015 représente sans doute notre meilleure chance.

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