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Pourquoi les parents aiment tant l’école maternelle

REUTERS/Kai Pfaffenbach

REUTERS/Kai Pfaffenbach

Et comment elle peut nous apprendre à améliorer le système scolaire.

Un jour, ça arrive. Ça vient de m’arriver. Il faut quitter l’école maternelle, pour toujours… comme parent.

Le dernier vendredi matin de l'année, j'ai eu un pincement au cœur en sortant de la classe 5 et à 16h30, j’avais les larmes aux yeux. Je ne traverserai plus le hall tout décoré de dessins, je ne m’assiérai plus sur les mini chaises inconfortables dans les salles de classe, ne lirai plus d’histoire sur les coussins de leurs coins bibliothèque, je n’irai plus chercher mon fils dans la cour pour le regarder jouer et discuter avec ses copains. Je croiserai moins les autres parents. Je sais aussi qu'à partir de maintenant je ne parlerai plus vraiment avec les maitresses.

L'échange

Les maîtresses –et les maîtres!– de la maternelle, qu’on appelle par leur prénom (Christine, Monique, Laetitia, je vais tellement vous regretter!!) sont des professionnels de l’éducation –et ils peuvent aussi enseigner en élémentaire[1]– mais je suis convaincue qu'ils développent une expertise plus globale des enfants dans ces petites classes.

Certains prennent le temps de parler tous les jours aux parents. Cela leur permet d’en savoir plus sur les élèves, de mieux les comprendre, et, quand ils rencontrent un problème, d'y remédier rapidement. Par la suite, dès le CP, il n'y a plus de moment, ni d'endroit pour échanger au quotidien, on ne communique plus que par mots dans le cahier, on se donne du «madame» et l'ensemble est marqué par un caractère ultra formel. Après, au collège, les parents se sont déjà fait jeter par leur enfant depuis longtemps et quand ils sont convoqués c’est signe qu'il y a un gros problème.

Aurait-on besoin de dialogue à tous les étages de l'école?Sûrement

Cela m'avait amusée d'ailleurs, il y a deux ans de rencontrer un enseignant dont une partie du projet pour faire réussir ses élèves de première et de terminale se basait sur... un échange constant avec les familles via sms et mail. Aurait-on besoin de dialogue à tous les étages de l'école? Sûrement.

L'éviction des parents

C'est ce que montrent de nombreux travaux de chercheurs de l'éducation. La distance entre les familles et l'école engendre des incompréhensions sur le travail mené en classe, les pédagogies, les objectifs poursuivis. La chercheuses Séverine Kakpo par exemple, Maître de Conférences à l'Université Paris 8, a étudié la manière dont les familles traitent la question des devoirs. Elle montre l'extraordinaire incompréhension qui entoure le travail scolaire dans les milieux populaires. D'ailleurs, les parutions du ministère de l’éducation sont très explicites quant à la nécessité du dialogue famille-école. Le dernier document de référence pour l’éducation prioritaire le formulait clairement au printemps 2014: «l’École de la République doit s’ouvrir aux parents d’élèves». La ministre avait également elle même proposé des «Cafés des parents» rue de Grenelle. 

Quel paradoxe alors que, dans la vie réelle, l’institution organise l’éviction des familles à partir du CP! Oui, l’école de la République, celle de Jules Ferry, ne s'est pas construite sans défiance envers la famille, et comme le raconte à un de nos confrère de Vous nous ils un inspecteur général, Georges Fotinos: 

«dans les années 1930, le philosophe et professeur de lycée Alain écrit encore que "la famille instruit mal et éduque mal"» 

Coincée devant la porte de l’école primaire où va déjà ma fille, ce dernier vendredi, outre le fait que le gardien de l'école me semble, comme tous les jours de l'année, aussi terrifiant que le physio d'une boite super sélective dans laquelle j'aurais eu l'idée d'aller en survet, je me pose encore beaucoup de questions. Je n'arrive pas à me faire à l'idée que l'école, passée la maternelle, se méfie autant de moi. Quel secret terrible, bon sang, découvrirait-on si on pouvait rentrer dans la cour? Et même dans la classe? Pourquoi ce qui est possible avec les petits devient inenvisageable avec les plus grands? 

Tous ces problèmes de violence entre enfants, d'incompréhension avec les enseignants seraient sans doute atténués par une circulation plus libre et un dialogue constant. Et puis je pourrais retrouver un certains nombres de pulls, d'écharpes et de livres constamment perdus. 

Je sais bien qu’en grandissant les enfants doivent avoir une vie privée de plus en plus séparée de celle des parents, et que l’école leur permet d’apprendre à se distinguer de leurs géniteurs. Mais la séparation est je crois trop grande; la maternelle passée, elle devient une barrière.

La maternelle comme horizon

Cette année, j'ai enseigné comme professeure de français vacataire, dans un collège de ZEP. Et, en passant chaque jour de ce collège à l'élémentaire de ma fille et à la maternelle de mon fils, je me suis demandé si l'école qui est l’école préférée des Français, pouvait aussi être un modèle pédagogique. Nous avons beaucoup à apprendre de la maternelle, une école où la notion de plaisir ne paraît pas déplacée, où il est naturel d'apprendre en s’amusant. 

REUTERS/Bazuki Muhammad

 
 

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À la maternelle les élèves jouent, travaillent en groupe, ils ont le droit de parler en classe et de rigoler. Rire en classe, oui! La maternelle respire le bonheur d’être un enfant qui apprend. Mais ce bonheur disparaît pour la majorité des enfants pendant les années qui suivent. Observons la manière même dont l'espace de la classe est organisé, c'est en soi très parlant: du  CP et jusqu’à la terminale (pas toujours mais c’est encore le cas dans la majorité des classes) les tables sont alignées, bien rangées et tournées vers le professeur. Il est interdit d'ouvrir la bouche. Je me demande si ceux qui ont la nostalgie de l’école se souviennent s’y être (aussi) ennuyé, six heures pas jour, contraints au silence. 

Les enseignants qui pratiquent des alternatives pédagogiques en élémentaire comme dans le secondaire, en disposant autrement leur salle et en travaillant différemment, par groupe par exemple sont d’ailleurs toujours très heureux des résultats qu’ils obtiennent et de l’ambiance dans leur classe. Pourquoi ces changements semblent-ils si difficiles à généraliser? Pourquoi les enseignants seraient-ils condamnés à enseigner comme les professeurs qui leur ont fait classe eux-mêmes? Comme si leur plus grande formation n’était pas celle d’après le bac mais la culture de l’école à la française qui remonte à leur propre scolarité. Je ne cesse de m’interroger sur cette culture scolaire qui semble tellement figée (et ce, malgré un paquet de réformes) que, quand je pénètre dans une salle de classe, j’ai l’impression de tomber dans un trou spatio-temporel et de me retrouver en 1982– époque où j’étais moi-même élève.

Enfin, il est à peu près certain, on le sait depuis les années 60 avec des études comme le Perry pre school project que les investissements qu'on fait sur l'éducation des plus petits se répercutent très positivement à tous les moments de leur scolarité et même à l'âge adulte, dans tous les domaines de la vie.

Certes, tout n’est pas idyllique dans nos maternelles, les classes sont horriblement surchargées, il faudrait plus d’atsem pour s'occuper des enfants, et les postes supplémentaires prévus depuis trois ans ont été absorbés par l'augmentation du nombre d'élèves en primaire. Mais, au fond, et surtout, nous vivons dans un pays dans lequel il est tout aussi normal de proposer des centaines d'options au lycée que d'organiser des classes d'une trentaine d'élèves en maternelle et en élémentaire. Pourtant le primaire était annoncé comme la priorité éducative du mandat de François Hollande. Si lui et ses ministres avaient pris le temps d'observer un peu mieux des enfants, de passer un moment dans les écoles maternelles, ils passeraient des promesses aux actes.

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