Peut-on dire que Froome est dopé ou tout simplement «inhumain»?

Chris Froome lors de la 11e étape du Tour de France dans les Pyrénées | REUTERS/Stefano Rellandini

Chris Froome lors de la 11e étape du Tour de France dans les Pyrénées | REUTERS/Stefano Rellandini

Les résultats hors du commun du Britannique soulèvent de nouveau la question des limites des performances sportives humaines, et bien sûr du dopage.

Il n’y a jamais de mauvaise publicité, affirment les annonceurs. C’est peut-être ce que se disent ASO, la société organisatrice du Tour de France, et France Télévisions, son diffuseur, qui réalise d’excellents scores d’audience depuis le début de l’épreuve. Même vidé de son suspense sportif après la démonstration extraordinaire du maillot jaune Christopher Froome et de son équipe Sky sur les pentes du col de Soudet dans la première étape de montagne mardi 14 juillet, le Tour de France 2015 attire tous les regards. Avec en toile de fond une question: Froome est-il dopé?

Il est impossible de répondre par l’affirmative à cette interrogation alors que le vainqueur du Tour de France 2013 n’a jamais été contrôlé positif au long de sa carrière et surtout depuis son explosion au premier plan en 2011. Mais des doutes légitimes à la vue du lourd passé du dopage dans le cyclisme entourent ses performances depuis plusieurs années, et tout cela est ressorti pour plusieurs raisons en ce jour de fête nationale.

Une impression de facilité

C’est d’abord l’impression visuelle dégagée par Froome qui a ébahi les observateurs. Lors de son attaque à 7 km de l’arrivée mardi, le leader de la Sky a tourné les jambes de manière frénétique pour atteindre une fréquence de pédalage incroyable, laissant sur place le Colombien Quintana, pourtant l’un des tous meilleurs grimpeurs du peloton.

Sur France Télévisions, le consultant Cédric Vasseur, qui suivait les hommes de tête à moto lors de l’attaque de Froome, a lâché un commentaire pas innocent en évitant toutefois de parler de dopage. «Comment peut-il pédaler à 110 tours par minute?» s’est-il interrogé en direct. En 2013, lors du précédent coup de force du coureur anglais sur les pentes du Mont Ventoux, le consultant, lui-même ancien coureur professionnel, avait déjà laissé entendre la même chose. «C'est incroyable d'attaquer dans le Ventoux, comme ça, assis sur la selle, on a l'impression qu'il est sur une portion de plat, c'est surréaliste», s’exclamait-il.

Comment peut-il pédaler à 110 tours par minute?

Cédric Vasseur, consultant pour France Télévisions

Au lendemain de cette démonstration du Ventoux en juillet 2013, le quotidien britannique The Guardian avait consacré un article à la performance de Froome en interrogeant le préparateur physique de l’équipe Sky, Tim Kerrison, sur la position assise du coureur lors de son attaque –quand la grande majorité des grimpeurs attaquent en danseuse.

«Il y a une augmentation significative de la traînée aérodynamique lorsque vous attaquez en danseuse par rapport à rester assis et garder votre corps compact. Si vous pouvez attaquer ainsi assis sur la selle, vous obtiendrez plus de vitesse pour la même puissance développée (watts) parce qu'il y a moins de traînée aéro-dynamique», expliquait Tim Kerrison, qui ajoutait que Froome travaillait très souvent cette position à l’entraînement.

Le diable est dans les détails, et c’est aussi ce qu’a dû se dire L’Équipe. Le quotidien sportif de référence, qui appartient à ASO, l’organisateur du Tour de France, n’a pas accusé frontalement Christopher Froome de dopage mardi 14 juillet, mais a laissé entendre de manière subtile que la performance de Froome posait question. Dans les secondes suivantes de sa victoire, les internautes abonnés aux alertes de lequipe.fr ont reçu cette notification sur leur smartphone: «Froome laisse sans voix». Et la une de l’édition papier datée du 15 juillet affiche un titre qui pourrait être interprété à l'envi par le lecteur: «Frappant».

Sur Facebook, Nicolas Fritsch, un ancien cycliste professionnel passé par l’équipe de la Française des Jeux, appelle lui à la plus grande prudence à la vue des images de Christopher Froome dans le col de Soudet.

Mais, au-delà des images, comment interpréter les performances de Christopher Froome?

Le watt, mètre étalon du cyclisme

Quand il s’agit de mesurer la performance des cyclistes, le watt, c’est-à-dire l’énergie produite par un cycliste en plein effort, est un facteur déterminant pris en compte par toutes les équipes. Comme l’expliquaient il y a quelques jours les Décodeurs du Monde, «les meilleurs coureurs peuvent développer 1.200 watts pendant 15 secondes –c’est très élevé–, 450 watts pendant 6 minutes et environ 400 watts sur une demi-heure». Lors d’une ascension, la puissance peut être mise en relation avec le poids du coureur, qui joue un rôle déterminant lors des étapes de montagne. Avec son poids (71 kg) Chris Froome a dépassé les 6 W/kg pendant 41 minutes lors de la fameuse ascension du Tour de France 2015. Un chiffre exceptionnel, que certains, comme le docteur en physiologie australien Ross Tucker, très actif sur Twitter et référence pour la mesure des watts en cyclisme, considèrent à la limite de l’humain. «6,1 watts par kilogramme en 41 minutes, et seulement en attaquant à la moitié de la montée. Incroyable. Aujourd’hui on a remonté le temps», a-t-il écrit mardi.

6,1 watts par kg en 41 minutes, un chiffre exceptionnel

 

Mais si personne ne remet en cause l’utilité du facteur puissance, les méthodes de mesures ne convainquent pas tout le monde car les observateurs extérieurs aux équipes cyclistes (qui disposent, elles, de capteurs de puissance) mesurent cette donnée en temps réel en se basant sur des estimations dont le poids du coureur, sa vitesse et la distance parcourue. Ces données comportent donc des marges d’erreurs (jusqu’à 5% selon Le Monde).

La mesure des performances est sur le point de changer

Pour évaluer l’ampleur de la performance de Froome, l’on peut aussi regarder des données plus «classiques», mais plus facilement comparables comme le nombre de pulsations cardiaques pendant l’effort ou la fréquence de pédalage par minute (plus celle-ci est haute et plus l’effort est dur à tenir). Mais comme les détails des performances du coureur britannique sur l’édition 2015 ne sont pas connus, il faut se pencher sur son ascension du Mont Ventoux lors du Tour de France 2013. Il y a quelques jours, une vidéo est apparue sur YouTube (dont il est impossible de vérifier l’authenticité pour l’instant) et semble détailler ses performances en temps réel lors d’une ascension qui avait aussi marqué les esprits. Si la vidéo a été supprimée depuis, on peut néanmoins noter des chiffres impressionnants: Chris Froome plante à deux reprises ses adversaires en passant de 19 à 30 km/h, tout en maintenant un rythme cardiaque de 160 à 165 battements par minute (bpm). Ce qui à première vue peut sembler très bas pour un sportif qui déclenche un effort très violent et intense d’environ 25 secondes (après ce laps de temps, Froome ralentit).

Des données «extraordinaires» pour Thierry Paillard, le directeur du Laboratoire Activité Physique, Performance et Santé (LAPPS) de l’université de Pau et des pays de l’Adour, qui tient à rester dans la nuance. Il explique à Slate:

«C’est une montée, il serait logique que son rythme cardiaque soit à son maximum. Normalement, la fréquence maximale d'une personne est de 220 bpm moins son âge, donc certaines personnes peuvent avoir une fréquence maximale de 180-190 bpm. Ces chiffres de Froome sont donc extraordinaires, au sens premier du terme, et c’est normal que cela pose des questions. Et si l'on peut aussi penser que cela reflète probablement une intensité d'effort sous maximale, je préfère évidemment rester prudent.»

Quatre facteurs sont importants quand on veut mesurer une performance

 

Véronique Billat, responsable de l’Unité de Biologie Intégrative des Adaptations à l'Exercice à l’université d’Evrey-Val d’Essonne, nous explique que la mesure des performances sportives est plus complexe qu’on ne le croit. Selon elle, il y a quatre facteurs déterminants, que la science commence enfin à explorer:

  1. la force musculaire;

  2. le système cardiovasculaire (le volume de sang éjecté par minute est tout aussi important que le rythme cardiaque par exemple);

  3. la tolérance à l’acidose (phénomène acide lié à l’effort pouvant nuire à la contraction musculaire);

  4. la perception de l’effort.

«Il faut développer tous les facteurs, explique Véronique Billat. On avait tout centré sur la VO2 max [consommation maximale d’oxygène, NDLR] mais on a oublié tout le reste. Maintenant, des entraînements spécialisés commencent à se mettre en place autour de ces quatre facteurs, car tous les analyseurs sont là.»

L’avènement des objets connectés pourrait d’ailleurs ouvrir de nouvelles possibilités dans le domaine.

À l’avenir donc, pour juger les performances des coureurs, il faudra mesurer une performance en combinant différents facteurs physiologiques et non pas en s’arrêtant seulement sur un critère comme le rythme cardiaque. 

Devant la vague de méfiance qui a suivi son exploit du 14 juillet, Froome a d’ailleurs déclaré qu’il était prêt, comme d’autres l’ont fait avant lui, à se soumettre à des tests détaillés sur ses performances auprès de médecins indépendants à l’issue du Tour de France.

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