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Pourquoi s'intéresser aux biographies fictionnelles?

Imagination | Mehdinom via Wikimedia CC License by

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Au-delà des biographies de personnages réels, il y a celles de personnages imaginaires. Étudiées dans ces ouvrages, elles alimentent des réflexions incontournables.

Vies imaginaires

de Alexandre Gefen

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Flaubert, dans Bouvard et Pécuchet, place ses deux héros devant la tâche de s’attaquer à la biographie du duc d’Angoulême. Les deux hommes contestent le sérieux des discours historiques, puis se moquent des biographies historiques et des éloges officiels. Ils raillent les inventaires nécessaires aux biographies. Ils récusent l’idée selon laquelle l’exemplarité d’un personnage particulier permettrait d’accéder au général. En un mot, Flaubert dénonce aussi les enchaînements téléologiques susceptibles d’expliquer une vie, et l’idée même d’identité narrative. Est-ce sur ces prémisses qu’il conçoit les Trois Contes ? Ils racontent aussi trois vies, mais cette fois dans la critique de toute hagiographie, en libérant une ironie sceptique dont la cruauté analytique est évidente et aboutit à des biographies qui remettent en question la sainteté des trois héros, puisque le ciel Flaubertien est vide ou habité par l’hystérie. Voici donc un exemple de ce que proposent ces deux ouvrages: l’analyse de biographies fictionnelles.

Et parce que ces deux ouvrages sont complémentaires, il est intéressant de ne pas en séparer le commentaire. De la pratique du biographème, fût-il imaginaire, au jeu littéraire de la fabrique de l’individu, il y a bien un lien qui énonce de nombreuses choses sur l’imaginaire humain, la fiction artistique, la littérature, mais aussi sur les lignes de partage entre la vie réelle des humains, l’autobiographie (récit à la première personne), le roman biographique (à la Louis Lambert de Balzac), la biographie référentielle, la biographie fictionnalisée de personnages historiques ayant réellement existé, comme sur les glissements et transgressions entre eux. L’écriture concernant le bios (la vie) individuel, récit rétrospectif énoncé en première ou en troisième personne, n’a pas uniquement un pouvoir unificateur (à partir de reconstructions téléologiques, le plus fréquemment, et sans aucun doute à partir de chronotopes, épisodes et séquences), elle a aussi des pouvoirs hagiographiques, fantaisistes, fictionnels, prêtant surtout au lecteur d’autres existences que la sienne, durant le temps de la lecture.

Mais il est bien évident aussi que cette écriture –il eut par ailleurs été intéressant de faire au moins allusion aux pratiques d’autres arts qui ne procèdent, sans doute pas, des mêmes traits (peinture, musique, sculpture)– peut soutenir des explorations herméneutiques, entretenir des jeux sur les conventions, servir à inventer des vies explicitement imaginaires à valeur de modèle, d’apologie ou de questionnement, quand elle ne fait pas du biographe un «être pour la mort» ou un intercesseur qui ne disparaît pas toujours derrière son personnage.

La biofiction, outil de compréhension

Alexandre Grefen, critique littéraire et chercheur au CNRS, n’a pas tort de souligner que:

«Écrire des existences en les inventant, c’est rappeler la légitimité des formes littéraires de connaissance et de mémoire, et la spécificité du discours qu’elles produisent.»

Au demeurant, l’attention littéraire portée à des vies, glorieuses ou modestes, en dehors de recherches normées scientifiquement, permet une attention particulière à l’ordre de mondes, à des dimensions concrètes de l’existence et à des mises en scène des puissances vitales et sociales.

La biofiction et l’invention littéraire de l’individu –deux approches différentes de l’humanité, des caractères et des mœurs– ne se contentent pas de divertir le lecteur, elles donnent cohérence et unité à des destins, elles pourvoient à la gloire de telle ou telle idée, elles sortent des individus d’une vie apparemment sans qualité. Ce sont des genres esthétiques qui rendent attentifs à ce que la littérature dit de la particularité des vies humaines, réalisée ou virtuelle. Et qui posent aussi la question des anonymes à laquelle pourtant ces deux ouvrages ne font pas allusion. Ils insistent enfin sur la variété des formes et des fonctions de l’imagination biographique, quoique celle-ci s’attache rarement à n’importe qui, préférant les biographies de martyrs, d’écrivains, de génies artistiques voisinant avec la folie, etc., bref d’«hommes illustres», avant que Michel Foucault ou Michel de Certeau, plus récemment, n’insistent sur les vies des «hommes infâmes», obligeant à comprendre que tout individu est digne de mémoire et doit être défendu contre l’anonymat, voire sur les individus pris sous le syndrome Bartleby. Ce qui ne dit pourtant rien non plus sur des œuvres aux partis pris résolument antihumanistes ou matérialistes!

En ce sens, les agencements proposés aux lecteurs, dans les deux cas, permettent de différencier les récits qui passent –si le premier type de récit se trouve chez Plutarque (Vie de Thésée)– d’une théorie du destin à des significations d’une vie relative à Dieu (Vie des saints Barlaam et Josaphat, de Jacques de Voragine), puis à des interrogations sur la tragédie de la mort individuelle, et enfin à des modes de subjectivation, plus modernes. Ce ne sont pas seulement des projets liés à un objectif délibérément fantaisiste. Ce sont surtout des perspectives qui se dressent contre l’unique fonction informative des notices biographiques, voire contre les simples portraits et autres physiologies (dont le XIXe siècle fut friand). Cela dit, Alexandre Gefen souligne que, souvent, les biographies d’écrivains réels sont rédigées à l’imitation de leurs modèles fictionnels. «Juste» retour des choses?

L’invention de l’individu

En outre, il y a une réelle différence entre inventer une vie d’individu et s’inventer sa vie comme individu. À moins que l’une des possibilités entraîne l’autre. Les biopics, mais aussi les nécrologies et les panthéons ne nous racontent pas autre chose. Le «vécu» des individus y donne à voir la forme d’une idéologie, si l’on veut. La réalité inventée par l’art littéraire a la forme spécifique d’une vue sur le monde mettant tel ou tel problème à l’ordre du jour, laissant incarner par le «héros» la vérité d’une conception du destin ou de l’histoire, voire d’un questionnement: les individus agissent-ils ou sont-ils agis? Un individu est-il une conscience de soi homogène? Les individus sont-ils des êtres déterminés? Individualistes? Engagés?

Un exemple: La Vie de Rancé, rédigée par Chateaubriand. Elle est citée dans les deux ouvrages à des titres différents. Justement parce qu’elle appartient aux deux registres, celui de la vie imaginaire (immédiatement marginalisée par les historiographes), et celui de l’invention de l’individu, dans laquelle se rencontre une existence dont le point nodal est un basculement spirituel échappant à toute monstration. Chateaubriand ne se charge-t-il pas de confronter le néant de l’individu au néant de l’Histoire et, en même temps, d’en assurer la rédemption par la mémoire et l’exemplarité. Cette double mission recoupe fort clairement les deux perspectives des volumes concernés, d’autant qu’elle prend sens au début du XIXe siècle, au moment où se déploient des destinées toujours plus singulières, débarrassées des rôles sociaux et des identités statiques de l’Ancien Régime. Ne finira-t-on pas par avouer que les identités fictionnelles fourmillent –et le roman n’y est pas pour rien–, produites par digression, recroisement, ou recoupement, dessinées en plein ou en creux par les atomes de la mosaïque sociale.

Sans doute le geste se multiplie-t-il aussi du fait de la confrontation à la photographie. Ne propose-t-elle pas, dès Nadar, à la société l’image fantasmagorique d’un panthéon instantané dans lequel l’écrivain pourrait puiser afin d’organiser sa conception de la destinée individuelle? Il est certain que la photographie d’individus, poussée à son extrême par A. Berthier, à la préfecture de police, organise un dispositif panoptique d’inventaire biographique, mais lorsque les écrivains s’en emparent, c’est pour les sortir de cette structure policière et la reconduire à la diversité des destinées. Les fictions littéraires font alors place au pullulement des identités. Suscitant au passage l’empathie du lecteur.

Autrement dit, les biographies en question, les vies imaginaires, se rédigent aussi à partir de mutations des événements en exemples paradigmatiques, apologues et autres métaphores: ainsi, lit-on avec curiosité ces exaltations de seuils biographiques inattendus (séjours en prison qui prêtent à conversion, par exemple) ou de lieux à forts potentiels poétiques.

Pour être plus précis sur chacun de ces ouvrages, soulignons que le premier nous entraîne de Plutarque (Vie de Thésée) à Stéphane Audeguy (In memoriam), en passant par (pour ne citer que les plus connus) Jacques de Voragine, La Fontaine, Balzac, Schwob, Quignard et Michon (mais en réalité, sauf erreur, 29 textes). Il englobe une bibliographie, des notes fort éclairantes, et souvent comparatives. Ici ce sont les textes eux-mêmes qui sont publiés.

Le second volume s’ouvre sur Jean de la Fontaine et se termine par Jean-Christophe Bailly, en passant par Rancé, Uccello, Héliogabale, Pierre Rivière, Esope, et quelques trente autres. Mais, dans ce volume, ce ne sont pas des textes biographiques qui sont donnés à lire, ce sont plutôt des études ponctuelles sur la naissance de la biographie analysée, des commentaires et des rapprochements entre récits. Ici l’auteur s’investit pleinement, au-delà du choix des textes du volume signalé précédemment. Il montre comment ces récits biographiques imaginaires, articulés à la naissance de figures d’individus, peut devenir le fil secret de notre histoire littéraire et le laboratoire de nos identités modernes.

Si la question n’est pas entièrement dépouillée, sans doute parce qu’existent encore des textes mal connus ou, plus justement, parce que l’histoire de la littérature n’est ni close ni achevée, il n’en reste pas moins vrai que le travail de ces deux éditions a été gigantesque et que le résultat est tout à fait significatif. Le cas des autobiographies fictionnelles est non moins traité (comment classer autrement la Vie de Henry Brulard de Stendhal?), ce qui nous permet de renouer avec le point de départ de ce compte rendu.

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