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Comment le 14-Juillet a failli ne pas exister

La rue Mosnier aux drapeaux Edouard Manet via Wikimedia CC License by

La rue Mosnier aux drapeaux Edouard Manet via Wikimedia CC License by

En 1880, les parlementaires français votent l'instauration de la fête nationale au 14 juillet. Auparavant, ils ont écarté de nombreuses autres dates.

Le 30 juin 1878, Claude Monet traîne dans les rues parisiennes. Les riverains sont de sortie, les drapeaux tricolores aussi. C'est rue Montorgueil que le peintre pose son chevalet. Au-delà des trois couleurs, il immortalise cette première fête nationale d'une IIIe république qui en est encore à faire ses premiers pas, huit ans après avoir été proclamée le 4 septembre 1870, et ne semble pas bien sûre de savoir tenir sur ses jambes face à l'opposition monarchiste. Après moult hésitations, les républicains ont décidé de célébrer la nation en ce 30 juin. C'est seulement deux ans plus tard, après de longs et difficiles débats, que le 14 juillet s'imposera comme date de la fête nationale. Et il n'était pas le seul candidat.

Le 30 juin 1878: répétition générale et insignifiante

Le 30 juin ne correspond à aucune grande journée de l'histoire de France. Le prétexte qui sert de base aux célébrations de 1878 est double: on se réjouit de l'exposition universelle qui vient de s'ouvrir et on évoque les figures tutélaires que se sont choisis il y a longtemps les républicains, Voltaire et Rousseau. C'est léger. Christian Amalvi, historien qui a étudié la genèse de l'instauration du 14 juillet, dans le premier tome des Lieux de mémoire, explique le calcul politique niché derrière le 30 juin: 

«On a pris le 30 juin justement parce que cette date ne signifiait rien. Les républicains veulent enfin une fête nationale qui corresponde aux vœux de la nation, une fête différente des célébrations religieuses et qui montre que la République entre dans le quotidien. 

Mais ceux qu'on appelle les républicains opportunistes sont prêts à faire des concessions.»

La rue Montorgueil, le 30 juin 1878. Par Claude Monet (Musée d'Orsay)

Le 2 septembre 1870, l'armée française subit une des plus terribles défaites de sa déjà longue histoire face aux Prussiens à Sedan. L'empereur Napoléon III se rend même à l'ennemi. Le temps que la nouvelle parvienne à Paris et échauffe les esprits, et la République remplace l'Empire deux jours plus tard. Mais le nouveau régime n'est pas fait pour durer. C'est l'heure de ce que le grand historien français Henri Guillemin appelait avec un peu d'humeur «la République pour de rire» où la majorité des parlementaires n'attend qu'une chose: l'occasion de restaurer la royauté une bonne fois pour toutes. 

Le premier chef de ce curieux État, Adolphe Thiers, n'a même pas le droit de prendre le titre de Président de la République mais doit se contenter d'un fade «Chef de l'exécutif». Son successeur, Mac-Mahon, est bien Président mais il est lui-même plus royaliste que celui qu'on veut faire roi. 

Justement, c'est autour de ce personnage, le comte de Chambord, petit-fils de Charles X et descendant en ligne directe de Saint-Louis et Louis XIV, que l'affaire va capoter. Son manque de sens politique dessert sa cause et lasse jusqu'à ses propres partisans. A partir du milieu des années 1870, les républicains gagnent élections sur élections. 

En 1878, ils sont en train de prendre le contrôle de toutes les institutions, et la République est sur le point de devenir enfin républicaine. Cependant la droite la plus dure et les monarchistes n'ont pas perdu toute influence. Rémi Dalisson, professeur d'histoire contemporaine à l'université de Rouen et auteur de Célébrer la nation, les fêtes nationales en France de 1789 à nos jours, décrypte les enjeux qui pèsent sur le 30 juin: 

«Les républicains veulent frapper un grand coup. Ils veulent organiser des fêtes dans une optique de pédagogie civique. Tout le monde peut mettre ce qu'il veut derrière le 30 juin, qui est d'ailleurs pensé comme une répétition, les maires sont libres de présenter les festivités comme ils l'entendent.»

Si le 30 juin n'est qu'une simple répétition dans la tête de ses organisateurs c'est qu'il va bien falloir la remplacer. Ce sera chose faite par la loi votée le 8 juin 1880 à l'Assemblée puis le 29 du même mois au Sénat. C'est dans le tumulte de la révolution française qu'on va chercher la nouvelle fête nationale. Cependant aucun épisode ne fait l'unanimité autour de lui et les parlementaires vont proposer et s'écharper pendant de longues séances au sujet de la date à valoriser.

Les mânes des États-généraux

Quand Louis XVI convoque la réunion des trois ordres aux Etats-généraux pour l'année 1789 afin de sortir de l'ornière financière dans lequel le royaume se retrouve embourbé, il n'a aucune idée de l'engrenage qu'il met en branle. En un sens, le 5 mai, date de la première séance des Etats-généraux à Versailles, contient toute la révolution et l'apparition de la République en France. C'est pourquoi certains députés proposent d'instituer la fête nationale à cette date ou à celle du 20 juin, commémorant le serment du Jeu de Paume lors duquel le Tiers-Etat rejoint par quelques représentants du clergé se constitue en assemblée constituante. 

Le serment du jeu de paume par David. (Musée Carnavalet) 

Ces souvenirs ont l'avantage d'être plutôt consensuels mais, exclusivement menés par des parlementaires dans le château de Versailles, ces événements ne laissent pas une grande place au peuple. Et puis les Etats-généraux appartiennent à l'histoire de l'Ancien régime. Ils ont été convoqués à de nombreuses reprise par les rois de France depuis Philippe le Bel jusqu'à Louis XIII après lequel seul Louis XVI prendra la peine de les consulter. Ni le 5 mai ni le 20 juin ne sont donc retenus.

C'est dans la même perspective que certains députés soumettent à leurs confrères la date du 26 août, jour historique où les représentants du peuple français formulent à la face du monde la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen. La proposition rencontre peu de succès: «Elle était trop abstraite pour servir de base à la concorde de la nation», remarque Christian Amalvi.

L'extrême-gauche voit rouge sang

Sur les bancs les plus à gauche du Palais-Bourbon, on a moins le souci du consensus et de l’œcuménisme. On préfère exalter la force et l'action du peuple à travers la fête nationale. Certains de ces républicains sincères, à la fibre populaire très affirmée, proposent le 10 août, pour rappeler le 10 août 1792 qui vit les Parisiens prendre les Tuileries et l'Assemblée législative suspendre le roi. La mémoire de cet événement est bien sûr douloureuse aux monarchistes et on craint de froisser le voisin helvète: le 10 août 1792, de nombreux gardes-suisses chargés de protéger la famille royale ont fait les frais de la colère révolutionnaire et se sont fait massacrer.

Lamartine devant l'Hôtel de ville lors de la révolution de 1848, par Félix Philippoteaux. 

L'extrême-gauche ne désarme pas et suggère les 21 et 22 septembre. Le 20 septembre 1792, les Prussiens battent en retraite devant les Français à Valmy, le 21, les députés de la Convention abolissent la monarchie puis, le lendemain, décident de dater les actes officiels de l'An I de la république. «Des dates trop clivantes», observe Rémi Dalisson, confirmant que le virage républicain est encore loin d'être gagné dans la France de 1880. La réaction des parlementaires à la commémoration d'une autre république, la leur, la troisième, est encore plus froide. Le 4 septembre 1870 peut difficilement être considérée comme un passage glorieux de l'histoire de France: la France est alors en guerre et défaite partout par les Prussiens.

Le socialiste Louis Blanc, qui fut une des figures de la révolution de 1848, porte une autre idée: fixer la fête au 24 février, date à laquelle le dernier roi perdit le pouvoir en France. La tentative est curieuse venant de lui, tant le régime de 1848 n'est pas populaire chez les ouvriers et les milieux socialistes, qui se souviennent qu'en juin de cette année, les autorités ont réprimé avec la plus grande violence le mouvement d'ouvriers parisiens. Les députés de 1880 n'aiment pas tellement la proposition non plus. «Les républicains opportunistes n'en veulent pas car ce régime se termine par un coup d’État», rappelle Christian Amalvi, qui fournit un motif plus inattendu (mais très concret) de l'absence d'enthousiasme de la Chambre: 

«Il est important aux yeux des députés républicains que la fête nationale soit un succès populaire. Or, le 24 février en France, le temps est désagréable à peu près partout sauf à Nice. Ce n'est pas possible d'organiser des bals et autres à ce moment-là de l'année en France.»

Bon, le 14 juillet alors?

Bien sûr, personne n’a oublié le 14 juillet. Ce jour a en plus pour lui d’avoir derrière lui une longue tradition de festivités. Fêté d’un bout à l’autre de la révolution (même si la richesse des péripéties révolutionnaires le fait parfois passer dans l’ombre d’autres commémorations), il l’est encore sous l’Empire et puis périodiquement au cours du XIXe siècle.

On a du mal à l’imaginer (encore que…) mais à l’époque, un débat politique peut très bien finir en règlement de comptes à coups de pieds et de poings à cause d’un mot malheureux sur l’un des grands visages de la révolution française: quand on est républicain on est encore dantoniste, ou robespierriste, moins souvent maratiste. Et le 14 juillet a ceci de providentiel qu’«aucun personnage de premier plan ne se dégage au soir de la prise de la Bastille», constate Christian Amalvi. Et puis, «le 14 juillet, dans les consciences, reste un moment où les Français se sont rassemblés», ajoute Rémi Dalisson. 

La fête de la Fédération, par Charles Thévenin. (Musée Carnavalet)

Ce point est d’ailleurs l’argument-maître que les républicains opposent à la droite, rétive à l’idée de célébrer «une émeute»: le 14 juillet n’est pas seulement le 14 juillet 1789 qui vit le peuple prendre la Bastille au prix d’une effusion de sang par ailleurs assez modérée, c’est aussi la fête de la Fédération du 14 juillet 1790.

Ce jour-là, la Constituante a résolu de montrer l’unité et la concorde de la nation après des mois d’une ébullition politique inédite. Le peuple veut fêter sa patrie et ce roi qu’il croit avoir «retrouvé». On construit au Champ de Mars un cirque (en vérité une sorte de stade mais le mot n’est pas encore en vogue). Au jour dit, de nombreuses délégations viennent de province, tandis que les parisiens s’agglutinent aux abords de l’endroit. 100.000 fédérés défilent dans l’enceinte tandis qu’une messe est dite par Talleyrand, poussant le cynisme jusqu’à être athée et évêque à la fois. Les autorités, dont le roi, prêtent ensuite serment sur la Constitution à venir. Le temps est mauvais, mais la joie est immense et s’étend largement au sein de la population française. Quelques décennies plus tard, Michelet est extatique:

«Ils ne savent plus ce jour-là de quelle province ils étaient... Enfants isolés, perdus jusqu’ici, ils ont trouvé une mère; ils sont bien plus qu’ils ne croyaient: ils avaient l’humilité de se croire Bretons, Provençaux... Non, enfants, sachez le bien, vous étiez les fils de la France, c’est elle qui vous le dit, les fils de la grande mère, de celle qui doit, dans l’égalité, enfanter les nations... Tout a disparu, la géographie est tuée. Plus de montagnes, plus de fleuves, plus d’obstacles entre les hommes... Les voix sont diverses encore, mais elles s’accordent si bien, qu’elles ont l’air de partir d’un même lieu, d’une même poitrine... Tout a gravité vers un point et c’est ce point qui résonne, tout part à la fois du cœur de la France... Personne ne pouvait manquer à la Fête; personne n’était simple témoin; tous étaient acteurs...»

Le 14 juillet finit par s’attirer une majorité dans les deux chambres qui composent le Parlement français. Envisagé sous l’angle de 1789, il signe l’irruption du peuple dans l’histoire et le jeu de quilles de la politique, ce qui plaît à la gauche; ramené à celui de 1790, il n’exclue pas les royalistes et n’effarouche pas les bonapartistes. Enfin, pour les très bourgeoises institutions de cette toute neuve IIIe république, il présente un autre avantage non négligeable. Le 14 juillet n’a pas de résonance sociale, et semble au contraire exclusivement politique.

Les royalistes auront essayé

Et les royalistes, alors? Au fil des discussions, les monarchistes finissent par se rendre à l’évidence. Ils n’y couperont pas, à cette fête nationale. Foutus pour foutus, ils décident eux aussi de mettre le doigt dans le calendrier pour voir ce qu’ils y trouvent. La France des rois avait pourtant sa fête nationale: la Saint-Louis, le 25 août. «Le 25 août était organisé selon une structure pyramidale. On envoyait des instructions dans les villes et on faisait donner des Te Deum dans les églises. Il y avait aussi des fêtes occasionnelles autour des naissances, ou des mariages dans la famille royale», explique Rémi Dalisson.

Seulement, on peut difficilement célébrer les Louis dans le pays de 1880. Pas question non plus, pour les monarchistes, de choisir leur jour dans le souvenir de l’odyssée révolutionnaire ou impériale. L’un d’entre eux avance alors le 15 juillet. Il entre certainement ici une part de dérision vis-à-vis du 14 juillet, et la volonté d’expier celui-ci. Mais pas seulement. Christian Amalvi explique: 

«Certains députés ont proposé cette date parce qu’elle correspond à la prise de Jérusalem par les Croisés en 1099!»

L’Assemblée a-t-elle reçu cette suggestion dans un silence recueilli et attentif? Non: 

«Ca a fait rire tout le monde. Après le vote, l’attitude de la droite sera plutôt de bouder la cérémonie, cette fête de la populace.»

Grand bien lui fasse car le 14 juillet fonctionne à merveille dès sa première édition «officielle» en 1880. Il vérifie aussi les fractures qui parcourent alors la France, notamment à Paris. Dans la capitale, les quartiers de l’est (plutôt ouvriers et populaires) sont enthousiastes. Dans l’ouest parisien (plus aristocratique), en revanche, on garde les volets fermés et, si possible, on part à la campagne pour se mettre au vert. Le peuple, lui, se met au bleu blanc rouge.

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