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Grèce- Europe: le sommet de la honte

Le ministre allemand de l'économie Wolfgang Schauble le 9 octobre 2014. REUTERS/Joshua Roberts

Le ministre allemand de l'économie Wolfgang Schauble le 9 octobre 2014. REUTERS/Joshua Roberts

Face à un nouveau Tsipras, prêts à accepter les volontés de ses créanciers, ceux-ci auraient dû se réjouir; ils n’ont fait au contraire que multiplier les obstacles à un accord pour pousser le gouvernement Tsipras vers l’échec et la sortie.

Triste week-end pour l’Europe: certes, on est parvenu à un accord, mais au terme de quel pitoyable spectacle! Face à un Premier ministre grec enfin raisonnable et conciliant, la droite européenne s’est déchainée. Il ne s’agissait plus pour elle d’examiner le cas d’un pays en difficulté; il s’agissait de piétiner un gouvernement trop à gauche dans une Europe plus conservatrice que jamais.

Revenons au point de départ. La Grèce voulait rester dans la zone euro, mais pas à n’importe quelles conditions. Les autres pays de la zone euro voulaient bien accepter qu’elle reste, mais pas à n’importe quel prix. Un accord paraissait possible, mais il était évident qu’il serait durement négocié de part et d’autre. Alexis Tsipras avait le choix: ou il maintenait des positions dures conformes à son programme électoral et il n’avait aucune chance de réussir, ou il adoptait une attitude plus réaliste. Il a fait le bon choix après le référendum du 5 juillet et ses partenaires devaient l’aider à redresser son pays.

La semaine de toutes les les surprises

Qui aurait pu imaginer un dénouement de la crise grecque aussi rapide? Après le succès de son référendum, il paraissait peu probable qu’Alexis Tsipras propose à ses créanciers un programme de réformes aussi proche de celui qu’il avait fait refuser par les électeurs. Et il paraissait encore moins probable qu’il puisse faire adopter par le Parlement grec un tel programme. Et pourtant, c’est ce qui s’est passé en moins d’une semaine. Certes, huit députés de Syriza (dont deux ministres et la présidente du Parlement) se sont abstenus et deux ont voté contre, mais au total le Premier ministre a obtenu un vote confortable de 251 voix pour sur un total de 300 députés.

Rétrospectivement, le référendum du 5 juin doit être interprété non comme un vote pour ou contre des dispositions précises, mais comme un vote de confiance envers Alexis Tsipras pour mener au  mieux les négociations avec les créanciers et obtenir de rester dans la zone euro. 

Un vieux militant socialiste grec nous résumait  ainsi à la veille du week-end le dilemme auquel son pays est confronté: 

«il est vrai que les mesures qui nous sont imposées sont très dures, nous n’en pouvons plus, mais si nous nous coupons de la zone euro, qu’allons-nous devenir? Une nouvelle Albanie?».

La référence est un rappel de l’époque où le régime maoïste d’Enver Hodja avait confiné son pays dans l’isolement et le sous-développement. 

Un autre Grec, plus jeune, qui vient de trouver un travail à Bruxelles, nous confiait ses difficultés à trouver un logement: 

«Aucun propriétaire ici ne veut louer à un Grec! Nous sommes devenus les parias de l’Europe». 

Quant à ceux qui sont restés au pays, l’incertitude du lendemain les ronge et les heures de files d’attente devant les distributeurs automatiques de billets ont fini de les décourager. Au-delà de l’agitation d’une minorité bruyante de jusqu’auboutistes, le sentiment qui semble dominer aujourd’hui à Athènes est le désir de sortir au plus vite de l’état de crise et de retrouver une vie normale, si difficile soit-elle.

Tsipras, chef de gouvernement pragmatique

C’est ce qu’a bien compris Alexis Tsipras, qui veut obtenir au plus vite un nouveau plan d’aide et tourner la page, quitte à décevoir les plus radicaux de ses soutiens en Grèce comme dans les autres pays européens. En cela, il se comporte en chef de gouvernement responsable et pragmatique. Ceux qui lui reprochent de capituler face à l’Allemagne ou mettent en doute sa détermination à tenir ses engagements ont tort: Alexis Tsipras a fait le maximum, pas toujours très diplomatiquement (c’est le moins que l’on puisse dire!), pour obtenir l’aide financière de ses partenaires au coût le moins élevé, puis il a compris qu’il était arrivé au bout du chemin et qu’il fallait conclure.

Ce n’est ni une humiliation ni une trahison. C’est tout simplement la reconnaissance d’une dure réalité

Les propositions de réformes qu’il a envoyées à contrecœur le jeudi 9 juillet au soir sont incontestablement très lourdes, du moins pour certaines d’entre elles: augmentation de la TVA de 23% pour la restauration et de 13% pour l’hôtellerie, suppression des exemptions de TVA dans les îles d’ici à fin 2016, hausse de l’impôt sur les sociétés et les armateurs, suppression du complément de retraite d’ici à fin 2019; hausse des taxes sur les produits de luxe et la publicité à la télévision, relance des privatisations, réduction des dépenses en matière de défense de 300 millions d’euros d’ici à la fin 2016 et réduction des départs en retraite anticipée. Mais ce n’est ni une humiliation ni une trahison. C’est tout simplement la reconnaissance d’une dure réalité. 

Dès le départ, il était clair qu’il n’y aurait pas de miracle: ce n’était pas parce que les Grecs refusaient de faire des efforts supplémentaires qu’ils n’auraient pas à les faire. Alexis Tsipras y a cru et ses électeurs avec lui. Maintenant il est entré dans une nouvelle phase, le Parlement le suit et une majorité de ses électeurs, désenchantée mais pressée d’en finir, le suivra, même sans enthousiasme.

Soutien efficace de François Hollande

Face à ce nouveau Tsipras et à son acceptation de leurs volontés, les créanciers de la Grèce auraient dû se réjouir et manifester leur satisfaction d’avoir enfin un accord à portée de main. Ils auraient dû célébrer chaleureusement le retour du fils prodigue. Ils n’ont fait au contraire que multiplier les obstacles à un accord pour pousser le gouvernement Tsipras vers l’échec et la sortie. 

Schäuble? Quelle arrogance, quel mépris pour le peuple grec dans son ensemble!

La palme en ce domaine revient au ministre allemand Wolfgang Schäuble avec sa demande d’un fonds de garantie des recettes de privatisations qui aurait été basé hors de Grèce, comme s’il n’était pas possible de faire confiance aux dirigeants athéniens. Quelle arrogance, quel mépris pour le peuple grec dans son ensemble! 

A ce moment, on n’était plus loin du Grexit. Fort heureusement, Tsipras s’est montré plus calme et plus intelligent que ses interlocuteurs, et avec le soutien efficace de François Hollande (quand la France réussit à se faire entendre dans cette Europe de droite, il faut le souligner!) un accord a pu être obtenu (ajoutons que Mme Merkel a une vision du monde moins étroite que son ministre des Finances). On se dirige donc vers un troisième plan d’aide à la Grèce, qui doit être rapidement conclu.

Il reste que la partie n’est pas jouée, même si l’horizon s’éclaircit. Si la Grèce obtient cette aide, juste destinée à lui permettre de faire face aux prochaines échéances, il lui faudra mettre en œuvre les réformes annoncées et relancer son économie, avec un système bancaire à bout de souffle. 

Même avec les 35 milliards d’euros promis par l’Europe dans le cadre du plan Juncker, l’Etat grec ne sera guère en mesure de soutenir l’activité: dégager des surplus budgétaires primaires (non compris les dépenses liées au service de la dette) de 1% du  PIB cette année, 2% en 2016, 3% en 2017 et 3,5% en 2018 ne laisse aucune marge de manœuvre.

Beaucoup dépendra de l’’application des réformes structurelles promises: Etat plus efficace, arrêt de la connivence entre quelques familles contrôlant l’économie et l’Etat avec des appels d’offres plus ou moins «bidons», fin de la corruption.

Le plus dur reste à faire

Il ne sera pas facile de remonter la pente. Le pays est en déflation, avec des prix en repli de 2,2% en juin dernier par rapport à juin 2014, un PIB en recul de 0,2 %  au premier trimestre, une production industrielle (hors construction) en baisse de 4 % sur un an en mai et un taux de chômage de 25,6% en avril (53,2% pour les jeunes entre 15 et 24 ans, 32,9% entre 25 et 34 ans). De surcroit, avec la fermeture des banques et la limitation des retraits d’argent dans les distributeurs automatiques, l’activité s’est pratiquement arrêtée dans tout le pays au cours des derniers jours.

1.460€

Dépense mensuelle moyenne par ménage en 2014, contre 2.262€ en 2008

Un chiffre illustre de façon très claire la chute du pouvoir d’achat de la population au cours des dernières années et explique le refus désespéré de toute nouvelle mesure d’austérité: les dépenses mensuelles des ménages se sont élevées en moyenne à 1.460€ en 2014 contre 2.262€ au plus haut en 2008 (à prix constants), soit une chute de plus de 35% en six ans. Dans beaucoup de foyers, ce sont les retraites des grands-parents qui financent les parents sans emploi et les enfants qui font leurs études. Les Grecs ont déjà payé très cher leurs erreurs passées. Il est urgent maintenant d’entreprendre la phase de reconstruction.

Le risque grec? Faible en comparaison des problèmes chinois

Un point semble avoir surpris beaucoup de gens: la sérénité avec laquelle les marchés financiers ont accueilli les derniers rebondissements du feuilleton grec avant l’accord à l’arraché de ce week-end. En fait, ce calme relatif s’explique assez bien: les créances sur la Grèce sont désormais portées pour l’essentiel (80%) par le FMI, la BCE, le Fonds européen de stabilité financière et les autres Etats membres de la zone euro; quant aux banques encore engagées, ce sont en très grande majorité des banques grecques. Et, en cas de Grexit, il est généralement estimé que la zone euro serait désormais mieux organisée pour faire face à un choc. 

Le vrai souci à l’échelle du monde est le krach boursier de Shanghai

En fait, le vrai souci à l’échelle du monde est le krach boursier de Shanghai et les difficultés rencontrées par les dirigeants chinois pour relancer leur économie. Face à ce problème, ce qui se passe en Grèce est un «épiphénomène», comme le déclarait le 9 juillet dernier Olivier Blanchard, chef économiste du FMI, lors de sa dernière conférence de presse à ce poste.

En tout cas cette crise douloureuse devrait normalement avoir deux conséquences positives à moyen terme.

D’abord, elle devrait inciter les responsables européens à mieux organiser la zone euro. Une meilleure coordination des politiques économiques et budgétaires sera plus efficace que le respect de règles plus ou moins arbitraires comme celles du pacte de stabilité. Mais le conservatisme ambiant n’incite guère à l’optimisme.

Ensuite, elle devrait inciter les dirigeants des grandes institutions mondiales à mieux gérer les crises et à prendre des mesures qui aident effectivement les pays concernés. Ce que nous dit Olivier Blanchard aujourd’hui parait sensé; on peut seulement regretter que ces sages propos arrivent un peu tard.

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