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«Les Nuits blanches du facteur», chant lyrique du quotidien

Scène du film «Les Nuits blanches du facteur» tirée de la bande-annonce | ASC Distribution

Scène du film «Les Nuits blanches du facteur» tirée de la bande-annonce | ASC Distribution

Entre documentaire et fiction, cette chronique d’Andreï Kontchalovski d’un village russe au bord d’un lac est à la fois anodine et magnifique.

Au début, on n’est pas très sûr. Est-ce un documentaire ou une fiction, cette chronique d’un village russe au bord d’un lac, chronique centrée sur les travaux et les jours d’un facteur d’abord ni très séduisant ni très intéressant? Et, documentaire ou fiction, au nom de quoi sommes-nous requis de passer une centaine de minute à regarder «ça»? Ces gens-là? Ce monde-là qui, comme on dit, ne nous regarde pas, avec lequel nous n’avons rien à faire?

Ce sont de très bonnes questions. Patiemment, le film se charge d’y répondre. Lyokha, le facteur qui apporte aussi de la nourriture ou du carburant aux habitants disséminés autour du lac, répond. Irina, la jeune femme revenue de la ville et dont Lyokha s’éprend, répond. Et Timur, le fils d’Irina, âgé d’une dizaine d’année, et les autres habitants et le lac lui-même, les bois, les marais et le ciel répondent. Ils ne font rien de spécial, pourtant. Mais leur manière d’exister, la qualité du regard, la précision de l’écoute du film font apparaître les beautés, les angoisses, les joies, les complexités qui, partout, composent ce microcosme.

 

Travail de sourcier

Ici, la mise en scène est comme un travail de sourcier, qui rendrait perceptible des richesses enfouies et qui sans elle demeureraient invisibles. Un long mouvement de caméra parcourant l’intérieur d’une ferme peinte en bleu et vert –ce qu’on voit semble d’abord anecdotique et puis davantage advient, devient sensible, se laisse deviner. De même en accompagnant la fabrication de gâteaux, ou lors de la traversée du lac comme un miroir surréel. Des situations ordinaires, des petits gestes affectueux, grognons ou routiniers, et c’est un envol d’émotions à chaque plan, comme marcher dans un champ fait naître un bouquet de bestioles.

Ce que raconte la première partie des Nuits blanches du facteur est anodin et magnifique, c’est une des plus belles transpositions jamais vues au cinéma de ce qui faisait l’art sublime du théâtre de Tchekhov, cette irisation infinie de sentiments déplacés par un désir, ou une contrainte – mais ici ce ne sont pas des hobereaux de province, des médecins et des étudiants vieillissants, ce sont des paysans et des pêcheurs.

Transposition au cinéma de ce qui faisait l’art sublime du théâtre de Tchekhov

On apprendra plus tard, après le film, que tous les acteurs jouent leur propre rôle, sauf Irina et son fils, agents fictionnels au sein d’une situation réelle. On lira que Kontchalovsky a longtemps enquêté dans cette région d’Arkhangelsk, au nord de Moscou, et parmi ses habitants pour y inventer sa fiction. Ou on ne l’apprendra pas, peu importe.

Mystère fantastique

Ce qui importe, c’est la manière dont le quotidien se sature doucement de puissance de trouble, d’empathie, d’admiration –et la manière dont ainsi ce film s’imprègne aussi de mystère, de fantastique. Le fantastique des mystères de la nature, qu’un trajet en barque de Lyokha et Timur explore avec humour et sagacité. Le fantastique des mystères de l’amour et du désir, que les relations entre Lyokha et Irina déploient. Le fantastique des rêves et des ombres de chacun, qui affleure dans les scènes de sommeil de Lyokha, observé par un chat si beau, si gros, qu’on ne sait s’il existe.

Le fantastique du monde dans son assemblage, ce monde contemporain au sein duquel vivent ces hommes et ces femmes presque comme au Moyen Âge, sous un ciel dans lequel s’élèvent les fusées de la base spatiale voisine, loin mais pas si loin des grandes villes, de la Russie actuelle, de l’administration des postes, dont Lyokha est l’employé.

Car si le nouveau film d’Andreï Kontchalovski est si fort de témoigner, là où il se situe, avec ceux qu’il filme, combien le cinéma est capable de rendre beaux et intéressants tous les êtres qui peuplent ce monde, cela ne signifie pas qu’«il ne s’y passe rien», au sens un peu bête des péripéties qu’exigerait, paraît-il, tout récit.

Bien après que Les Nuits blanches du facteur ait convaincu, des événements l’entraînent dans des embardées dramatiques. Puisque oui, dans les «sociétés sans histoire», il y a aussi plein d’histoires, pas forcément heureuses. Des crimes, des ruptures, des violences, des départs, des souvenirs, de compromissions avec les puissants, des humiliations. Au sein de la cohérence et de l’apparente éternité de l’univers décrit, ces surgissements et ces réminiscences semblent des changements de monde. Mais ce sont les effets de la vastitude du monde, du seul monde qui est existe, vastitude et unicité qui sont tout à la fois sa richesse et sa cruauté.     

Réalisme hanté d’absolu

Inspiration habitée par une quête qui ne séparerait pas politique et métaphysique

On l’aura deviné, ce film d’un réalisme essentiel est tissé d’invisible, cette chronique quotidienne est hantée d’absolu. Kontchalovski y retrouve l’inspiration à la fois amoureuse des êtres et du cosmos et habitée par une quête qui ne séparerait pas politique et métaphysique de ses deux premiers films, les plus beaux, Le Premier Maître (1965) et surtout le magnifique Le Bonheur d’Assia (1967), et dont il aura cherché à retrouver l’élan, sur le mode épique, avec la fresque Sibériade (1978), mais à contretemps de l’histoire.

À 77 ans, par-delà les décennies et une carrière contrastée et inégale entre URSS, Californie et Russie, il invente cette fois avec une exigence et une modestie impressionnantes ce chant lyrique aux résonances profondes et qui pourtant n’est composé que de ce qui se trouvait à portée de main.

En à peine un mois, deux films russes magnifiques sortent sur nos écrans: après Le Souffle, du quasi-débutant Alexander Kott, cette réalisation d’un cinéaste chevronné. Deux films très différents mais qui ont en commun, outre leur réussite, d’être inscrits dans leur territoire et d’interroger par des moyens remarquablement maîtrisés (dont l’absence de paroles pour le premier, le recours au travail documentaire pour le second) le rapport à l’espace, au temps et à la modernité. Alors que, malgré Sokourov et Zviaguintsev, le monde russe est depuis vingt ans si peu présent dans le cinéma mondial, cela aussi est une bonne nouvelle.

Les Nuits blanches du facteur

De: Andreï Kontchalovski.

Avec: Aleksey Tryapitsyn, Irina Ermolova, Timur Bondarenko, Viktor Kolobov.

Durée: 1h41.

Sortie: le 15 juillet.

Séances

 

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