Partager cet article

Dix ans après leur création, les Epide font de bons capitaines d'insertion

Ces établissements à destination des jeunes en difficulté ont accueilli plus de 28.000 volontaires à travers la France. Un bilan de plus en plus positif après un rapport sévère de la Cour des comptes en 2011. Témoignages.

Septembre 2005. Une rentrée particulière s'annonce pour une poignée de jeunes débarqués de toute l'Île-de-France avec leur paquetage au Château de Montry, en Seine-et-Marne. Au milieu des arbres feuillus, qui parsèment 34 hectares de verdures, ils se lorgnent, se dévisagent, ou fixent leurs pieds. Ils ne connaissent pas encore l'ordre serré, ou la Marseillaise sur le bout des doigts. Cela viendra. Ils viennent d'intégrer le premier centre Epide créé en France. 

Epide pour établissement public d'insertion de la défense, le nom de ce dispositif mis en place, en vitesse, par ordonnance en août 2005 par Michèle Alliot-Marie, sous le gouvernement de Dominique de Villepin. Derrière ces lettres, une immersion d'inspiration militaire en internat cinq jours sur sept pour remettre à niveau scolaire et sur la voie de l'emploi des jeunes de 18 à 25 ans, de nationalité française ou étrangère, sans qualification ni diplômes et en difficulté sociale.

Printemps 2015. Lundi matin. Les «volontaires» –comme on les appelle sur place au lieu d’élèves– reviennent de leur week-end chez eux pour réintégrer l'établissement de Montry. Jérôme Duflot, référent de section depuis 2006, les accueille, posté entre deux allées. «Vous avez quelque chose sur la tête monsieur», lance-t-il à un jeune venu lui serrer la main, qui arbore une casquette. 

Plus de 28.000 jeunes accueillis

La coquette Cécile claque ses talons hauts sur le bitume aux rythmes des chants matinaux des oiseaux. Elle profite encore quelques secondes de sa robe courte, avant d'enfiler l'uniforme polo bleu ciel, pantalon bleu marine, et rangers noires qui la suivra toute la semaine. La jeune femme de 23 ans entame son huitième mois à l'Epide. 

«Ici j'ai appris à bien parler, à m'exprimer et aussi à être moins nerveuse. Ça m'a montré que quelqu'un pouvait changer», se réjouit-elle en repoussant une mèche brune de son visage. 

Arrivée en France du Burkina Faso il y a dix ans, elle souhaite devenir policière, comme son grand-père. Après un bac professionnel comptabilité et deux échecs au concours d'entrée des cadets de la République, elle a postulé à l'Epide. Elle a réussi l'écrit de la police il y a quelques semaines et se prépare aujourd'hui pour l'oral. Elle commencera sa formation en septembre, si elle est admise.

Je ne faisais rien de ma vie, il me fallait un gros coup de pied au cul. Je me suis dit, pourquoi pas? On verra bien ce que ça donne

Julien

Cécile fait partie de ces 51% de volontaires passés par ces établissements qui en sortent avec un emploi ou une formation. Dix ans après leur création, les 18 centres Epide de France métropolitaine se targuent d'un bilan positif avec ce taux d'insertion, qui ne prend pas en compte les départs prématurés –démissions, exclusions, etc.– sur lesquels ils ne souhaitent pas communiquer, et plus de 28.000 jeunes accueillis (70% de garçons et 30% de filles). 

Un coût élevé

Un bilan pas si satisfaisant selon le dernier rapport de la Cour des comptes, en 2011. La Cour y pointait un dispositif mis sur pied «dans l’improvisation, en méconnaissance des règles de bonne gestion, avec des résultats faibles pour un coût élevé», et constatait que «l’État ne s’était toujours pas mis en situation de réussir l’objectif d’insertion des jeunes en déshérence qu’il s’était fixé»La Cour des comptes reconnaissait alors tout de même qu'après «plusieurs années de dysfonctionnement, l’Epide avait entrepris de structurer son organisation et de se doter de procédures définies et d’un contrôle interne»

Si le ministère du Travail actuel, autorité de tutelle des Epide avec celui de la Ville et de la Défense, reconnaît «des débuts un peu chaotiques», il assure qu'il y a eu «une amélioration avec des économies d'échelles sur les coûts de gestion pour arriver à un coût par volontaire plus économique». L'accompagnement d'un jeune à l'Epide est passé de 45.000€ en 2008, à 22.800€ fin 2014. Un changement qui devrait entrer en compte dans les observations du nouveau rapport de la Cour des comptes en cours de rédaction.

Après des fermetures éventuelles évoquées en début d'année pour cause de restrictions financières, le président de la République, François Hollande, a finalement annoncé en février la création de 600 places supplémentaires  et le recrutement de 150 agents. 

«Depuis 2011, mon prédécesseur a réalisé des économies, engagé des actions de rationalisation des dépenses, affirme Nathalie Hanet, la nouvelle directrice générale de l'Epide. Sur les trois années à venir, avec un accroissement de nos capacités d’accueil de 25% en 2015, une organisation des centres repensée pour une insertion plus efficace, le coût de la place va forcément diminuer de plusieurs milliers d’euro à l’unité.»

Sortir de la galère

Le développement de l'Epide enthousiasme les anciens volontaires passés par là, qui n'ont pas souffert des problèmes de gestion: «L'Epide m'a permis de m'affirmer, d'enlever ma timidité et mieux gérer mon stress. Quand on se retrouve dans une classe où tout le monde est habillé pareil, c’est simple. Y'a pas de jugement», appuie, Jérôme 24 ans, en contrat à Montry en 2010, aujourd'hui agent de sécurité. «C'est une expérience qui peut vraiment aider ceux qui veulent se sortir de leur pétrin, de leur galère», certifie Julien, 28 ans, qui a intégré l'Epide de Bordeaux en 2008.

Ceux qui jouent le jeu progressent de façon forte, mais ce n'est pas généralisable à tous ceux en difficulté, comme certains politiques le laisse entendre. Cela ne marche que parce qu'ils sont volontaires

Michel Abhervé

Quand Julien prend son sac et un billet de train pour se présenter à l'établissement d'Aquitaine il y a sept ans, il sort d'un an et demi d'arrêt de travail au cours d'un apprentissage de menuiserie avorté. Il ne sait pas à quoi s'attendre:

«Je ne faisais rien de ma vie, il me fallait un gros coup de pied au cul. Je me suis dit, pourquoi pas? On verra bien ce que ça donne.»

Il se souvient avec une pointe de nostalgie de la Marseillaise chantée tous les vendredis pour la levée des couleurs, des déplacements en ordre serré pour se rendre aux trois séances de sports hebdomadaires ou à l'ordinaire (comprendre la cantine en termes militaires). La voix de ses tuteurs résonnent encore dans sa tête: «garde à vous», «en colonne», «fixe», «on déboîte», pam pam, pam pam, pam pam. Un peu réfractaire au rythme intense et à l'ordre au début, les mois passent et Julien prend peu à peu du plaisir à se lever chaque matin à 6h, «pour un but». 

Agressions et cannabis

Ses nombreux allers-retours à l'hôpital avant l'Epide pour un problème de santé lui donnent l'envie d'une carrière dans ce milieu, comme ambulancier, un projet qu'il développera pendant son contrat de huit mois à l'Epide. Aujourd'hui, Julien vit près de Bayonne et prépare une reconversion pour devenir taxi. 

«Je suis arrivé à l’Epide, je n’avais rien pas de permis, pas de diplôme, j'avais arrêté les cours en quatrième. J'ai pu avoir le permis, une équivalence scolaire, je suis reparti avec une nouvelle idée de la vie, sourit-t-il satisfait. Ça permet de voir que tu n’es pas plus bête qu’un autre. Je m’en pensais pas capable et pourtant, j’ai repris confiance en moi.»

«C'est une formule, qui après avoir dépassé ses excès du début, a trouvé une certaine pertinence. Ceux qui jouent le jeu progressent de façon forte, mais ce n'est pas généralisable à tous ceux en difficulté, comme certains politiques le laisse entendre. Cela ne marche que parce qu'ils sont volontaires», souligne Michel Abhervé, professeur d'économie sociale à l'université de Paris Est-Marne-la-Vallée. 

«Ici, les jeunes se redécouvrent, d’autres se découvrent et sont même étonnés du potentiel qu’ils ont en eux. Je suis très fier de tous ceux que j'ai vu passer ici», insiste le référent de Montry, Jérôme Duflot, sapeur pompier de formation, qui regrette que «certains (les) quittent parce que cela ne leur convient pas ou à cause de problématiques comportementales comme des agressions, ou de l'usage du cannabis»

Une petite rémunération mensuelle

Pour la section qu'il chapeaute comme pour toutes les autres, c'est présentation et pointage au petit-déjeuner entre 6h35 et 7h15. Si manquement à l'appel, la journée n'est pas rémunérée: les volontaires gagnent chacun 210 euros par mois, ainsi qu'une prime mensuelle de 90€, perçue en fin de contrat. De 8h30 à 17h, les cours d'informatique, de français, de mathématiques, de simulations d'entretiens, de sport, de gestion de sa santé, s'enchaînent, ponctués par des revues de chambres. Après le dîner, des activités code de la route, mais aussi film et même parfois généalogie ou danse leur sont proposées avant un quartier libre, durant lequel les jeunes s'octroient des pauses cigarette devant leur chambre.

Avec ces milliers de jeunes en décrochage scolaire, il y a une vraie marge de manœuvre pour réduire le coût du dispositif et en augmenter la capacité

Stéphane Carcillo

«Au début, c'était dur la vie en communauté, y'avait tout le temps des embrouilles mais maintenant on est tous ensemble», expose Cécile, en tapotant sur l'épaule de Michaël, 22 ans, un des autres volontaires de sa section à Montry. Ce jeune papa, qui «traînait dans la rue, dans la cité», à Épinay, avant de rejoindre l'Epide, se félicite d'être resté tout au long de son contrat, malgré des moments difficiles: «Ce qui aide ici, c’est la cohésion. On découvre les autres gens et ils deviennent comme des frères.»

Un programme qui «fonctionne»

Andres, 24 ans, un accent sonnant et une crête brune sur la tête, embraye: «Il faut s'habituer à vivre aux côtés des autres, ça fait partie du métier.» Arrivé de Colombie il y a six ans, il postule aujourd'hui à la Légion étrangère. Il allait entrer à l'université quand sa mère a décidé de venir en France pour qu'il ne prenne pas «le mauvais chemin». Il a dû reprendre les cours en troisième.

Comme eux, 140.000 jeunes sortent chaque année du système scolaire sans diplôme professionnel ou baccalauréat, selon une estimation du ministère de l'Éducation nationale. 

«Avec ces milliers de jeunes en décrochage scolaire, il y a une vraie marge de manœuvre pour réduire le coût du dispositif et en augmenter la capacité, note l'économiste Stéphane Carcillo, co-auteur de La Machine à trier: comment la France divise sa jeunesseC'est un programme qui fonctionne et qui a de fortes composantes en matière de compétences non cognitives, importantes pour réussir dans le relationnel, pour apprendre la détermination et la résilience. Le coût par jeune paraît élevé, mais c'est un investissement dans la vie.»

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte