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L’industrie alimentaire au service de la santé: un rêve en pleine croissance

L’alimentation santé jusque dans les natures mortes | Chuck Grimmett via Flickr CC License by

L’alimentation santé jusque dans les natures mortes | Chuck Grimmett via Flickr CC License by

Le marché de «l’alimentation santé» est très dynamique. Et même si la science nutritionnelle est complexe, sa croissance ne semble pas près de s’interrompre, analysent dans cette tribune l’hépato-gastroentérologue et consultant associé à The Family Jean-David Zeitoun et Marc-Olivier Bévierre, directeur associé de Cepton Strategies.

L’existence d’un lien serré entre l’alimentation et la santé est suspectée depuis longtemps. Hippocrate, que l’histoire a retenu comme le père fondateur de la médecine, écrivait que «l’alimentation est notre première médecine». Il considérait l’alimentation comme ayant des vertus à la fois préventives et curatives vis-à-vis des différentes maladies qu’il étudiait. Depuis son œuvre, de très nombreux textes font état du rôle primordial de l’alimentation dans le maintien et l’amélioration de l’état de santé, tant par des grands auteurs que par des scientifiques aussi illustres que Paracelse. Au fil du temps, les théories explicatives de l’influence de l’alimentation sur le fonctionnement de l’organisme ont été généreusement travaillées et retravaillées. La plupart peuvent être considérées comme fausses aujourd’hui. Et force est de constater que, si des progrès substantiels ont été accomplis dans la compréhension de la science nutritionnelle normale et pathologique, notre ignorance reste immense dans ce domaine.

Pourtant, une exploitation commerciale des liens entre l’alimentation et la santé s’est récemment développée, basée sur des connaissances réelles ou parfois hypothétiques. Sans doute l’épidémie d’obésité qui frappe actuellement toute la planète est-elle à l’origine de ce réveil industriel, ainsi que l’augmentation des maladies chroniques associées. Toujours est-il que le marché de ce que nous appellerons «l’alimentation santé» est très dynamique. Et s’il est toujours difficile de savoir –surtout dans le domaine de la santé– qui de l’offre ou de la demande tire l’autre, il est clair que les deux sont actuellement en croissance.

Les composantes du marché

Concernant la demande, plusieurs études et enquêtes d’opinion font état d’une forte préoccupation des populations occidentales vis-à-vis de l’impact de l’alimentation sur leur santé. Ces préoccupations sont multiples et souvent mêlées dans l’esprit du consommateur. Si la crainte de la déficience alimentaire sévère a pratiquement disparu dans la majorité des pays développés, la demande de produit enrichi en «bons» nutriments reste importante. La peur de l’intoxication, devenue rare, laisse place à la crainte de dangers liés aux processus de production et de transformation opérés par l’industrie agroalimentaire (au premier plan desquels on citera bien sûr les organismes génétiquement modifiés). Enfin, face à la croissance des maladies dites «de civilisation», la reconnaissance des effets de l’alimentation sur le surpoids, l’obésité, les maladies métaboliques et cardiovasculaires, le cancer et plus marginalement (pour l’instant) le fonctionnement immunitaire et les maladies dégénératives comme la maladie d’Alzheimer reste un souci majeur.

Concernant l’offre, les acteurs sont nombreux et de nouveaux prétendants apparaissent chaque mois. Le marché des ingrédients est diversifié quand celui des produits reste à l’heure actuelle dominé par les industriels de l’agroalimentaire. De nombreux projets ont échoué mais on observe régulièrement la création de nouvelles entreprises qui cherchent à se démarquer en proposant des produits innovants. Des partenariats se montent entre start-ups et institutions académiques, ou encore entre géants de l’agroalimentaire et laboratoires pharmaceutiques.

On retiendra schématiquement trois types de produits:

  • Les aliments fonctionnels, qu’on proposera de définir comme des aliments similaires aux aliments conventionnels mais ayant des vertus sur la santé au-delà de leurs propriétés nutritionnelles de base. Ce groupe est grès large, car il inclut à la fois des produits spécifiquement développés pour revendiquer une position forte sur un domaine de la santé, et des aliments «normaux» profitant d’une image favorable pour associer à leur affichage certains bénéfices collatéraux nutritionnels ou physiologiques.
  • les compléments alimentaires, qui sont définis par le Parlement européen comme des «denrées alimentaires dont le but est de compléter le régime alimentaire normal et qui constituent une source concentrée de nutriments ou d'autres substances ayant un effet nutritionnel ou physiologique».
  • les produits diététiques, qui sont recherchés pour la perte de poids.

La résultante logique de l’augmentation conjuguée de l’offre et de la demande est donc un marché en croissance. Plusieurs rapports récents anticipent la poursuite de cette progression, avec des estimations allant de 3% à 7% par an de croissance d’ici à 2018. Les différences d’évolution à attendre entre les différents types d’aliments santé mentionnés plus haut semblent faibles.

Quel bénéfice réel pour la santé?

Ces données commerciales optimistes nous amènent à poser la question de la pertinence du développement du marché par rapport au bénéfice réel pour le consommateur. Que dit la science et que disent les industriels?

La science dit ce que lui propose l’épidémiologie nutritionnelle, laquelle a produit depuis plusieurs décennies des quantités d’articles mais a été en retour très critiquée. Les critiques se sont surtout concentrées sur la fragilité des conclusions issues d’études observationnelles puisque la grande majorité de leurs résultats n’ont jamais été confirmés quand ils ont été testés dans des essais cliniques randomisés.

Pratiquement chaque nutriment a été associé dans au moins une étude à un effet sur la santé, positif ou négatif, parfois à des effets contradictoires

Contrairement aux déficits nutritionnels graves et aux cas extrêmes, les différences modestes d’apport nutritionnel engendrent des effets difficiles à étudier de manière fiable à l’échelle populationnelle. Ces effets faibles, étudiés par une myriade d’études observationnelles, ont donné libre cours à une multitude d’interprétations: pratiquement chaque nutriment a été associé dans au moins une étude à un effet sur la santé, positif ou négatif, parfois même à des effets contradictoires.

La plupart des résultats de ces études sont en fait peu plausibles. La littérature scientifique laisse encore circuler la possibilité de diviser par deux le risque de cancer en associant simplement à son alimentation deux portions quotidiennes d’untel ou untel nutriment. Pourtant, sur la base des essais randomisés, il est illusoire d’espérer modifier de plus de 5% le risque d’événement sanitaire majeur et moins encore si l’on considère la mortalité. La majorité des résultats des études en nutrition humaine sont donc tout simplement faux ou au mieux très exagérés.

Les raisons de ces défaillances sont multiples. Il existe cependant quelques résultats expérimentaux plus fiables, notamment quand ces études s’attachent à prendre en compte la complexité d’une alimentation, et non un aliment ou un ingrédient isolé. On citera à titre d’exemple les régimes méditerranéens, qui restent considérés comme très prometteurs. Inconvénient évident, la composition extrêmement complexe de ces études les rend très difficiles à analyser.

Face à ces données scientifiques contrastées, quel est le discours industriel? Il est en pratique contraint par la réglementation, laquelle s’est renforcée récemment avec un virage net européen. Le régulateur continental, l’Autorité européenne de sécurité des aliments (AESA), a en effet interdit à partir de 2012 toute allégation santé qui ne reposerait pas sur un niveau de preuve suffisant, notamment sur des données cliniques convaincantes.

Cette réglementation plus stricte dont l’objectif premier est de protéger le consommateur de la tromperie a été accueillie comme un frein à la publicité et à la promotion de la part des industriels concernés. En effet, la grande majorité d’entre eux n’avaient aucun support empirique à leurs allégations. Mais il ne faut pas perdre de vue que cette réglementation plus exigeante devrait restaurer la confiance du consommateur vis-à-vis des revendications des produits alimentaires, ce dont tout le monde peut bénéficier à terme.

Comme solution rhétorique, les entreprises commercialisant des aliments fonctionnels ou des compléments alimentaires ont adopté une approche commune qui consiste à dichotomiser la formulation du bénéfice santé possible de leur produit. Ainsi, elles annoncent que le produit contient X, Y et Z et que, par ailleurs, un régime riche en éléments X, Y et Z a montré un bénéfice santé dans certaines études. À charge ensuite pour le consommateur de parier sur la plausibilité du lien entre la consommation du produit et l’obtention dans son cas particulier d’un bénéfice santé à court ou long terme.

Possible revers de fortune

Quelles conclusions tirer des perspectives proposées par les analystes habituels concernant l’évolution du marché de l’alimentation santé? À court et moyen terme, la poursuite de la croissance semble crédible, tractée par une demande sociétale qui pourrait être de plus en plus forte et un marketing actif des firmes concernées. Pour ce qui est de l’offre, on est encore loin de pouvoir observer quelque chose de scientifiquement solide. La science nutritionnelle est maintenant unanimement reconnue comme excessivement complexe.

Il n’est pas raisonnable de prédire un terme précis qui verrait l’émergence d’un cocktail alimentaire associé à une réduction significative d’un ou de plusieurs risques sanitaires. On imagine néanmoins que la réglementation pourrait évoluer spécifiquement pour ce type de produit, à mi-chemin entre l’alimentation conventionnelle peu régulée et les produits de santé très régulés. Moins permissif que pour l’industrie agroalimentaire, plus flexible que pour l’industrie pharmaceutique. L’AESA et la FDA pourraient aller dans le même sens puisqu’elles savent toutes les deux s’adapter aux contextes qui leurs sont imposés à la fois par la science et par la société.

Si les preuves des bénéfices santé restent faibles, il n’est pas certain que les consommateurs soient éternellement disposés à s’alimenter de façon probabiliste avec des produits entamant leur pouvoir d’achat

On terminera cependant en soulignant deux points à surveiller comme des menaces potentielles au développement pérenne de ce marché. Le premier point concerne ce qui a été évoqué plus haut vis-à-vis du niveau de preuve que les aliments fonctionnels ou les compléments alimentaires peuvent revendiquer. Il semble qu’aujourd’hui les consommateurs aient regagné la confiance notamment grâce au renforcement de la réglementation, et qu’il existe également une forme de pari volontariste par rapport aux produits achetés et consommés («j’ai envie de croire que ce produit sera bon pour moi»). Mais si, à terme, les preuves des bénéfices santé restaient faibles et tardaient à se concrétiser, cela serait amené à se savoir et il n’est pas certain que les consommateurs se montrent éternellement disposés à s’alimenter de façon probabiliste avec des produits entamant leur pouvoir d’achat. Le complexe scientifico-industriel va devoir «délivrer», comme on dit dans le jargon.

Le deuxième point –indirectement corrélé au premier– concerne la distraction que représentent les compléments alimentaires et autres aliments fonctionnels par rapport à l’une des fonctions premières de l’alimentation: le plaisir. Cette fonction plaisir de l’alimentation est actuellement soutenue par un mouvement sociétal fort. Elle recouvre d’autres concepts également valorisés comme celui du souci écologique, du lien social et de la convivialité, et même celui de la santé. Ce qui n’est pas inattendu ni illogique puisqu’à ce jour seuls certains régimes-types, et pas forcément les moins savoureux, ont démontré des bénéfices peu discutables sur la santé.

Il n’est pas contestable que les données commerciales actuelles sont favorables et que les perspectives restent bonnes pour le marché de l’alimentation santé. Mais il serait préférable de tenir les promesses et de ne pas faire de l’alimentation une activité purement fonctionnelle. L’industrie de l’alimentation santé a certes une carte à jouer mais pourrait aussi perdre la partie si elle présumait de ses forces et oubliait la société à qui elle s’adresse.

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