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«Djihad», l'arme de prévention massive contre la radicalisation en Belgique

Extrait de la pièce Djihad (DR)

Extrait de la pièce Djihad (DR)

Prévue à la base pour cinq dates, la pièce humoristique écrite par Ismaël Saidi a vu son destin transformé après les attentats de Charlie Hebdo. Aujourd'hui déclarée d’utilité publique, elle débarque en France à la rentrée bien décidée à créer des ponts entre les communautés.

«On espérait tenir cinq soirs devant vingt personnes à tout casser et ne pas se faire tuer à la fin du spectacle. Aujourd’hui, 30.312 personnes ont vu la pièce.»

Lorsqu’il nous reçoit dans son nouveau bureau du centre de Bruxelles pas encore totalement aménagé, six mois après avoir lancé Djihad, Ismaël Saidi, l’auteur de cette pièce tragi-comique, a bien du mal à croire au destin de son œuvre qui fait un carton en Belgique. Un texte drôle, simple et sans prétention mais qui vise juste.

Djihad, comme son nom l’indique, c’est l’histoire de trois jeunes paumés embrigadés qui n’ont même pas lu le Coran et qui partent se casser les dents en Syrie sur une situation cauchemardesque. De Bruxelles à Homs en passant par Istanbul. Un classique.

«Il y a Reda, qui est très naïf, Ben, un idéologue bien borné, Ismaël, qui se survictimise à outrance, qui ne voit pas les erreurs que lui commet. J’ai été comme cela à un moment de ma vie. J’ai juste arraché ces trois morceaux de moi et j’en ai fait trois personnages.»

Dans un pays meurtri par la tuerie du Musée juif de Bruxelles et choqué par l’opération antiterroriste de Verviers, miser sur l’humour pour parler de djihadisme était un pari osé. Une nécessité pour ce musulman pratiquant, qui fut flic pendant quinze ans.

Ismaël Saïdi (DR).

En réponse à Marine Le Pen

Quand on sait que la Belgique est, selon certains chiffresle premier pays européen d’où partent les djihadistes en proportion de la population, l’auteur de la pièce a bien compris bien l’urgence de la situation. 

L’histoire de Djihad remonte à il y a tout juste un an, en août 2014. Tout est parti, en fait, d’une interview télévisuelle de la présidente du Front national Marine Le Pen, à qui l’on demandait apparemment ce qu’elle pensait des jeunes et des moins jeunes qui partaient faire le djihad en Syrie.

«Elle a dit que ça lui ne posait pas de problèmes tant qu’ils ne revenaient pas. J’ai trouvé que c’était assez excessif, dur du point de vue d’un être humain et d’une femme politique. Donc j’ai eu envie d’écrire sous forme d’humour pour parler de ce problème car c’est tout ce que je sais faire», se rappelle Ismaël.

L’auteur belgo-marocain prend directement sa plume pour écrire son manuscrit. En un mois, le texte est très vite ciselé. 

«Je voulais le faire rapidement car je sentais qu’il y avait urgence. J’ai contacté des comédiens que je connaissais et je leur ai dit: “J’ai un spectacle qui s’appelle Djihad, c’est déjà foireux au niveau du titre mais on va quand même essayer de le faire.»

Son équipe constituée, Ismaël n’a désormais plus qu’à trouver un lieu pour monter sa pièce. Une étape pas si évidente…

Je n’ai pas changé une virgule de mon texte après Charlie, il n’y avait pas de raison. C’est cela qui est choquant. Ce que j’ai écrit en août-septembre, c’est exactement ce qu’il y a eu en France

Ismaël Saïdi

Au départ, en effet, les nombreux théâtres qu’il contacte refusent de l’accueillir. 

«Ils ont en général une programmation sur cinq ans, et puis ce n’est pas leur univers. Ils ne comprennent pas trop pourquoi je voulais parler d’un truc pareil.» 

La Ville de Bruxelles lui prête finalement un petit centre culturel: l’Espace Pôle Nord.

L'ombre des frères Kouachi

Même galère pour pouvoir diffuser ses affiches. La Société des Transports Intercommunaux de Bruxelles (la STIB, équivalent de la RATP à Paris) veut, par exemple, qu’il change le nom de son œuvre. Ismaël refuse et trouve une parade en contactant le groupe JCDecaux. L’entreprise spécialisée dans l’installation de panneaux publicitaires accepte de les accrocher dans les artères du métro bruxellois moyennant, bien sûr, rémunération…

«Ce que j’ai trouvé hypocrite de la part de la STIB, c’est qu’ils sont partenaires de tout ce qui est bruxellois. Donc, ils te prennent normalement quelques affiches gratuitement. On n’avait pas d’argent. Ce que j’ai trouvé fascinant, c’est que, comme on a payé, le titre est resté. Des affiches grand format et tout… L’affiche est la même. Maintenant la STIB n’assume pas. Ils m’ont envoyé un mail pour me dire “on n’a jamais dit nonmais ils l’ont fait.»

Malgré un dernier couac et le départ d’un acteur «qui a, semble-t-il, flippé» remplacé au pied levé par Ismaël, qui ne devait au préalable pas jouer, la pièce est finalement créée le 26 décembre 2014.

Après Charlie, les gens avaient besoin de rire, de faire sortir en tout cas quelque chose. À partir de là, c’était parti

Après cinq dates initiales sold-out entre le 26 et 30 décembre, l’équipe doit alors jouer une dernière soirée à l’Espace Toots à Evere, une autre salle de Bruxelles, le soir du 9 janvier 2015. Entre temps, les frères Kouachi ont fait un carnage dans les locaux de Charlie Hebdo, Amedy Coulibaly vient de se faire abattre le jour même par le GIGN après s’être retranché dans le supermarché casher de la porte de Vincennes. La question de la tenue de la date se pose alors évidemment. Un contexte d’autant plus déstabilisant que son texte était en quelque sorte prémonitoire. L’un de ses personnages, Reda, étant dessinateur. 

«Je n’ai pas changé une virgule de mon texte après Charlie, il n’y avait pas de raison. C’est cela qui est choquant. Ce que j’ai écrit en août-septembre, c’est exactement ce qu’il y a eu en France. Ce jour-là, on était un peu paniqué mais on avait envie de jouer. Bon, c’était quand même bizarre d’utiliser quasiment la même rhétorique que ces gars sauf que, nous, on utilisait ces mots justement pour dénoncer cela, pour essayer de créer le lien et le dialogue. Au final, on s’est dit que, si on ne jouait pas, on leur donnait raison.»

La pièce est donc jouée et même deux fois ce soir-là en raison d’une trop forte affluence. 

«Les gens avaient besoin de rire, de faire sortir en tout cas quelque chose. À partir de là, c’était parti.»

Une pièce d'utilité publique

Après cette soirée, l’attention autour de Djihad s’emballe. Ismaël reprend dix dates toutes complètes à l’espace Pôle Nord. Surtout, Fadila Laanan, la ministre-présidente du gouvernement francophone bruxellois en charge notamment de la Culture et de l’Enseignement, est convaincue du rôle éducatif et de sensibilisation de cette pièce. 

«Beaucoup de profs venaient avec leur élèves le soir et me disaient: “On n’a pas d’outil, on est perdu, on ne sait pas comment parler de cela avec les gosses.” Une pièce humoristique écrite par un musulman, jouée par des musulmans, ça peut peut-être débloquer le truc.»

Le gros problème qu’il y a eu, en France, pire qu’ici d’ailleurs, c’est qu’on n’a pas fait de pédagogie auprès des jeunes. On leur a juste dit: “Tu es Charlie ou tu ne l’es pas”

 

La ministre lui propose alors que la pièce soit déclarée d’utilité publique et donc accessible gratuitement aux scolaires. L’artiste pose trois conditions:

  • Que les enfants viennent au théâtre et non pas que la troupe se déplace dans les écoles pour les ouvrir à la culture.
  • Que les élèves viennent de différentes écoles et quartiers pour éviter de stigmatiser ceux des quartiers populaires mais aussi favoriser les échanges. 
  • Que les politiques agissent de leur côté. 

Des «exigences» finalement acceptées. Cette reconnaissance lui ouvre la porte de plusieurs théâtres. Au final, de janvier à juin, 15.000 enfants de nombreuses écoles de Belgique francophone ont vu Djihad et ont surtout débattu. 

«Jésus II, le retour»

Chaque représentation se termine par une rencontre avec un journaliste et un islamologue. L’occasion de parler avec les élèves de différents thèmes comme, entre autres, le Coran, la radicalisation, les médias, le racisme, les clichés, la liberté d’expression, l’homosexualité, la victimisation… L’occasion d’évoquer aussi bien évidemment Charlie Hebdo.

«Le gros problème qu’il y a eu, en France, pire qu’ici d’ailleurs, c’est qu’on n’a pas fait de pédagogie auprès des jeunes. On leur a juste dit: “Tu es Charlie ou tu ne l’es pas.” On essaye d’expliquer les choses aux gosses tous les jours et ça marche quand on leur explique. Je prends souvent l’exemple des Inconnus. Ma génération a grandi avec eux. Et il y a un sketch Jésus II le Retour. Quelqu’un de catholique, ça va le blesser à mort le truc. Pourtant, nous, on en a ri. De quel droit moi je vais rire d’un truc qui blesserait la croyance catholique et l’inverse ne pourrait pas se faire? Là, il y a un gros problème. Si on se rend compte qu’ils ont caricaturé le prophète et que ça me fait chier, bah, je l’achète pas mais je ne vais pas l’interdire.»


Ce grand fan de Cabu a pris comme tout le monde une grosse claque le 7 janvier dernier. 

«Venir tuer Cabu, c’est grave. Quand j’étais gosse, je regardais le Club Dorothée et Cabu dessinait Dorothée, notamment son nez à chaque fin d’émission. Ils nous tordaient de rire. Les frères Kouachi, ils avaient plus ou moins mon âge, je suis certain qu’ils ont vu Cabu dans le Club Dorothée. Il n’y avait pas un mec en France et en Belgique francophone qui n’a pas regardé cette émission étant petit.» 

 

Beaucoup nous ont dit que cela leur faisait du bien. Certaines m'ont dit qu’elles voyaient leur fils, mais cette fois-ci pas dans le journal télévisé, pas sous forme de monstre

Du rire aux larmes

La pièce d’Ismaël attire aussi les mamans de certains Belges partis rejoindre les rangs de l’État islamique. Le collectif Les Mamans concernées, qui réunit des mères d’enfants partis faire le djihad, est, par exemple, venu à plusieurs reprises. Comme le reste du public, ces mères passent en l’espace d’une heure du rire aux larmes. 

«Beaucoup nous ont dit que cela leur faisait du bien. Certaines m'ont dit qu’elles voyaient leur fils, mais cette fois-ci pas dans le journal télévisé, pas sous forme de monstre. Une autre dame m’a expliqué que son fils était parti il y a un an et demi et que, depuis, elle n’avait pas ri, chose qu’on lui avait permis de faire. En revanche, une des mères a craqué: “Quand je vous vois sur scène, sans nourriture, sans rien en train de dormir à même le sol, je pense à mon fils qui est encore vivant qui est là-bas et qui doit vivre dans les mêmes conditions que vous…” Elle a commencé à pleurer.»

Si la pièce d’Ismaël rencontre un si fort succès, au-delà de l’humour et de la qualité de son texte, c’est certainement parce que le Bruxellois connaît parfaitement son sujet pour avoir grandi dans un quartier populaire du nord de la capitale: Schaerbeek. 

«C’était à l’époque un peu tendu, on peut même comparer la commune aux banlieues parisiennes. C’était le ghetto, même si ça l’est plus maintenant.»

Tout le monde découvre la radicalisation mais moi j’ai 38 ans et à 15 ans, à la mosquée, on me proposait déjà de partir en Afghanistan ou au Pakistan

Avant la Syrie, le Pakistan ou l'Afghanistan

Ce passionné d’Alexandre Dumas et de Victor Hugo, bien encadré par ses parents, a su faire les bons choix. D’autres ne l’ont pas imité. Il lui est d’ailleurs arrivé de revoir des anciens copains de classe en photo dans les journaux avec une Kalachnikov et le drapeau de l’État islamique.

«C’est fascinant. Tout le monde découvre la radicalisation mais, moi, j’ai 38 ans et, à 15 ans, à la mosquée, on me proposait déjà de partir en Afghanistan ou au Pakistan pour partir apprendre le Coran. C’était la vitrine, t’arrivais là-bas, c’était pour te battre. Et ce n’était pas forcément que des mecs bizarres. La question de radicalisation, pour des questions identitaires, c’est quelque chose d’ancien.»

Pour cet ancien flic, qui a découvert dans l’exercice de son ancienne fonction la drogue, les bastons, les crimes, «que tout n’était pas noir ou blanc», il ne faut pas grand-chose pour qu’un destin bascule.

«C’est une perte identitaire. À un moment, quelque chose se brise, il y a une fissure qui se fait et des gens rentrent dedans. Si j’avais eu d'autres parents, moins de chance dans la vie, je serais peut-être parti. Qui c’est? Quand tu vois le parcours des Kouachi, ils ont été abandonnésJ’avais lu un bel article de l’assistante sociale qui s’occupait d'eux. C’est horrible tellement c’est banal, des mecs qui ont été abandonnés. Cela n’excuse pas ce qu’ils ont fait, ce sont des criminels, il n’y a pas d’autres mots. On peut juste avoir du recul pour essayer de comprendre comment des gens en sont arrivés là pour qu’il n’y en ait plus.»

J’ai vu 15.000 gosses et, tu sais, ça change une vie de découvrir leurs peurs, leur méconnaissance de l’autre. Tout cela ça te prend aux tripes, et, à certains moments, j’ai eu du mal à me retenir. J’ai chialé. Cela m’a soigné, car même si tu t’efforces de te battre contre les préjugés, tu en as toujours au fond de toi, que tu le veuilles ou non 

Pris aux tripes

En juin, la pièce a déjà été présentée dans l’Hexagone, et plus exactement à Arras. Dans le Pas-de-Calais, le débat s’était rapidement emballé sur Twitter…

… et dans la salle. Un groupuscule d’extrême droite s’est ainsi déplacé pour voir la pièce. 

«Ils sont venus car ils voulaient faire un scandale. Ils ne trouvaient pas normal de parler de djihad. Ils ne connaissaient pas le contenu. Ils étaient entourés de flics en civil, on s’est dit qu'ils allaient foutre le bordel mais pas du tout. On a eu le droit à standing ovation, ils se sont levés aussi, ils ont applaudi. Je me suis d’ailleurs dit que je devais peut-être changer le texte, qu'il y avait un truc qui déconnait», plaisante-il.

En stand-by pendant l’été, Ismaël et sa troupe s’attaquent à l’Hexagone puisque la pièce sera jouée à la rentrée à Nîmes et à Lyon et à partir du mois de janvier à Paris. Pas plus de précision pour le moment mais, une chose est sûre, Ismaël entend continuer sa «lutte» et surtout auprès des jeunes.

«J’ai reçu des messages de gosses qui me disaient: “Merci, on a découvert des trucs, on se sent mieux.” C’était pas mon but, je ne suis pas médecin, je suis juste artiste, mais, ma plus belle victoire, c’est ça. Moi aussi j’ai appris plein de choses. J’ai vu 15.000 gosses et, tu sais, ça change une vie de découvrir leurs peurs, leur méconnaissance de l’autre. Tout cela, ça te prend aux tripes, et, à certains moments, j’ai eu du mal à me retenir. J’ai chialé. Cela m’a soigné car, même si tu t’efforces de te battre contre les préjugés, tu en as toujours au fond de toi, que tu le veuilles ou non. Rencontrer autant de monde de toutes confessions, des athées, des agnostiques, des juifs, des musulmans, des hétéros, des homos, des vieux, des jeunes, tu te remets en question sur plein de choses.»

 

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