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Le rêve fou du Japon: être champion du monde de foot masculin d'ici 2050

Des supporters des «Blue Samurai» brandissent le drapeau japonais lors d’un match de charité de la J-League, à Osaka, le 29 mars 2011 | REUTERS/Toru Hanai

Des supporters des «Blue Samurai» brandissent le drapeau japonais lors d’un match de charité de la J-League, à Osaka, le 29 mars 2011 | REUTERS/Toru Hanai

Le pays du Soleil-Levant mène une politique volontariste pour remporter la Coupe du monde de football en 2050 au plus tard. Mais ce projet se heurte à des obstacles de taille.

Si la France, dans l'attente de l'organisation de l'Euro 2016, rêve en secret de reconnaître un jour les joies de France 98, lorsque l'Hexagone était sur le toit du monde du ballon rond, un autre pays n'a pas peur d'afficher ses ambitions. Le Japon, en effet, a initié depuis dix ans un plan de développement pour le moins volontariste. La fédération japonaise de football, la JFA, a, lors de la «JFA Declaration 2005», annoncé un objectif assez déroutant, mais pris très au sérieux: gagner la Coupe du monde en 2050 au plus tard.

Petit rappel pour ceux qui ne suivent que de loin les affres des compétitions mondiales: après avoir été à peu près inexistant dans les années 1990, le Japon avait enfin réussi à se qualifier pour une Coupe du monde. C'était en 1998 justement, lors de laquelle le pays avait été balayé au premier tour (trois défaites, dont une contre la modeste Jamaïque). En 2002, le Japon co-organise l'événement et tombe au stade des huitièmes de finale. Un résultat record et honorable sur le papier mais qui reste dans l'absolu une déception. L'autre organisateur –la Corée du Sud– finira, elle, quatrième. À la suite de quoi, le Japon dominera largement la scène continentale (victoire en Coupe d'Asie des nations en 2000, 2004 et 2011) et se qualifiera à toutes les Coupes du monde, sans jamais vraiment briller (une huitième de finale perdue contre le Paraguay en 2010, élimination au premier tour en 2006 et en 2014).

Aujourd'hui, les «Samurai Blue», surnom de l'équipe nationale, pointent à la 51e place au classement Fifa, juste derrière l'Albanie. Difficile donc d'imaginer le pays du Soleil Levant au firmament du football mondial devant le Brésil ou l'Allemagne.

Plafond de verre

Mais si les spécialistes de football répriment difficilement un ricanement en imaginant le Japon soulever la coupe avant le milieu du siècle, posons la première question évidente de l'observateur extérieur: pourquoi serait-ce si absurde? Le Japon est en effet la troisième puissance économique mondiale, a déjà une vraie histoire footballistique (ce qui le différencie notamment de la Chine), un engouement populaire pour ce sport (côté ambiance, quasiment aucun club de Ligue 1 ne peut lutter) et les autorités sportives ont massivement investi dans les infrastructures. À tel point que si le Japon ne gagne pas la compétition d'ici 2050, il est assez probable qu'il l'organisera de nouveau au moins une fois avant cette date, ce qui est l'un de ses autres objectifs affichés.

Le football européen semble «lessiver» les jeunes Japonais les plus talentueux qui veulent y éclore

Vraiment ridicule donc de penser que le Japon puisse être le vainqueur surprise dici trente-cinq ans? «C'est une déclaration fantaisiste à mon sens, qui correspond d'une part à une manière très japonaise de se motiver en se fixant ce genre d'objectif, mais qui a aussi beaucoup été réactivée en 2010, à un moment où la sélection ne suscitait plus vraiment l'enthousiasme, explique Emmanuel Camus, l'un des rédacteurs de Nippon Ganbare, le principal site francophone qui traite de l'actu du foot au Japon. Mais après une décennie de grand progrès, cette annonce ne peut pas cacher une intégration des joueurs japonais dans les meilleurs championnats européens qui piétine.»

Car la décennie 2000 n'a pas seulement vu le décollage du Japon parmi les «outsiders» des compétitions mondiales mais également l'apparition de joueurs japonais dans les grands championnats, et pas uniquement pour y faire de la figuration ou servir de prétexte publicitaire pour les téléspéctateurs asiatiques. L'exemple le plus célèbre est celui de Hidetoshi Nakata, qui a joué sept saisons en Italie et qui a eu l'honneur d'être le seul Japonais a faire partie de la liste des 125 meilleurs joueurs au monde élaborée par Pelé et que la Fifa avait publiée en 2004 pour fêter son centenaire.

Depuis, même si quelques joueurs japonais existent encore à haut niveau (comme Keisuke Honda, au Milan A.C.), principalement d'ailleurs en Bundesliga (une douzaine d'entre eux y jouent), aucun ne s'impose comme un joueur majeur à l'échelle européenne. Pire encore, le football européen semble «lessiver» les jeunes Japonais les plus talentueux qui veulent y éclore. Yûki Ôtsu, la star de l'équipe japonaise qui est arrivée en demi-finale aux JO de Londres en 2012, s'est ensuite effondré lors de ses quatre saisons en Europe, en Allemagne (Mönchengladbach) et aux Pays-Bas (VVV-Venlo). L'ex-futur grand joueur japonais se débat aujourd'hui dans un club de milieu de tableau du championnat local (le Kashiwa Reysol) et n'a connu que deux sélections avec son équipe nationale. Un bide, et surtout un énorme gâchis.

Formation: le décalage culturel

Pour ceux qui suivent de près le football au pays du Soleil-Levant, les millions investis par le Japon pour devenir un leader mondial ne changeront rien tant que les autorités sportives ne se seront pas attaqués au gros problème de la détection des joueurs de haut niveau dans le pays: l'emprise de l'université. S'il est possible en Europe de rejoindre vers 12-13 ans un centre de formation, donc une structure qui prépare lentement mais sûrement aux exigences du monde pro, c'est l'école qui, au Japon, sert de lieu de formation, avec des championnats scolaires et des encadrants qui ont d'abord pour but de faire gagner leur établissement dans des compétitions dédiées. Et même si les clubs pros locaux se sont mis à développer leurs propres centres de formation, les rejoindre est loin d'être une évidence: au moins la moitié des joueurs professionnels au Japon, à leurs 18 ans, poursuivent leur formation à l'université, et jouent donc dans le championnat universitaire.

Un joueur ne commence réellement sa carrière au Japon qu'à la fin de son cursus universitaire, vers 22 ou 23 ans

Emmanuel Camus, rédacteur de Nippon Ganbare

Si ce type de système produit des compétitions de jeunes qui restent populaires au Japon, et parvient à être performant pour l'éclosion des talents au baseball, le sport chéri du pays, cela s'avère une catastrophe pour le football. «Ces championnats universitaires sont loin d'être d'un mauvais niveau, il ne faut pas exagérer, reconnaît Emmanuel Camus. Mais cela veut dire qu'un joueur ne commence réellement sa carrière au Japon qu'à la fin de son cursus universitaire, vers 22 ou 23 ans. Il va ensuite jouer une année ou deux dans le championnat local pour acquérir les habitudes du monde professionnel. Puis il va éventuellement débarquer en Europe. Il aura 25 ans. A cet âge, les équipes européennes exigent que vous soyez immédiatement performant. Et c'est là que ça coince.»

Malgré les progrès fulgurant de la J-League, le championnat japonais, qui n'a plus besoin d'attirer des stars vieillissantes comme le Qatar pour susciter de l'intérêt (la plupart des étrangers jouant au Japon sont des Brésiliens encore jeunes, souvent inconnus mais ayant déjà une vraie expérience pro), cette dernière ne peut pas se substituer à l'excellence européenne quant on a pour but de gagner une Coupe du monde.

Et si le Japon veut changer la donne et mettre en place une vraie formation, qu'il a les moyens de financer d'ailleurs, pour gagner la Coupe du monde d'ici 2050, mieux vaut se dépêcher pour éviter un autre écueil qui n'a rien de footbalistique, lui: le vieillissement de la population. En 2014, les moins de 15 ans représentent 13,2% de la population (18,7% en France), ils ne seront plus que 8,6% en 2055. Difficile donc d'espérer compter sur un réservoir de joueurs inépuisable, d'autant que le Japon restera l'un des rares pays avec les États-Unis où le football ne sera pas le sport numéro un.

Une perspective sombre donc, pour la réalisation du grand projet japonais. Ce qui ne signifie pas que les «Samurai Blue» ne pourront pas venir  frapper à la porte de l'élite mondiale et que le football japonais ne garde pas ses spécificités qui le rendent unique au monde, même sans une équipe nationale dans le dernier carré.

«Je vois le Japon se stabiliser à terme autour de la 15-20e place au classement Fifa, au niveau de ces équipes européennes comme la Belgique ou la Croatie qui peuvent sur un match battre n'importe qui, prédit Emmanuel Camus. Quant au championnat japonais, il reste l'un des derniers où les joueurs ne simulent jamais une blessure, ne contestent pas l'arbitrage et jouent en première intention avec un soutien bon enfant de leurs supporters, entourés de mascottes. En fait, le Japon c'est un peu le pays du football ‘gentil’.»

Un peu trop gentil peut-être pour imaginer soulever le trophée mondial dans les trois prochaines décennies.

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