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Halte à l'imposture de «Touche pas à mon église»

Un chat dans une église, à Nice le 3 octobre 2004. REUTERS/Eric Gaillard

Un chat dans une église, à Nice le 3 octobre 2004. REUTERS/Eric Gaillard

La pétition «Touche pas à mon église», publiée dans Valeurs actuelles, et signée par une tripotée de politiques dont Nicolas Sarkozy ou Gilbert Collard, est une escroquerie, qui ne répond pas du tout à une réalité.

Faut-il penser qu’aujourd’hui en France, pour vendre du papier et attirer des voix, il n’y a pas d’autre moyen que d’exploiter la peur de l’islam? L’hystérie actuelle à propos des religions, qu’on ne retrouve dans aucun pays voisin, même s’il fut la cible d’attentats comme la Grande-Bretagne ou l’Espagne, vient d’atteindre un sommet avec la pétition «Touche pas à mon église», lancée à l’initiative de l’écrivain catholique Denis Tillinac et relayée par le magazine Valeurs actuelles trop heureux, à force de chasser sur les terres d’extrême droite, de retrouver un statut dans les kiosques et les médias.

Le texte de cette pétition, déjà signée, excusez du peu, par Nicolas Sarkozy, Eric Zemmour, Alain Finkielkraut, Christine Boutin, Gilbert Collard, Jeannette Bougrab ou Philippe de Villiers, exprime, avec des accents barrésiens, la nostalgie de l’ordre ancien, d’une France de tradition fidèle à ses paysages et à ses racines catholiques. A l’en croire, les «dizaines de milliers de clochers semés sur notre sol par la piété de nos ancêtres» seraient menacés, non plus par les «laïcards» d’autrefois, fonctionnaires zélés d’un Etat anticlérical qui expulsait les congrégations (1904) et faisait régner la «loi des inventaires» (1906), mais par la nouvelle «invasion» musulmane et ce «grand remplacement» que Renaud Camus et ses thuriféraires conspirationnistes promettent comme avenir à la France.

La responsabilité médiatique du débat sur le religieux

Auteur d’un savoureux Dictionnaire amoureux du catholicisme, Denis Tillinac, à l’origine de cette pétition, n’a rien d’un réactionnaire. Mais ce Corrézien de pure souche, intime de Jacques Chirac, attaché à la France des clochers et des terroirs, auteur cultivé, poli et de bonne compagnie, se trouve aujourd’hui emporté, plus qu’il ne le voulait, dans un tourbillon où dominent les vents mauvais de la droite décomplexée et extrême.

L’autre vedette –involontaire– de cette polémique surréaliste est Dalil Boubakeur, 75 ans, recteur depuis plus de trente ans de la Mosquée de Paris, vitrine polie de l’islam de France, porte-parole d’un islam patrimonial et modéré. C’est lui qui a eu le malheur de suggérer, le 15 juin dernier, pressé par un intervieweur (Jean-Pierre Elkababbach), la cession de quelques églises à des associations musulmanes pour leur besoin de prières. Depuis, il s’est ravisé, assurant que « ce n’était pas du tout une perspective » pour les musulmans. Mais rien n’y fait. Il passe, depuis, pour un boutefeu de l’islam radical.

Ni Denis Tillinac, ni Dalil Boubakeur ne correspondent donc à la caricature faite d’eux à propos du «Touche pas à mon église». Ce qui nous autorise à poser quelques questions sur l’irresponsabilité politico-médiatique, accrue depuis janvier, dans le débat sur les religions.

A-t-on le droit de jouer ainsi sur la menace de l’islam?

A-t-on le droit de jouer ainsi sur la menace de l’islam, de faire croire qu’un projet de cession d’églises à des associations musulmanes existerait quelque part dans les cartons d’un diocèse catholique ou d’une administration, gouvernementale ou locale? Sur les 45.000 églises paroissiales et chapelles recensées par le ministère de l’intérieur, plus de 40 000 –celles qui ont été construites avant la loi de «séparation» des Eglises et de l’Etat en 1905– n’appartiennent pas à l’Église catholique, qui en est seulement l’«affectataire», mais aux communes propriétaires (les cathédrales étant la propriété des départements).  

A-t-on le droit de faire croire que ce processus de cession aurait déjà commencé en France parce que, selon un chiffre inférieur aux doigts d‘une main, des chapelles ont été prêtées à des associations musulmanes? Dans des pays comme le Canada, les Pays-Bas, la Belgique, l’Allemagne, ce sont les diocèses catholiques (ou protestants) qui sont les propriétaires des églises. Certains ont été obligés de vendre celles qui n’étaient plus utilisées et qu’ils n’avaient plus les moyens d’entretenir. Mais en France, ce sont les communes qui assurent l’entretien des églises. Si les églises désaffectées sont un cauchemar pour les maires, l’immense majorité d’entre eux, de droite comme de gauche, croyants ou athées, tiennent personnellement à entretenir leurs églises. Pour cela, ils réalisent des tours de force, pas seulement parce que la loi les y oblige, ou pour des raisons électorales, mais parce qu’ils ont compris que ces églises étaient un élément essentiel de l’identité et du patrimoine de leur commune.  

Les catholiques, un «groupe social» très nombreux

A-t-on le droit de faire croire que le petit nombre d’églises vides et désaffectées en France, qui se trouvent surtout dans des campagnes reculées, comblerait demain les besoins en lieux de culte, si elles étaient cédées, d’une communauté musulmane très largement concentrée dans les banlieues ou les centre-villes où les églises ne sont pas «à vendre»?

5%

la part de la population qui se rend chaque dimanche matin dans une église

A-t-on le droit de faire croire, par extension, ou par ignorance de la fidélité à un certain catholicisme populaire, que presque toutes les églises de France sont vides, alors que le «groupe social» des catholiques, comme le prouvent les sociologues, est encore celui qui réunit, chaque dimanche matin, le plus grand nombre de pratiquants (5% de la population), soit 3 millions d’habitants. Bien plus que les stades, les musées ou les salles de concerts. Même si le catholicisme français n’ordonne plus chaque année qu’environ 60 prêtres (le chiffre de 2015) contre 1000 dans les années 1950, même si le nombre des pratiquants réguliers, des baptêmes et des mariages religieux s’est effondré dans la même durée, l’église demeure un lieu de ralliement populaire pour les grands moments de la vie.  

Allons plus loin. A-t-on le droit de faire croire qu’un gouvernement de droite ou de gauche pourrait prendre, demain, le risque, absurde et explosif, de bouleverser le subtil équilibre de l’affectation aux religions des lieux de culte, qui remonte à la loi de 1905 considérée comme un «monument national» (Jacques Chirac), un équilibre que des générations de juristes et de responsables politiques ont mis tant d’années à construire et à protéger?

A-t-on le droit de faire croire qu’un gouvernement de droite ou de gauche pourrait être assez fou pour risquer de rallumer en France des guerres de religions, de bousculer un ordre social aussi symbolique que celui des lieux de culte, à l’image –rappelée dans la polémique en cour– des musulmans turcs de Mehmet II s’emparant de Constantinople et transformant en mosquée –au XVème siècle!– le joyau byzantin de la basilique Sainte-Sophie?

A-t-on le droit de faire croire que le catholicisme et l’islam seraient en rivalité pour le contrôle et la possession des lieux de culte?

A-t-on le droit de faire croire, enfin, que le catholicisme et l’islam, «l’Eglise et la Mosquée», seraient en rivalité pour le contrôle et la possession des lieux de culte? 

Catholiques et musulmans ont fait de grands pas vers le rapprochement depuis que le Vatican a cessé de dire «Hors de l’Eglise, point de salut», mais ces années de dialogue, peu visible, peu fructueux, n’ont pas permis de surmonter les contradictions théologiques. Non, musulmans et chrétiens ne prient pas «le même Dieu», contrairement à ce qu’a dit, très  maladroitement, le recteur Dalil Boubakeur, qui est un politique sage mais un piètre théologien.

Alors, il y a ceux qui disent un peu légèrement, comme Michel Dubost, évêque d’Evry, dans la Croix du 9 juillet: 

«J’aime mieux qu’une ancienne chapelle devienne un lieu de prière musulman qu’un lieu de débauche».

Mais les catholiques les plus sages savent que la confusion de type syncrétiste n’est pas la solution et que le partage des lieux de culte (des jours et des espaces confessionnels tournants, strictement délimités), qui se pratique déjà dans certaines salles d’aumôneries d’hopitaux ou de prisons, suppose un cadre très strict, pour faire prévaloir le respect et éviter les tensions. Un respect qui manque singulièrement aujourd’hui dans le débat public.

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