Culture

Grandeur et décadence des rois de la pop dans les salles de cinéma

Cédric Rouquette, mis à jour le 11.07.2015 à 16 h 43

Si l’actu musicale va trop vite pour vous, rendez-vous toutes les deux semaines dans la rubrique «Dans ton casque». Actu, vieilleries, révélations ou underground: vous serez nourris en 3 minutes, durée d’une bonne pop song. Aujourd’hui: Brian Wilson et Amy Winehouse au ciné, Anna B Savage, AM & Shawn Lee, Victor Kiswell.

«Love & Mercy».

«Love & Mercy».

1.Le buzzArtistes en perdition au cinéma

Un délai va être nécessaire avant que cette rubrique soit rebaptisée «Dans ton fauteuil». Mais à ce rythme, cela va nous démanger. Avec un film de cinéma par semaine depuis le début du mois, la pop est devenue un objet qui se regarde autant qu’il s’écoute. Depuis le 1er juillet, Love & Mercy vous conte (une partie de) l’histoire de Brian Wilson, le génie écorché des Beach Boys, passé de la lumière aux ténèbres au cours des années 60. Depuis mercredi, Amy retrace (une partie de) l’histoire d’Amy Winehouse, la superstar du jazz vocal, un genre redevenu mainstream par sa seule personne dans les années 2000.

Le personnage du musicien maudit inspire les réalisateurs. Il offre souvent une matière que le meilleur des scénaristes aurait peine à concevoir pour documenter, dans un même élan, des itinéraires personnels dignes de grands romans, le mystère du processus créatif et la puissance destructrice de la diffusion au plus grand nombre de leur créativité. Sur ce plan-là, l’année avait déjà commencé fort avec Montage of Heck, consacré à Kurt Cobain.

Love & Mercy, Amy et Montage of Heck chroniquent, chacun à leur façon, l’abîme dans lequel peut tomber le musicien surexposé, victime de son inspiration et de son incapacité à en maîtriser le pouvoir. Il y a ce même spectacle du créateur qui ne s’appartient plus. Ce même chemin qui mène directement de l’intégrité artistique la plus absolue à une incapacité non moins tenace à être soi-même. Tel un héros kubrickien, le musicien-héros-de-cinéma est dépassé par la machine qu’il a lui-même créée et qui finit par le dévorer.

Dans le cas des deux films parus cet été, les terrains de jeu frappent au premier abord par leur différence. Love & Mercy se déroule dans les années 60 et les années 80; Amy, au cours des années 2000. Le premier est un biopic, à savoir un film de cinéma biographique porté par un metteur en scène, des acteurs et les recettes traditionnelles du cinéma. Le second est un documentaire uniquement basé sur des archives personnelles et des témoignages sonores. Le premier raconte une descente vers la folie intérieure suivie d’une rédemption. Le second narre une violence physique auto-infligée conclue par l’abîme et la mort. La premier évite d’étaler le spectacle du plongeon dans les ténèbres: on voit l’avant, on voit l’après, on devine l’ensemble. Le second n’évite rien du tout, ni gros plans chocs, ni témoignages gore, sur lequel la bande-annonce est globalement muette. Le premier donne à voir un homme hypersensible. Le second, une femme faussement dominante. Le premier a pris racine sur la côte Ouest des Etats-Unis. Le second, à Londres.

Mais ce sont bien les mêmes ressorts qui dirigent les mêmes tourments: blessures familiales précoces et brutales, précocité d’un succès atteint dans des proportions inouïes, extrême solitude au milieu des siens, paradis artificiels, présence impuissante et contre-productive du corps médical, influence déterminante du couple sur la destinée finale. Si tout ceci vous rappelle Montage of Heck, c’est normal. Si tout ceci vous rappelle d’autre fameux précédents –Nowhere Boy sur John Lennon, Walk the Line sur Johny Cash, Ray sur Ray Charles, Last Days sur Kurt Cobain (déjà), La Môme sur Edith Piaf–, c’est aussi logique. Le même et unique sujet de fascination a nourri des trajectoires et des projets très différents. Ce n’est probablement pas fini.

Si l’été poussait à choisir un film plutôt qu’un autre, c’est Love & Mercy qui justifierait le prix du billet. Amy, à l’image de Montage of Heck, est un monument de voyeurisme dont il est permis de se demander ce que les fournisseurs d’images avaient à transmettre aux admirateurs de Winehouse et au monde. Les proches y hurlent leurs regrets, leur navrante impuissance, leurs souvenirs sans filtre, sans offrir de grille de lecture neuve sur le personnage. Et si Winehouse avait personnellement choisi de se soustraire au cirque du showbiz en sacrifiant tout ce qu’elle pouvait sacrifier, et en le faisant en public –thèse latente des dernières minutes du document, qui semble justifier cet étalage– il est évident, dès les premières images, que leur diffusion ne servent ni sa mémoire, ni son oeuvre, ni la moindre compréhension. Un enchaînement clinique et chronologique de perditions n’a jamais fait une histoire, et encore moins un propos. Le spectacle en gros plan d’un junkie décharné fait rarement de belles scènes de cinéma. Au caméscope, ou avec des photos prises grâce à un smartphone complaisamment exposées, le miracle ne survient pas.


Love & Mercy, réalisé par Bill Pohlad, a pour lui un propos beaucoup plus subtil sur l’ensemble de ces terrains d’exploration. En vrai film de cinéma, il s’appuie sur la puissance de son jeu d’acteurs. Le jeune Brian est porté avec une vraisemblance et une subtilité touchante par Paul Dano, l’ado mutique révélé il y a dix ans par Little Miss Sunshine. La reconstitution sur pellicule de la Californie des années 60 est estomaquante, notamment les sessions d’enregistrement du mythique Pet Sounds. L’aller-retour entre le Brian en train de devenir fou et le Brian arraché à son gourou, à dix-sept ans d’écart, crée une trame narrative adroite qui enserre le destin de Wilson avec le tact dont celui-ci a besoin. Le corps-à-corps brutal entre l’individu et les sons qu’il crée est projeté dans toute sa crudité. Comme une scène de sexe quand elle est bien tournée, le spectacle suscite gêne, fascination et excitation à proportions égales.


Ces quelques lignes de jugement tranché n’ont rien à voir avec une quelconque supériorité du genre fiction sur celui du documentaire. Il est possible de laisser des documentaires inépuisables sur des musiciens. Martin Scorsese l’a montré avec No Directions Home, sur Bob Dylan, puis Living in a Material World sur George Harrison. La série The Soul of a Man l’avait précédé. Ces références, dont Amy et Montage of Heck ne se rapprochent pas, soulignent que ces itinéraires profondément insondables nécessitent un regard d’auteur d’une infinie exigence.

Ce beau sujet reviendra sur le tapis bientôt, ici ou ailleurs. Nina Simone fait l’objet d’un duel d’héritages entre un biopic à paraître en fin d’année et un documentaire à peine diffusé sur Netflix. Greetings from Tim Buckley, sur son fils Jeff, a été tourné mais sans date de sortie officielle.


Des destins comme ceux de Nick Drake, Jimi Hendrix, Joe Strummer, Michael Jackson, Hank Williams, Brian Jones et beaucoup d’autres ouvrent en grand la boîte à imagination. Quant au jazz, ni Miles Davis, ni John Coltrane, ni Charles Mingus, ni Thelonius Monk n’ont eu leur Bird, le film consacré à Charlie Parker par Clint Eastwood.

La scène finale de Love & Mercy enseigne que le cinéma constitue une réponse («I Know There’s an Answer»?) pour représenter une vie de musicien torturé avec une hauteur de vue inédite. Brian Wilson y croise à nouveau la route de Melinda Ledbetter, qui va devenir son épouse. Il veut lui montrer le quartier de son enfance, mais celui-ci a été détruit. Il le découvre. Elle le sonde sur ce qu’ils peuvent faire maintenant. A l’image, Wilson s’agite maladroitement. Il raconte probablement des histoires de grand dadais plus ou moins intelligibles sur le centre commercial où ils pourraient aller prendre un café, ou n’importe quel sujet globalement indigne d’intérêt quand la femme aimée vous montre qu’elle vous attend. Mais on ne peut pas savoir. La bande-son diffuse Wouldnt It be Nice, le morceau d’ouverture de Pet Sounds, où le parolier Tony Asher arrive à lui faire exprimer, sur une mélodie de lendemains rêvés, la promesse d’une vie à deux, imminente et magnifique. Ou comment montrer un petit garçon dans un corps d’homme, incapable de s’exprimer de tout son être autrement qu’en musique. Comment, avec un propos de cinéaste, projeter en une minute la vie et l’oeuvre de Brian Wilson.

2.Le coup de pouceAnna B Savage

Puisque la valeur n’attend pas le nombre des albums, il est déjà temps de parler d’Anna B Savage. La jeune interprète et guitariste londonienne n’existe aujourd’hui qu’à travers quelques scènes prenantes et un maxi sobrement intitulé EP, dont les morceaux s’intitulent «I», «II», «III» et «IV». Ils suffisent à installer une présence, un son, une patte au carrefour d’autres jeunes femmes rock: les tensions orageuses d’Anna Calvi, des envolées lyriques de My Brightest Diamond, l’intensité intransigeante de Shannon Wright, les ruptures de Scout Niblett.

Le répertoire étroit mais unique d’Anna B Savage a déjà séduit Father John Misty, au point que cette figure à la mode de la pop de 2015 l’a désignée comme la titulaire de la première partie de ses concerts. Quelque part entre le coup de maître, la promesse et le pépite mystérieuse, Anna B Savage est déjà l’un des noms qui aura marqué l’année. Elle apporte par ailleurs la démonstration, s’il en était besoin, notamment après ce qui fut écrit ici sur Tobias Jesso Jr, que le minimalisme est une façon d’enregistrer parfaitement valable quand il constitue le raccourci le plus naturel vers un univers musical authentiquement original.

 

3.Un vinyleAM et Shawn Lee

La période des soldes est utile pour rafraîchir le vestiaire. Elle l’est aussi pour revenir en arrière et, au détour de quelques bacs, se retrouver confronté à des disques qui nous avaient échappé du temps de leur sortie. Le trophée 2015 de la meilleure prise revient au Celestial Electric d’AM et Shawn Lee, paru il y a deux ans sans grande publicité.

Il ne se passe jamais rien de très décevant quand Shawn Lee, compositeur américain touche-à-tout, met son empreinte dans un enregistrement. Nous sommes ici dans le cas d’une association de talents heureuse qui rappelle l’ampleur du projet Broken Bells, né de l’association du producteur Danger Mouse et de James Mercer, le leader des Shins. Il s’agit du même niveau d’explosion créative et de vitalité dans les arrangements. Une musique entêtante, mélodique et accessible, tout en restant le produit d’une démarche radicalement inscrite dans son époque et portée par beaucoup d’exigence. Si les Zombies ou Left Banke étaient des groupes des années 2010, c’est à peu près cette musique qu’ils laisseraient aux générations futures. Comprendre pourquoi il faut recourir aux bacs à soldes pour retrouver trace de pareils trésors est un autre problème, sur lequel nous allons continuer à réfléchir.

4.Un lien«Take Me Back To Cairo»

Spicee est un très jeune média, à peine débarqué sur le web, et qui propose une offre vidéo d’un genre nouveau: la qualité des bons docus télé au format web, c’est-à-dire en épisodes courts si vous le souhaitez, ou dans toute leur ampleur s’il y a bien longtemps que vous considérez que n’importe quel écran est votre télé. L’un des premiers films de Spicee propose un double dépaysement: il vous amène sous le cagnard égyptien et dans l’univers invisible des diggers, littéralement «ceux qui creusent».

Un digger est un fou de musique capable de traverser les mers pour plonger ses mains pendant des heures dans des amas de poussière, de terre voire d’insectes pour trouver des vinyles oubliés et les ramener à la vie. Pour ce qui semble être le premier numéro d’une série au programme explicite et qui risque de nous plaire (Vinyl Bazar), la caméra suit un individu dont le patronyme aurait sa place dans n’importe quel roman: Victor Kiswell. Ce roman s’appellerait Take Me Back To Cairo, titre du docu. «Parlez-lui du Caire et ses yeux se mettent à briller, est-il écrit dans le synopsis. Il en rêve comme d’une mine d’or. Mais pas Le Caire d’aujourd’hui. Non, il recherche Le Caire du milieu des années 1950 aux années 1970 lorsque Nasser et son panarabisme redessinaient les frontières morales de l’ancien royaume. A l'époque, les robes sont courtes et les décolletés plongeants. Les imams restent dans leurs mosquées, les soirées et les ondes de radios sont envahies par des mélopées orientales, vitaminées de jazz, de bossa-nova ou de rhythm & soul. C’est le "Swinging Cairo", loin des Frères Musulmans et des sourates du Coran. Le Caire s’éclate.»

Kiswell s’est donné pour mission de faire revivre une époque, une musique, une esthétique qui avait ses figures tutélaires (Oum Kalthoum). La démarche rappelle celle de Francis Falceto, auquel nous devons la formidable série Ethiopiques, dont nous vous parlions dans le premier numéro de Dans Ton Casque. A voir.

5.Un copier-coller«L'Envers du rock»

Nous sommes dans les années 70. Brian Wilson est un ermite qui a perdu pied avec la réalité. Nick Kent retrouve sa trace et s’introduit chez lui:

«A ce moment précis, je n’ai qu’une envie: cesser tout rapport avec Wilson, qui me gagne de plus en plus implacablement à son malaise. Je fais observer que Carl m’a parlé des équipements sanitaires dont est dotée sa maison: bain chaud, spa et aussi un… (je bute sur le mot jacuzzi). "Jacuzzi?" Le mot paraît un instant le mettre hors de lui. "Jacuzzi" Il prend un air d’abord dérouté, puis plutôt horrifié. "Jacuzzi???" Soudain, il se lève d’un bond du canapé où il était affalé. Il est vraiment très, très grand. […] Il se dirige vers la grande baie vitrée. […] Il fait de grands gestes vers le ciel nocturne. "Voyez? De l’air! De l’air frais! Hmm! Bon pour la santé !! On va laisser ouvert, d’accord?” Il inspire et expire avec vigueur. "Hmmmm… Chouette! Vraiment dingue!… Super-sain!"»

 

Nick Kent, L’Envers du rock (1996)

Cédric Rouquette
Cédric Rouquette (77 articles)
Journaliste
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