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La Journée mondiale des femmes sans voile a du mal à passer auprès des musulmanes

Des défenseurs du foulard islamique ou de leurs opposants, difficile de dire qui se «voile» le plus la face. L'initiative lancée par trois militantes laisse surtout l’impression d’un véritable dialogue de sourds, une tragédie à la Beckett de l’incommunicabilité.

Mise à jour (15 juillet 2015, 10h) La manifestation initiée par les Femmes sans voile a réuni «près de cinq cents personnes» vendredi 10 juillet, selon un communiqué publié par les organisatrices le 13 juillet au soir, une centaine selon BuzzfeedNadia Ould-Kaci a déclaré à Slate que plusieurs personnalités politiques étaient présentes, comme la députée socialiste Kheira Bouziane-Laroussi ou encore Véronique Bartolone, épouse du président de l’Assemblée nationale et l’une de ses collaboratrices. Ont participé aussi au rassemblement la militante Michèle Vianès, collaboratrice de Riposte laïque et participante des «Assises contre l’islamisation en Europe», selon le journaliste David Perrotin, ainsi que la journaliste de Charlie Hebdo Zineb el Rhazoui. La militante des droits des femmes Annie Sugier, présidente de la Ligue du droit international des femmes, ex-rédactrice du site Riposte laïque et l’un des principaux soutiens des Femmes sans voile, selon ces dernières, a également prononcé un discours, rapporte-t-elle sur sa page Facebook.

 

Elles le reconnaissent elles-mêmes: lorsqu’elles vont sur les marchés pour tracter, elles sont en général fraîchement reçues. La Journée mondiale des femmes sans voile qu’elles essaient d’organiser, et qui se déroule ce vendredi 10 juillet, passe mal, la plupart des femmes voilées et non voilées que nous avons rencontrées à Aubervilliers trouvant au mieux inutile, au pire stigmatisante, cette initiative.

Mais elles ne se découragent pas. Pour ces trois femmes, deux de «culture musulmane» (Nadia Ould-Kaci et Nadia Benmissi) et une de culture catholique (Josiane Doan), il faudra «du temps» avant qu’on les écoute, mais leur mission est nécessaire. Elles ont adressé le 1er juin dernier un appel à se rassembler place de la République à Paris, et une lettre aux «néo-communautaristes» pour, disent-elles, refuser de «disparaître sous le voile, ce symbole patriarcal de siècles révolus, devenu le porte-drapeau de l’islamisme radical».

Faut-il interdire le port du voile aux fillettes?

Pour elles, il y a danger. Les femmes subiraient de plus en plus de pression à se voiler. «Une amie qui portait un débardeur dans la rue s’est fait traiter de “pourriture” qui fait “honte à Dieu”» , explique Nadia Ould-Kaci. Une autre personne qui mangeait dans la rue en plein Ramadan s’est fait remonter les bretelles, simplement parce qu’elle était noire, ajoute-t-elle. Josiane Doan affirme, pour sa part, avoir vu une fille se faire tabasser dans la rue par son frère parce qu’elle était «dehors». Et Nadia Benmissi a raconté à Slate ainsi qu’à d’autres médias cette anecdote, selon laquelle une élève aurait menacé de la tuer le jour où elle lui a dit que le voile était anté-islamique, antérieur de plus d’un millénaire au prophète Mahomet. Sans compter ces «regards», selon elles, et ces reproches lui intimant de se «couvrir pour être une bonne musulmane».

Ce qui les inquiète le plus, leur combat, ce sont les fillettes voilées. Elles affirment en avoir vu de nombreuses fois, notamment des jeunes filles se rendant à l’une des deux écoles coraniques de la ville (l’école primaire Fort school). Elles veulent obtenir le vote d’une loi interdisant le port du foulard en dessous d’un certain âge. Elles auraient déjà contacté la sénatrice Brigitte Gonthier-Maurin à ce sujet. Plus tard, sur le marché d’Aubervilliers, une jeune femme nous confirmera avoir vu des fillettes «de 7 ans» voilées, un phénomène qui semble cependant marginal à première vue.

«Avant, il n’y avait aucune élève voilée dans mon collège»

La société vivrait donc une véritable régression, affirment-elles en coeur. Josiane Doan a l’impression d’avoir déjà vécu ces injonctions. C’était dans les années 1960, elle habitait, dit-elle, un «patelin» de Provence, où il y avait «deux générations de retard»:

«On intimait alors aux femmes de se mettre des couvre-chefs, on vérifiait leurs ourlets, on les fliquait

Elle qui a combattu cette «aliénation» ne veut plus revoir ça. Le foulard, porté à l’époque par les pieuses catholiques, a changé de communauté. «Dans les années 1960, il n’y avait pas de voile chez les maghrébins!» affirme Nadia Ould-Kaci. «Le nombre de personnes voilées a augmenté comme un raz-de-marée, ce qui leur donne le droit de codifier les comportements», s’inquiète Nadia Benmissi, qui dit n’avoir «aucun chiffre» mais évoque un «ressenti, pas une statistique».

Les femmes qui portent le voile sont libres. Libres de gérer leur argent. Libres vis-à-vis de leur mari

Nora, 42 ans

S’il n’y a pas de chiffres très précis sur le phénomène, des sociologues estiment en effet que le port du voile intégral et du simple foulard s’est «répandu» en France au milieu des années 2000, comme l’explique sur le site du Figaro Madame Raphaël Liogier, auteur du Mythe de l’islamisation. «Avant, il n’y avait aucune élève voilée dans mon collège, aujourd’hui, elles sont environ trente ou quarante, je pense. Cela s’est multiplié au moins par dix» à Aubervilliers, estime Nadia Benmissi.

C’est d’ailleurs à Aubervilliers qu’a commencé en 2003 l’une des affaires qui devaient conduire, entre autres, au vote de la loi de 2004 sur l’interdiction des signes religieux ostentatoires. Alma et Lila Lévy-Omari avaient été exclues du lycée Henri-Wallon de cette même ville, pour avoir refusé d’enlever leur foulard. Depuis, plus de dix ans se sont écoulés, pendant lesquelles, selon le trio de femmes engagées, la peur s’est installée et les femmes se sont recouverte la tête à cause des pressions subies.

«La femme voilée n’est pas un monstre!»

Problème: il n’est pas sûr que cette impression de «subir des pressions» soit partagée par la majorité des habitants, et surtout des habitantes, d’Aubervilliers. Sortant du café à côté de la Poste, on rejoint par le boulevard en travaux le marché. Entre les étals, des hommes et des femmes, dont bon nombre, il est vrai, sont voilées, sans qu’elles soient, de visu, majoritaires. On aperçoit des voiles fleuris –surtout, semble-t-il, sur les épaules des femmes les plus âgées–, des voiles sombres et tout un ballet d’étoffes qui s’éloigne souvent craintivement dès que la journaliste s’annonce.

Au milieu des robes en cintres et des piles de vêtements apparaît Nora, 42 ans, un voile bleu sur la tête. Elle fronce les sourcils lorsqu’on prononce le fameux mot de la discorde, signe que ce thème lui a sûrement souvent causé beaucoup de tracas. Comprenant ensuite qu’elle a là l’occasion de s’exprimer pour rétablir ce qu’elle croit être la vérité, elle se fait soudain volubile, s’empresse d’égrainer les arguments: «Les femmes qui portent le voile sont libres. Libres de gérer leur argent. Libres vis-à-vis de leur mari», avance-t-elle. Non, elle ne ressent pas de «pression» autour du voile, ses sœurs, d’ailleurs, n’en portent pas. 

Si elles ont choisi de porter le voile, qu’elles le portent, elles sont libres! Mais qu’on ne fasse pas croire que c’est obligatoire

Nadia Benmissi

Une journée mondiale sans voile? Le concept ne lui parle pas. Il l’étonne. Elle ne le comprend pas. Quand on lui explique ensuite le but de cette journée, qu’on lui lit le manifeste qui l’accompagne, son étonnement se change en réprobation.

«Cela me touche, dit-elle avec ses mots, cette journée sans voile.»

«On ne parle pas autant des hommes qui obligent les femmes à travailler comme prostituées. Ou d’autres problèmes, juge-t-elle. La femme voilée n’est pas un monstre!», tient-elle à préciser à notre encontre avant qu’on ne s’engouffre à nouveau dans le dédale de clients.

Plus loin dans la ruelle, cheveux bruns et bouclées au vent, poussette en mains, voici Ouafae, 39 ans. De «culture musulmane», mais sans «hijab». La Journée sans voile, elle n’y voit pas d’intérêt, car elle ne voit pas de pression des hommes autour d’elle. Dans les personnes que nous avons rencontrées ce jour-là, il n’y aura guère que Fadila, 56 ans, «issue d’un milieu intellectuel», selon ses mots, pour apporter du soutien à cette initiative, tout en concédant n’avoir jamais vécu de pression. «Ce qui peut favoriser l’éloignement de l’obscurantisme est une bonne initiative», affirme-t-elle cependant.  

Le voile leur semble «obligatoire»

Libres physiquement de refuser de porter le voile, donc, ces femmes le sont, semble-t-il. En revanche, il est intéressant de noter que les lectures alternatives du Coran sur le voile, outre la version dominante selon laquelle il serait «obligatoire», semblent peu répandues, rendant peut-être utile un des aspects de la «mission» que s’est fixée le collectif pro-laïcité d’Aubervilliers: déconnecter islam et voile. «Le voile est obligatoire… à partir de 13 ans, je dirais», avance timidement Rabeb, 21 ans, vêtue d’une tenue blanc crème de la tête aux pieds, et son petit garçon, tout juste né, lové dans ses bras. «Obligatoire» aussi, selon Nora, qui affirme que la beauté de la femme doit «être réservée à son mari», et même pour Ouafae, qui n’en porte pas, mais estime que c’est «obligatoire après la puberté, c’est écrit dans le Coran», même si, selon elle, «Dieu laisse les hommes libres de faire ce qu’ils veulent» et qu’on peut «porter le voile et n’être pas un bon musulman».

«Si elles ont choisi de porter le voile, qu’elles le portent, elles sont libres! Mais qu’on ne fasse pas croire que c’est obligatoire», s’exclame au contraire Nadia Benmissi. Le voile, explique cette professeure de collège, n’est pas un choix spirituel, c’est une «interprétation radicale» du Coran, qui doit être lu différemment en fonction des époques et du contexte. S’il est «écrit dans le Coran» que les croyantes doivent «rabattre leur voiles sur leur poitrine» (Sourate XXIV, verset 31), il n’est pas plus «obligatoire» de porter le voile que d’être polygame pour être un bon musulman, justifie-t-elle. «La polygamie, elle est aussi écrite!» s’énerve Nadia Ould-Kaci. 

Le CFCM lui-même a indiqué en juin 2014 dans sa «Convention citoyenne» que selon lui le voile était une «prescription religieuse»

Interrogé par le Figaro, l’imam Tariq Oubrou estime lui aussi qu’il n’y a pas de «fondement univoque dans les textes» au port du voile. Mais l’argument est plus complexe qu’une simple ligne dans le Coran. Les théologiens français ne sont pas unanimes sur le sujet, et ont parfois changé d’avis, rendant les choses peu claires pour les femmes musulmanes. Le CFCM lui-même a indiqué en juin 2014 dans sa «Convention citoyenne» que, selon lui, le voile était une «prescription religieuse». Les arguments nuançant l’obligation de porter le voile semblent de fait méconnus ou rejetées des femmes interrogées au marché d’Aubervilliers...

Des femmes voilées qu’on entend peu

À entendre ce trio de militantes, c’est tout le discours dominant qui serait «pro-voile». «Les médias ont mis le voile à la une», déplore Nadia Ould-Kaci. «On est passifs: le voile intégral s’impose et on ne fait rien», regrette Nadia Ould-Kaci. «Quand j’ai montré à Faïza Zerouala (journaliste, auteur du livre de témoignages de femmes voilées Des voix derrière le voile) une photo de petite fille voilée, elle m’a reproché de l’avoir truquée», s’insurge la militante (contactée, la journaliste affirme leur avoir dit «qu'une photo non sourcée n’était pas une preuve»; «et quand bien même, un cas de fillette voilée n'est pas une généralité», ajoute-t-elle).

Des médias et des politiques majoritairement pro-voile? Une interprétation difficile à entendre. D’une part, parce que les attaques contre le voile se sont multipliées dans la classe politique, à droite comme à gauche, notamment lorsque la secrétaire d’État aux droits des femmes, Pascale Boistard, a déclaré n’être «pas sûre que le voile fasse partie de l’enseignement supérieur». D’autre part, parce qu’il est rare d’entendre des femmes voilées s’exprimer dans les médias (vous souvenez-vous d’avoir vu récemment une femme voilée en plateau télévision?), ce qui explique l’intérêt porté au livre de Faïza Zerouala, qui a souhaité «écouter les silencieuses», «celles dont on n’entend jamais la voix».

 La militante afro-féministe Ndella Paye a raconté son épuisement face aux injonctions  permanentes qu’elle devait subir à cause de son voile

Contre-productif?

Le trio semble aussi parfois mélanger les contextes. Comme lorsqu’on leur fait part de récits de femmes voilées françaises, à l'image de celui de la militante afro-féministe Ndella Paye, qui a raconté sur son blog Médiapart son épuisement face aux injonctions et demandes de justification permanentes qu’elle devait subir à cause de son voile. Nadia Benmissi, qui faisait état quelques minutes plus tôt des multiple «pressions» subies par les femmes, met alors en avant la «situation plutôt confortable» des femmes voilées en France, notamment par rapport aux femmes afghanes.

Au final, le collectif des Femmes sans voile donne parfois l’impression d’accentuer le formidable dialogue de sourds qui préside en France sur le sujet. Entendent-elles le ras-le-bol des musulmans, lassés d’être au centre des débats? Se posent-elles la question de savoir si leur démarche n’est pas contreproductive? «Et alors, il ne faudrait rien dire?» bottent-elles en touche, peu soucieuses de remettre en question leurs méthodes, et de s’interroger sur leur efficacité. À l’image, finalement, de dix ans de lois et de débat pour limiter le port du voile, qui n’ont fait que renforcer son usage dans l’espace public.

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