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Les ados américains ont appris à blaguer sur le 11-Septembre

Un mème réalisé à l'aide du site How-Old.net.

Un mème réalisé à l'aide du site How-Old.net.

Et cela ne signifie pas qu'ils sont idiots, ni insensibles.

Un matin d'avril, dans la salle de classe d'un ado américain un peu suivi sur Vine. Cours d'histoire. Sujet: les attentats du 11 septembre 2001. Les lumières de la salle s'éteignent et un exercice préparatoire apparaît au tableau, à côté d'une immense photo du World Trade Center au moment où le deuxième avion percute l'une des tours et où une énorme boule de feu surgit de l'autre côté. Des centaines de personnes sont mortes à cet instant précis. Des milliers d'autres furent condamnées à attendre la mort dans la chaleur suffocante des tours.

Quatorze années ont passé; dans la salle de classe, le gamin de seize ans voit la photographie et se dit qu’il y a là une occasion à saisir. Il sort son téléphone, commence à filmer les tours avant de tourner l’objectif vers son prof et de demander: «M. Varg? Je pensais que le 11-Septembre, c’était un coup de Bush.»

«Euuuh», fait M. Varg.


La vidéo a tourné en boucle sur Vine, frappée d’une légende extatique: «IL A TELLEMENT HÉSITÉ AVANT DE REPONDRE J’Y CROIS PAS C’EST BUSH QUI A FAIT LE COUP LES GARS JE LE SAVAIS.» Elle a été visionnée 4 millions de fois depuis. Toutes les deux ou trois heures, un(e) ado ajoute un commentaire aux milliers de messages enregistrés: «C’est un complot» ou «JE LE SAVAIS FRANGIN», ou juste une série d’emoji représentant des larmes de joie.

Des blagues qui visent les truthers

Ce n’est certes pas cela que l’aigle pleureur des images commémorant le 11-Septembre avait en tête lorsqu’il nous disait de ne jamais oublier. Mais quatorze ans plus tard, des adolescents trop jeunes pour se souvenir de cette tragédie y trouvent matière à rire.

Le mois dernier, des plaisantins ont piraté un panneau signalétique d’une autoroute du Minnesota. Ils ont modifié le message affiché pour faire apparaître les mots «BUSH EST DERRIERE LE 11-SEPTEMBRE». Lors de la conférence de presse du MVP de la NBA en mai, lorsque le basketteur Steph Curry a vu sa fille de deux ans s'emparer du micro, des ados de Twitter ont légendé une photo de l’événement: «DICK CHENEY S'EST ENRICHI GRACE A LA GUERRE EN IRAK.» Au printemps dernier, un lycéen californien a invité sa –très chanceuse– cavalière au bal de fin d'année en choisissant la thématique du terrorisme.


 

Les blagues sur le 11-Septembre visent les truthers, ces théoriciens du complot qui ont régné sur les sombres recoins d'Internet au début des années 2000. Il est souvent assez simple de lancer l'une de ces plaisanteries: il suffit de récupérer un slogan conspirationniste sur un site de l'époque et de le diffuser sur l'Internet d'aujourd'hui.

La phrase qui tourne le plus en ce moment? «Jet fuel can't melt steel beams» («Du carburant d'avion ne peut pas faire fondre des poutres d'acier»), référence à la devise des truthers, selon lesquels la puissance du feu provoqué par les crashs n'aurait pas suffit à détruire les tours (ce seraient bien entendu les bombes du gouvernement qui s'en seraient chargé). Plus de dix ans après les attentats, les farceurs numériques se sont emparés de ce slogan. Slogan qui, après une période d'incubation chez les twittos amateurs d'humour absurde, est devenu l'an dernier la blague préférée des ados américains, avant de devenir un mème confirmé au printemps 2015.

Désormais, les blagues sur le conspirationnisme du 11-Septembre sont partout. On voit des théories du complot dans la mousse des cappuccinos... Une photo sinistre de George W. Bush s'incruste subitement dans un fond d'écran d'iPhone... Un reportage de TV locale consacré au «code des textos d'ados» se transforme en explication du jargon truther... Un bug de ce nouveau logiciel de reconnaissance photo accuse Bush d'être à l'origine des attentats... Une tendance qui brosse un portrait prévisible des jeunes d'aujourd'hui: ils ne respectent pas leurs aînés; ne comprennent pas l'histoire; ne comprennent pas la valeur de la vie humaine –etc. Sur Vine, un apprenti-professeur leur remonte les bretelles: «Jeunes imbéciles. On ne plaisante pas avec le 11-Septembre. Ni maintenant, ni hier.»

On rigole du 11-Septembre depuis le début


 

La vérité, c'est qu'on rigole du 11-Septembre depuis le début. Les premières blagues sont apparues sur Internet le jour même. (Celle qui suit a été publiée sur un forum consacré à l'humour noir trois heures seulement après l'effondrement des tours: «Question: quels mots se cachent derrière les initiales "WTC"? Réponse: What trade center?»). Le professeur de civilisation américaine Bill Ellis a passé les mois qui ont suivi les attentats à recenser les blagues consacrées au terrorisme qui tournaient alors sur Internet. Il a remarqué que la plupart des Américains avaient fait une croix sur l'humour noir pendant la semaine qui a suivi les attentats, mais que les plaisanteries sur le 11-Septembre avaient vite pris une tournure patriotique –et qu'elles étaient très recherchées en ligne.

Des images vulgaires réalisées via Photoshop circulaient sur Internet; on pouvait ainsi voir des vues panoramiques de Manhattan avec des buildings en forme de doigt d'honneur en lieu et place du World Trade Center (et un Empire State Building phallique faisant subir les derniers outrages à Oussama ben Laden). Des insultes anti-arabes héritées de la guerre du Golfe furent réchauffées et resservies via des chaînes d'email aux messages militaristes et chauvins. Dans l'une d'elles, Oussama ben Laden est grimé en Grinch, le croque-mitaine inventé par le dessinateur et poète Dr Seuss, qui déteste l'Amérique pour diverses raisons potentielles: «Etait-ce son turban qui était trop serré / Ou le soleil du désert qui l'avait perturbé?»

Objectivement parlant, ces blagues ne sont pas drôles. Mais pour beaucoup d'Américains –qui, même lorsqu'ils n'avaient aucun lien avec les victimes, étaient profondément choqués par les attentats–, elles constituaient alors une forme de rituel. Des chercheurs ont relevé la même forme d'humour noir chez les enfants au lendemain de l'assassinat de Kennedy («Question: qu'est que Caroline a reçu pour Noël cette année? Réponse: un "Jack-in-a-box"», jeu de mots sur le diable qui sort de sa boîte et le cercueil). Le même phénomène a été observé sur les campus des universités américaines après la désintégration de la navette Challenger («Question: quels furent les dernières paroles prononcées par Christa McAuliffe? Réponse: "Et ce bouton, il sert à quoi?"»).

Verbaliser les sentiments

La télévision a transformé les événements relativement obscurs en expériences personnelles: les écoliers américains et les téléspectateurs de la chaîne CNN ont vu McAuliffe et ses six collègues mourir en direct; le décollage avait fait l'objet d'une émission spéciale. Soudain, chacun cherchait son propre moyen d'amortir le choc émotionnel. Dans un article datant de 1991 sur les plaisanteries consacrées à la catastrophe Challenger, Bill Ellis analyse l'étrangeté de la tragédie médiatique moderne. Un événement survient, et des «millions de personnes qui, en temps normal, n'auraient pas été affectées par la chose» se retrouvent «bombardées par des stimuli qui leur donnent envie d'agir, alors qu'ils ne peuvent en réalité offrir aucune aide concrète». Lorsque chaque présentateur rabâche ses «clichés sur le deuil et la souffrance», les blagues permettent de verbaliser les sentiments –réels et complexes– générés par la surmédiatisation commerciale et absurde de ces catastrophes.

Le 11-Septembre fut un évènement d'un nouveau genre: une tragédie sur médias sociaux. Lorsqu'une vidéo inédite faisait son apparition, elle n'était pas diffusée à heure fixe; elle ne traumatisait pas l'ensemble des téléspectateurs à un instant T. Elle était mise en ligne, disponible à tout moment –tout comme les commentaires, les théories du complot et les blagues qui leur étaient associés. Ellis prédisait une disparition des plaisanteries sur les attentats d'ici la fin du mois d'octobre 2001, mais elles ont tenu bon, changeant à chaque fois de cible et de forme.

C'est une réaction particulièrement saine face à l'étrange fardeau émotionnel que l'on a placé sur leurs épaules d'ados post-11-Septembre

Les histoires drôles du 11-Septembre se sont jouées des mesures ultra-sécuritaires des compagnies aériennes comme de la récupération des évènements par les patriotes-xénophobes; et nous observons aujourd'hui l'avènement des blagues postmodernes, qui traitent la tragédie comme une obsession propre à Internet (et non plus seulement comme une plaie ouverte). On demande aux Américains qui étaient à peine nés à l'époque des attentats de «revivre» les évènements –en participant aux traditionnelles cérémonies de commémoration, mais aussi en visionnant des vidéos étranges et obsessionnelles, serpents de mer prêts à surgir sur quiconque s'aventure dans les eaux troubles de YouTube. Oui, les jeunes se moquent des créations des truthers, créations qui flottent ça et là dans les eaux usées d'Internet: collages conspirationnistes, power ballads de variétés, documentaires YouTube où l'on voit les avions rentrer dans les tours (ou en ressortir) au ralenti. Et d'une certaine manière, c'est là une réaction particulièrement saine face à l'étrange fardeau émotionnel que l'on a placé sur leurs épaules d'ados post-11-Septembre.

Cette nouvelle génération d'histoires drôles ne cherche pas à se moquer de la tragédie en elle-même, mais de fait, elle exorcise les évènements, les purge de la conscience collective américaine. «On comprend tous dans les grandes lignes ce qui s'est passé le 11 septembre 2001, et on a tous entendu plusieurs théories à ce sujet», m'explique Meghan Autry, une adolescente de 17 ans originaire de Géorgie –«mais le sujet ne nous intéresse pas plus que ça».

Si les truthers font rire les jeunes d'aujourd'hui, c'est parce qu'ils ont plus de recul émotionnel. Pour eux, ces théories ne sont pas choquantes, elles sont simplement grotesques (le fait de surjouer l'ahurissement en découvrant une théorie du complot est l'un des leitmotivs des blagues adolescentes). Ils s'amusent par ailleurs de voir les truthers encore exclusivement obsédés par un événement qui commence à dater. Autry m'a expliqué que les jeunes américains sont plus intéressés par la véritable corruption gouvernementale (et par les scandales qui éclaboussent actuellement la police aux quatre coins du pays) que par ces vieilles histoires de détournements aériens et d'affaires prétendument étouffées. Lorsque Oussama Ben Laden est mort en 2011, on s'est beaucoup moqué des adolescents et de leur manque de culture générale («Genre, c'est qui ce mec?»), mais le fait que les jeunes s'intéressent plus à la brutalité policière et au racisme institutionnel qu'à de vieilles controverses réchauffées me semble indiscutablement positif.

Par ailleurs, les plaisanteries visant les truthers se sont avérées être des outils efficaces dans la lutte contre les théories du complot plus récentes et plus dangereuses, comme le mouvement anti-vaccination, visé dans ce slogan ironique: «Le carburant d'avion ne peut pas faire fondre les vaccins qui rendent autiste.» Contribuer à protéger une génération d'enfant contre les maladies: quelle meilleure justification pour, en 2015, plaisanter avec le 11-Septembre?

Moins penser au fond

J'ai récemment passé un coup de fil à Mike Berger, coordinateur média du site truther 911Truth.org, pour lui dire que son mouvement était devenu la cible de blagues juvéniles. Berger ne s'est pas senti visé: «Mon engagement ne date pas d'hier, j'ai donc appris à laisser une bonne partie de ma colère de côté», m'a-t-il expliqué. Il exprime néanmoins un regret: selon lui, ces blagues détournent des arguments complexes pour en faire des slogans risibles. «Il existe des informations solides sur le 11-Septembre, mais elles sont éclipsées par ces mèmes grotesques», affirme-t-il. «Et plus on transforme les infos en mèmes, moins on pense au fond, à la vraie nature des propos.»

Or, c'est exactement le but. Les adolescents ont passé en revue les reliquats numériques générés par le traumatisme de la génération de leurs parents, et ont estimé que cet héritage occupait une part trop grande de l'espace culturel. Alors, ils aplatissent ces restes à grand coup d'humour noir et ils les jettent à la poubelle. Une théorie du complot est réduite à l'état de slogan, puis elle est transformée en pirouette rigolote, se mue ensuite en simple formule absurde; enfin, elle se ringardise. Ce qui était une conspiration sera bientôt de l'histoire ancienne.

Autry a remarqué chez les gens de son âge que les plaisanteries sur le 11-Septembre faisaient beaucoup moins rire qu'il y a quelques mois. Elles commencent à investir des espaces numériques bien particuliers; ceux où des adultes émerveillés pensent tout apprendre des nouvelles tendances adolescentes (sans savoir qu'elles sont déjà dépassées). La preuve? Des blagues de ce genre apparaissent sur Facebook.

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