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Faut-il aider l'Afrique?

Pierre Malet, mis à jour le 16.09.2009 à 16 h 32

Dans son livre «L'Aide Fatale», l'économiste Dambisa Moyo s'insurge contre l'assistance portée au continent noir.

Il faudrait fermer les robinets, en finir définitivement avec l'aide au continent noir. Du jour au lendemain, brutalement. Pas pour faire des économies en période de crise économique en Occident. Mais pour le bien de l'Afrique. Pour la sauver. Car l'aide serait la cause de tous ses maux, de son sous-développement.

C'est la thèse défendue par l'économiste zambienne Dambisa Moyo dans un essai Dead Aid, qui fait grand bruit dans les pays anglo-saxons et figure sur la liste des best sellers du New York Times. D'autre part, le Time a classé son auteur parmi les 100 personnalités les plus influentes du monde.

La thèse n'est pas nouvelle. Mais cette fois-ci elle est défendue par une Africaine. Comme elle le souligne dès le début de son ouvrage ce débat est d'habitude l'apanage d'hommes Occidentaux. Diplomée en économie d'Oxford et de Harvard, Dambisa Moyo a travaillé pour la Banque mondiale et pour Goldman Sachs. Relativement jeune, 40 ans, elle a de l'avis des médias un physique avantageux. Par ailleurs, son essai qui vient d'être publié en France le 16 septembre sous le titre L'aide fatale, est écrit dans un style simple et clair, qui tranche avec celui de beaucoup d'essais économiques. En Afrique, Moyo a rapidement conquis une certaine popularité. Une partie des élites en ayant assez de voir le continent noir présenté comme un perpétuel mendiant.

Pour sauver l'Afrique Moyo propose un «remède» draconien: chaque pays donateur doit passer un coup de fil à ses dirigeants leur annonçant que l'aide cessera dans cinq ans. Une mesure qui les poussera à chercher des sources de financement sur les marchés. Moyo souligne que des pays du continent ont réussi à se faire financer par le marché, notamment le Ghana. Mais si Joseph Kabila, le président de la République démocratique du Congo, fait le même genre de tentative sera-t-elle couronnée de succès? Le président de la Somalie aura-t-il plus de réussite? Rien n'est moins sûr. Même les médias peu suspects de «socialisme rampant» comme The Financial Times sont bien obligés de reconnaître que la confiance de Moyo dans les vertus de la « main invisible » du marché est sans doute excessive. Dans un éditorial intitulé «Aider ou ne pas aider», le quotidien saumon considère qu'il ne suffit pas de supprimer l'aide pour sauver l'Afrique. Le FT souligne que les problèmes sont bien plus complexes et comportent une dimension politique.

Moyo tente de justifier son peu d'appétence pour les considérations politiques en soutenant que l'on surestime notamment l'importance des problèmes ethniques. Puisque, selon elle, sur le continent africain, les regroupements de populations dans les villes ne se font jamais selon des critères ethniques. Contrairement à ce qui se passe sur d'autres continents. Argument très contestable. Un de ceux qui donnent l'impression qu'elle a peu fréquenté les quartiers populaires d'Afrique. Elle connaît sans doute mieux les questions urbanistiques de Londres, la ville où elle habite, que celles du continent qu'elle a quitté à l'âge de 18 ans. Ce que personne ne pourrait lui reprocher, si elle ne se montrait pas aussi péremptoire.

Vive la Chine, à bas l'Occident

De même l'idée selon laquelle l'aide publique serait la principale source de corruption paraît injustifiée, même au quotidien de la City. «Les multinationales ont versé des pots-de-vin pour obtenir des contrats. Et les banques ont récupéré des milliards détournés par les dictateurs». En un mot, le secteur privé n'est pas plus vertueux que le public. Dans un chapitre intitulé «Les Chinois sont nos amis», l'économiste estime que le salut viendra des investissements chinois. Argument d'autant plus étonnant qu'elle explique auparavant que, pour sortir l'Afrique du sous-développement, il faut que les nouvelles classes moyennes demandent des comptes aux dirigeants sur la façon dont ils gèrent le pays. Or, les investissements chinois sont parmi les plus opaques qui soient. En République démocratique du Congo, même le Parlement ne connaissait pas la nature des contrats signés avec Pékin alors qu'ils portaient sur des milliards de dollars.

Si les Chinois sont portés aux nues dans son ouvrage, en revanche, les Occidentaux font l'objet d'un véritable réquisitoire. Selon elle, ils ont notamment eu le tort de prêter de l'argent à Jean Bedel Bokassa, le dirigeant de la Centrafrique qui, toujours d'après Moyo, mettait les têtes de ses ennemis dans son frigo. Un argument choc. Mais un peu facile. Les donateurs pouvaient-ils prévoir que Bokassa ferait un tel usage de son réfrigérateur? Et Dambisa Moyo a-t-elle pris le petit déjeuner chez Bokassa pour être si sûre de son fait? Un auteur Occidental utilisant de pareils arguments aurait sans doute été taxé de racisme. D'autre part, les Chinois auraient-ils fait preuve de plus de fermeté à l'égard de Bokassa? A voir, puisque leurs principaux alliés sur le continent sont le Soudan, le Zimbabwe et l'Angola. Pays dont le bilan est très léger en matière de défense des Droits de l'homme.

L'argumentaire de Dambisa Moyo séduit à l'heure où l'Afrique cherche un nouveau souffle. Mais il est un peu court. Comme le souligne Francis Fukuyama dans Slate: «Les racines du malaise politique africain vont au-delà de la politique d'aide depuis l'indépendance.» Il note que la condamnation en bloc des financements par les Etats occidentaux ne permet pas de faire la distinction entre, par exemple, «le soutien militaire au régime de Mobutu et la politique de lutte contre le Sida ». Tous les programmes de soutien à l'Afrique n'ont pas lamentablement échoué: ils n'ont pas uniquement servi à faire rouler en 4x4 flambant neufs les représentants locaux d'ONG occidentales. Alors que, dans les années quatre-vingt-dix, de nombreux experts prévoyaient que le Sida allait décimer des peuples entiers, le taux de prévalence a reculé de façon spectaculaire dans beaucoup de pays, notamment en Ouganda. Quelle grande entreprise voudrait investir dans un pays dont plus de la moitié de la population serait en train de mourir du Sida ?

De même, en République démocratique du Congo, la MONUC (Mission des Nations Unies pour le Congo) maintient un semblant de paix pour un coût d'un milliard de dollars par an. Si les Chinois peuvent y construire des routes alors que la RDC en était jusqu'alors presque dépourvue, c'est bien parce que la MONUC est présente en RDC. D'ailleurs, l'essai de Moyo ne donne presque jamais la parole aux Africains. Pour défendre sa thèse, elle invente même un pays totalement fictif, le Dongo. Une belle idée, sauf que l'Afrique n'est pas une fiction. Elle existe bel et bien. Si on demande aux villageois s'ils se porteraient mieux sans l'aide des ONG, il y a de fortes chances qu'ils répondent par la négative.

Un petit détournement d'argent, c'est une grande réussite

Pour venir à l'appui de sa thèse, elle cite deux illustres fils de l'Afrique, le président du Sénégal et celui du Rwanda. Dans une interview accordée à Time, le président Paul Kagamé a déclaré: «Maintenant il faut poser une question à nos donateurs et partenaires qui ont tant dépensé d'argent : qu'est ce que cet argent a changé en Afrique ? Dans les 50 dernières années vous avez dépensé 400 milliards de dollars sous forme d'aide. Mais quels sont les résultats visibles?» Tout aussi flamboyant, Abdoulaye Wade aurait dit en 2002: «Je n'ai jamais vu un pays se développer grâce à l'aide et au crédit. Tous ceux qui ont réussi, en Europe, en Amérique, au Japon, ou en Asie —comme Taiwan, la Corée, Singapour— ont cru au marché. Il n'y a pas de mystère ici. L'Afrique s'est trompée de route après l'indépendance».

Dambisa Moyo oublie de préciser que le Sénégal et le Rwanda figurent parmi les pays les plus aidés. Paul Kagamé est au pouvoir depuis 1994. Abdoulaye Wade depuis 2000. Aucun d'eux n'a demandé aux donateurs de réduire le montant des aides. Bien au contraire.

Au point qu'au Sénégal, certains d'entre eux emploient l'expression «coefficient d'évaporation» pour évoquer les détournements qui restent de l'ordre de l'acceptable. Si seuls 15 % des sommes allouées sont détournées il s'agit, selon eux, d'une réussite. Le «grand plan» de Dambisa Moyo restera sans doute un vœu pieux. Au grand soulagement de beaucoup, notamment parmi les plus pauvres. Mais il aura au moins eu un mérite. Celui d'ouvrir un vaste débat sur l'avenir du continent.

Pierre Malet

Image de une: Construction d'une route au Nord de Nairobi, au Kenya, juillet 2008, financée par une société chinoise.

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