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Comment les candidats à la présidentielle sont devenus rasoirs

Capture d'écran de l'émission "100 minutes pour convaincre" où Nicolas Sarkozy a révélé en 2003 ses ambitions présidentielles en déclarant qu'il n'y pensait pas seulement en se rasant.

Capture d'écran de l'émission "100 minutes pour convaincre" où Nicolas Sarkozy a révélé en 2003 ses ambitions présidentielles en déclarant qu'il n'y pensait pas seulement en se rasant.

Alain Juppé s'y est encore laissé prendre. La petite phrase lâchée par Nicolas Sarkozy en 2003 sur son rasage est devenu un running gag qui commence à nous hérisser les poils.

Le 20 novembre 2003, sur le plateau télé de l'émission 100 minutes pour convaincre, Alain Duhamel est face à Nicolas Sarkozy. L'élection présidentielle est encore loin, et le choc de celle de 2002 encore frais, mais, l’air de rien, le journaliste cherche à pousser le politique à sortir de son ambiguïté et à exprimer clairement ses ambitions.

«Laurent Fabius a reconnu que, quand il se rasait le matin, il lui arrivait de penser à sa candidature à l’élection présidentielle. Est-ce qu’il vous arrive aussi, à ce moment-là, de penser à l’élection présidentielle ?»

La réponse de Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur au sein du gouvernement Chirac, ne se fait pas attendre: 

«Pas seulement quand je me rase.»

En une tournure amusée, il révèle pour la première fois son objectif: l'élection de 2007.

 

Aujourd’hui, le président est passé, mais la petite phrase est restée. Ce jeudi 9 juillet encore, Alain Juppé l’a réutilisée à sa manièreInvité de la Radio Télévision Suisse, le maire de Bordeaux réaffirme sa volonté d’être le prochain président de la République. Puis il ajoute:

«Je ne vous cache pas que quand je me rase, je pense à me raser. Je regarde si je n'ai pas oublié un poil ici ou là, je ne pense à rien d'autre.»

Par ce détournement, il se défend de toute obsession personnelle et se démarque du même coup du style de Nicolas Sarkozy.

Douze ans, ça use énormément

L’art de la petite phrase est un exercice difficile. Habile, simple, éloquente, elle doit marquer les esprits, ou mieux, rester dans les annales. «La politique, ça se fait à coups de pied dans les couilles», fait partie des citations qui ont survécu à Charles Pasqua, un des maîtres du genre, même s’il ne faisait pas rire tout le monde.

De ce côté, la sentence de 2003 est un franc succès: en douze ans, elle n’a pas arrêtée d’être reprise, jusqu’à devenir un running gag des interviews politiques.

En me rasant le matin, je n'exclus rien. Être viré d'un gouvernement, ça peut mener loin: regardez François Fillon!

Yves Jégo

Le premier à la déterrer est Xavier Bertrand, en juillet 2008. Il est interpellé lors d’un chat par un internaute qui lui demande à quoi il pense en se rasant. Fraîchement nommé ministre du Travail dans le gouvernement Sarkozy, il peut difficilement reprendre la citation culte à son compte et répond, pragmatique:

«Le matin, en me rasant, je pense à ne pas me couper.»

Des reprises assassines ou politiques

En juillet 2009, la petite phrase se change en pic assassin. Yves Jégo, ex-secrétaire d’État chargé de l’Outre-mer, est renvoyé du gouvernement. Amer, quand un journaliste du Figaro lui demande comment il envisage son avenir il répond:

«En me rasant le matin, je n'exclus rien. Être viré d'un gouvernement, ça peut mener loin: regardez François Fillon!»

Le rasage peut être aussi une affaire de femme. En novembre 2009, Martine Aubry fait directement allusion à Nicolas Sarkozy lorsque sur France2 on l'interroge sur la présidentielle:

«Moi ça me rase, cette question et je vous le dirai tous les jours, ça me rase

En février 2013, c'est au tour d'Arnaud Montebourg de réutiliser la formule:

«Je n'ai pas besoin de dire que je pense à la présidence de la République en me rasant. J'y pense depuis des années en me brossant les dents.»

Gamberger pendant le brossage de dents, une image certes moins virile que celle du rasage de barbe, mais l'idée est là: le ministre du Redressement productif lorgne sur l'Élysée et ne s'en cache pas.

Le trait de la facilité

La formule devient un trait d'humour des interviews politiques. Facile à placer lorsqu'il s'agit de répondre de ses ambitions. Ainsi, en février 2013, Manuel Valls, interrogé par un journaliste du Parisien sur son rasage matinal, adopte la même tactique (ou dérobade) que Xavier Bertrand en son temps:

«Quand je me rase, je pense… à ne pas me couper

Quand je me rase tous les matins, je ne pense pas à Nicolas Sarkozy. Voilà

Alain Juppé

La petite phrase est devenue le symbole de ce narcissisme beaucoup reproché à Nicolas Sarkozy et ses rivaux se font un plaisir de l'utiliser à l'inverse. Ainsi, Claude Bartolone, président PS de l'Assemblée, assure en mai 2013 sur France Inter qu'il ne rêve pas d'un poste de ministre:

«Je suis très bien où je suis. Je ne pense à aucune autre fonction en me rasant.»


Un an plus tard, en mars 2014, alors que plane la rumeur d'un prochain remaniement ministériel, Laurent Fabius balaie la question d'un journaliste de France Inter en ces termes:

 «Je suis très bien là où je suis. Je pense, en me rasant, surtout à ne pas me couper

Réutilisée par ses rivaux

La formule rasante commence à devenir rasoir. En septembre 2014, elle revient encore, un chouïa plus innovée, dans la bouche d'Alain Juppé déjà lui. Irrité que les journalistes ne lui donnent de la parole que pour commenter la course aux primaires 2017 de Nicolas Sarkozy, son principal adversaire, il lâche:

«Quand je me rase tous les matins, je ne pense pas à Nicolas Sarkozy. Voilà.»

 

Vous vous rendez compte si je vous disais aujourd'hui que je pense à la future élection chaque matin en me rasant?

Nicolas Sarkozy

À force de reprises et de détournement, la petite phrase a peu à peu perdu de son piquant. Encore recyclée par le ministre de l'Économie, Emmanuel Macron, en octobre 2014 au détour d'une phrase («Je ne pense pas à Bruxelles en me rasant. Je pense plutôt à mon pays et aux Français»), c'est à peine si elle fait lever un sourcil aux journalistes.

Finalement entrée dans le langage courant

Ces derniers sont d'ailleurs les premiers à avoir usé et abusé de l'expression, bien pratique pour publier des titres accrocheurs. On a donc pu lire sur Paris Match: «Hervé Morin y pense en se rasant» puis sur MyTF1News: «Présidentielle: Bayrou n'y pense pas qu'en se rasant»

L'expression est même en passe d'entrer dans le langage courant, comme on peut le voir dans cet article du JDD qui cite le président du RC Toulon décrivant l'ambition de Serge Blanco. On pourra bientôt lire dans les dictionnaires d'expression:

«Y penser en se rasant: aspirer au pouvoir et le révéler de manière à peine voilée

Tuée par son propre père

C'est finalement Nicolas Sarkozy lui-même qui a achevé de démoder sa formule en s'auto-citant deux fois. En septembre 2009, devant David Pujadas:

«J’avais été très sincère quand, avant 2007, j’avais dit que j’y pensais en me rasant. Là, je vous dit vraiment avec la même sincérité: non, je n’y pense pas.»

Puis devant les nouveaux adhérents de l'UMP en mars 2015:

«Vous vous rendez compte si je vous disais aujourd'hui que je pense à la future élection chaque matin en me rasant?»

Une façon de se renier lui-même et de démontrer qu'il se situe maintenant bien au-dessus de tout dessein politique personnel. La prochaine présidentielle arrive, il va être temps de changer une bonne fois pour toute de formule...

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