Monde

Dans le cortège des anti-Obama

Christopher Beam, mis à jour le 16.09.2009 à 13 h 11

Plongée au cœur de la manifestation du 12 septembre à Washington

«Hommes en colères, chaud!» s'égosille un manifestant au milieu de la foule qui encombre Freedom Plaza, ce samedi matin. La manifestation du «12-Septembre», annoncée en fanfare par Glenn Beck [animateur télé sur Fox News] et organisée par le collectif des groupes conservateurs à l'origine des Tea Parties du printemps dernier, doit se dérouler entre la place et le Capitole à partir de 11 h 30. Mais à 10 h, la place est si noire de monde que la police a fermé Pennsylvania Avenue et que le cortège s'ébranle déjà. Une manifestation conservatrice est une notion quelque peu paradoxale, en partie parce que les plus grands mouvements de protestation de l'histoire récente (Vietnam, Irak) rassemblaient une jeunesse progressiste révoltée par la politique conservatrice. Mais aussi parce que la logique voudrait que les conservateurs soient rarement de grands agitateurs; il n'est pas évident d'agiter les foules pour défendre l'immobilisme.

Cependant, l'exercice est peut-être plus naturel alors que les Démocrates contrôlent la Maison Blanche et les deux chambres du Congrès. Aujourd'hui, le problème que rencontrent les manifestants est le suivant : si tout le monde est contre le Président, personne ne semble l'être pour les mêmes raisons. Dave Johnson, venu de Woodstock, dans l'État de New York, ne pense pas que ce soit nécessairement un problème. Montrant les banderoles, il remarque que le message anti-guerre était simple : «Quittez le Vietnam» Aujourd'hui, fait-il valoir, «on est contre le marché du carbone [cap-and-trade], les impôts, les tsars, la répartition des richesses». Cette manifestation serait, de ce fait, «plus forte en termes d'implication des esprits».

C'est une façon de voir les choses. Mais on peut aussi et surtout y voir une certaine confusion. L'une des raisons en est que nombre de protestataires n'ont aucune expérience des grandes manifestations, et pour certains, cela se voit. Si la plupart des slogans scandés respectent une bonne structure rythmique - «On veut du bon sens!» - ce n'est pas le cas pour tous. «Premier amendement! Premier amendement!» hurle ainsi un manifestant. L'oreille se rend vite à l'évidence : ça sonne mal. Mais d'autres prennent vite la main. Devant le premier amendement [garantissant la liberté d'expression] exposé sur la façade du Newseum [musée de la presse], sur Pennsylvania Avenue, un homme pointe le doigt et se met à scander: «Lisez ça! Lisez ça!». D'autres slogans sont directement empruntés à la phraséologie progressiste, du type «l'union fait la force». J'aperçois même une pancarte «Power to the People». Celle qui la brandit, Dana Thomas, de Reston, en Virginie, m'explique posément que John Lennon était en réalité un conservateur. «Vous connaissez les paroles de 'Taxman'» ? (C'est George Harrison qui a écrit cette chanson; John Lennon a composé celle-ci, qui pourrait être interprétée comme le rejet d'un État trop présent.

De même que la cérémonie d'investiture d'Obama a été décrite comme historique, les tenants des Tea Parties s'envisagent sous un jour grandiose : «C'est formidable, d'entrer dans l'Histoire», s'enthousiasme Nick Gingric, de Freeberg, en Pennsylvanie, «Je crois que c'est le plus grand cortège que Washington ait jamais connu». L'un de ses voisins approuve : «C'est le plus grand rassemblement américain que j'aie vu de toute ma vie». Le nombre de participants est, du reste, matière à débat. L'un des organisateurs annonce à un moment qu'ABC News compte environ 1,5 million de manifestants, mais l'article paru sur le site d'ABC News, en accord avec le New York Times et d'autres sources, parlera plutôt de «dizaines de milliers».

«Ne me marchez pas dessus»

Les références historiques abondent. Une femme arbore un tee-shirt exhibant les Pères fondateurs des États-Unis avec la légende «Extrémistes de droite»; sur des affiches, Obama est représenté avec les moustaches de Hitler; la Tea Party [révolte de 1773 contre les colons britanniques], utilisée au départ comme une métaphore par les conservateurs en désaccord avec le plan de relance et le plan de sauvetage de l'automobile, est devenue un cri de ralliement; des manifestants sont affublés de perruques blanches surmontées d'un tricorne; les drapeaux Gadsen [ou «Don't Tread on Me», «Ne me marchez pas dessus», emblème des libéraux pendant la guerre d'Indépendance] le disputent à la bannière étoilée; une vidéo projetée devant le Capitole compare les mesures d'Obama à celles qui ont déclenché la guerre d'Indépendance [1775-1783], avec une voix-off vibrante qui clame que «la Mère Liberté connaît aujourd'hui son plus grand défi».

La plupart des causes de mécontentement sont classiques : TARP (plan de sauvetage des banques), plan de relance, réforme de la santé, marché des émissions de carbone, etc. D'autres sont nouvelles. Je suis notamment frappé par l'obsession des manifestants vis-à-vis des «tsars» du Président [ses conseillers spéciaux sur des domaines précis]. Tout le monde répète le nombre de tsars nommés par Obama : 37. Et tout le monde les critique vertement. «Ce sont de dangereux socialistes», dénonce Davy Reeves de Kalamazoo, Michigan. «Je ne suis pas d'accord avec tous ces tsars», renchérit Geri Shea de Leesburg, Virginie, «C'est anticonstitutionnel»

Le représentant républicain de Géorgie, Tom Price, s'enflamme sur la question: «Le pays doit être gouverné par le peuple, pas par les tsars!» Et le représentant de l'Indiana, Mike Pence, de rappeler à son auditoire que «nulle part notre Constitution ne mentionne le mot tsar». La vidéo d'ouverture du rassemblement note qu'Obama a nommé «plus de tsars en six mois que la Russie tsariste n'en a connu en trois siècles». Le rappeur républicain Hi-Caliber, qui est venu donner de la voix, parvient de son côté à faire rimer tsar avec Bill Maher [comique américain particulièrement acide envers les Républicains]. Une banderole comporte même un slogan anti-tsar rédigé en cyrillique. Je demande à quelques manifestants en quoi les tsars d'Obama sont différents des conseillers non élus dont s'entoure tout président. «C'est vrai, tous les présidents ont des conseillers», concède Kelly Grillo, de Northfield, New Jersey, «mais Obama en a beaucoup trop».

Van Jones, conseiller spécial aux emplois verts, qui a récemment démissionné à cause de propos assez crus tenus à l'encontre des Républicains, et de la signature qu'il a apposée à une pétition sous-entendant l'implication du gouvernement dans les événements du 11-Septembre, a droit à un traitement de faveur. Tout comme le spécialiste du droit constitutionnel Cass Sunstein, récemment intronisé «tsar de la régulation» [à la tête de l'OIRA, Office of Information and Regulatory Affairs], épinglé pour sa lutte contre la maltraitance des animaux : «Il pense que les rats devraient avoir droit à des avocats, à des procès contre les humains», s'insurge Davy Reeves de Kalamazoo. «Eh bien, les rats, ils n'ont rien à faire chez moi».

Les manifestants rappellent aussi aux membres du Congrès qu'ils doivent lire les textes de loi. Betsy McCaughey, présentée par le maître de cérémonie comme «celle qui a lancé le mouvement en lisant véritablement les projets de loi», monte sur le podium armée de son sempiternel classeur renfermant les textes sur la réforme de la santé, et se met à en lire des extraits. (Ses déclarations font écho aux idées qu'elle a exprimées dans le New York Post en juillet dernier, largement réfutées depuis.) «Le Congrès devrait lire les projets de loi, mais ce serait encore mieux s'il lisait ça un peu plus souvent»,  proclame le Républicain Mike Pence, en brandissant la Constitution.

Malheureusement, la lecture des projets de loi ne résout rien, comme le démontre l'échange que j'ai avec un jeune homme venu de Caroline du Sud :

Lui : Vous avez lu le projet de loi sur la réforme de la santé ?
Moi : Oui, en partie.
Lui : Pensez-vous qu'il assure une couverture santé aux immigrés clandestins ?
Moi : Non.
Lui : Alors vous ne l'avez pas lu !

Le fait est que la loi ne prévoit pas d'assurer les immigrés clandestins.

Les contestataires avec qui je discute ne tiennent pas spécialement à négocier avec Obama. Ils ne sont pas là pour tergiverser sur le montant que doivent atteindre les aides sociales en matière de santé (300 % ou 400 % au-dessus du seuil de pauvreté?). Qu'attendent-ils alors du Président? «Qu'il démissionne», dit simplement Jack Gillies de Fort Lauderdale, Floride, qui organise chaque semaine un tea party dans sa ville, avec entre 50 et 60 participants qui brandissent des pancartes à un coin de rue. Quand je lui demande s'il n'y a pas de compromis possible, il tranche par un «Aucun, tout ce qui sort de sa bouche est un mensonge».

Il apparaît par ailleurs que Joe Wilson, jusqu'alors obscur représentant de la Caroline-du-Sud, a gagné ses lettres de noblesse auprès des conservateurs, en lançant un tonitruant «Menteur!» à Obama lors de son discours sur la réforme de la santé le 9 septembre. «Joe Wilson, tsar de la vérité», peut-on lire sur une banderole. Ou encore: «Joe Wilson aurait dû lancer sa chaussure». Les manifestants estiment dans l'ensemble que Wilson a eu raison et qu'il n'avait pas à s'excuser. D'autres se montrent plus nuancés: «Il aurait dû expliquer pourquoi il a dit ça», pense Wayne Pearson de Duncan, Caroline-du-Sud, «il aurait pu s'excuser pour n'avoir pas respecté le protocole, sans renier ce qu'il a dit».

La chaîne Fox News talonne de près Joe Wilson dans le taux de popularité du jour. Je m'approche d'une femme dont la pancarte affirme: «Fox News, seul média de l'Amérique!». En tant que représentant d'un autre média, je suis vexé, lui dis-je. «Fox News et Slate!» rectifie-t-elle gentiment. Kathy Johnson, de Woodstock, est la femme de Dave. Je leur demande ce qui les amène ici : «Vous avez une heure devant vous?», s'enquiert-elle. Quant à Dave, tout l'amène ici : réforme de la santé, impôts, socialisme. Il m'alerte sur un nouveau sigle, la «DDA», ou destruction délibérée de l'Amérique. Puis il se fait prophète: avec l'augmentation du déficit, les gens vont se détourner du dollar, ce sera la «fuite des devises», qui obligera le gouvernement soit à augmenter les impôts, soit à actionner la machine à billets. Lui a déjà commencé à retirer ses billes et à investir à l'étranger. «Je parie contre les États-Unis», résume-t-il.

Non loin de là, un groupe d'hommes et de femmes bien habillés, prénommés «Les milliardaires en galère» agitent les pancartes suivantes: «Moins de santé, plus de richesse!», «Donnez-leur de l'aspirine!», «Touche pas à mon matelas!». Le tout au son de slogans qui dénoncent comment la réforme de la santé menace leur train de vie. Le second degré de la chose échappe à certains. L'un des manifestants reprend en chœur l'air du chant abolitionniste «The Battle Hymn of the Republic», dont le refrain est devenu «Sauvons le status quo!». Une autre n'en revient pas: «Ils nous font dire ce qu'on n'a pas dit! On les croit de notre côté, mais ils ne le sont pas!». Un membre du mouvement des Tea Parties est lui convaincu de leur bonne foi: «Ils sont avec nous. Comme ils sont riches, ils nous remercient d'être tous là».

C'est en tout cas ce qui ressemble le plus à une contre-manifestation. Quoique, voilà que je distingue ce qui rappelle un slogan de campagne d'Obama sur le tee-shirt de deux hommes où trône en grosses lettres l'expression «Fired Up!» ["Bouge !"]. Mais alors que je m'approche pour regarder de plus près, l'un des hommes se retourne. Dans son dos, il est écrit: «Menteur!».

Traduit par Chloé Leleu

Omage de Une: La manifestation du 12 septembre 2009 à Washington.Progress Ohio-Wikimedia

A lire également: Obama a-t-il convaincu le Congrès?, Barack Obama s'est surpassé dans son discours sur la réforme du système de santé, Et maintenant, place au discours du Président…Réforme du système de santé: la pilule Obama ne passe pas, Doc America a tout faux et Obama ne réformera pas l'assurance santé.

 

 


Christopher  Beam
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