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Résultats du bac: pourquoi se vante-t-on des notes de ses enfants sur Facebook?

C’est l’histoire de la vie... | Chad Sparkes via Flickr CC License by

C’est l’histoire de la vie... | Chad Sparkes via Flickr CC License by

Facebook est un lieu de frime parentale. Après les mots d’enfants, les déguisements et les anniversaires, voici les mentions au bac. Un univers de joie et de réussite un peu effrayant, mais typiquement français.

Les résultats du bac tombent et, cette année, ma timeline Facebook se remplit de statuts à la gloire des lauréats. Je vois beaucoup, beaucoup, de mentions très bien. Cela peut s’expliquer par le fait qu’il y a plus de mentions qu’à mon époque (non, moi, je n'en ai pas eu) et aussi parce que j’ai beaucoup d’amis profs, journalistes ou tout simplement diplômés du supérieur et que, statistiquement, les enfants issus ces catégories socio-professionnelles enregistrent une meilleure réussite que la moyenne des élèves. Je vieillis, mes amis aussi, les enfants grandissent, bref, ça y est, les parents de bacheliers publient massivement sur les réseaux sociaux.

Certaines personnes –pardon leurs enfants– décrochent des notes extraordinaires: 17,5 ou 18,5 de moyenne. Et alors que je voyais ça sur mon ordi, à la maison, et que j’entendais mes enfants (qui sont bien entendu des génies) converser à propos d’une histoire de brushing de Marie-Antoinette, de Minions, d’attentats et d’infini dans l’univers, j’ai commencé à me poser des questions sur leur réussite au bac. Comment le prendrai-je s’ils n’obtiennent pas de mention? Qu’est-ce que cela fait, aujourd’hui, d’être le parent d’un élève passable quand la réussite des autres vous saute au visage dès que vous allumez votre ordinateur?

Cela fait plusieurs années que la presse s’interroge sur la mise en scène de la vie des enfants sur Facebook. Et, quelles que soient les critiques, nous nous sommes habitués à voir de magnifiques photos de bébés, des déguisements rigolos, des mots d’enfants pertinents et de jolis cupackes colorés le jour d’anniversaire (macaron, éclairs, gâteaux décoré en pate à sucre suivant les années)… Une vie idéalisée où personne ne se roule par terre, refuse d’aller en cours, ni ne regarde des pornos à 12 ans. Ou des enfants qui pleurent ou qui tombent, mais c'est alors du second degré.

Cette exhibition parentale pose des questions et peut… créer des complexes. Virginie Despentes, qui décrit très finement les mœurs de l’époque dans Vernon Subutex ne loupe pas le sujet dans le tome 2. Il s’agit d’un long passage consacré au personnage de Marie-Ange, mère d’une petite fille, Clara:

«D’un point de vue social, la maternité avait été une déception. […] Les autre mères la démoralisent […] et que je te dégaîne le film de ma progéniture en train de faire la roue sur une poutre, de remonter un ordinateur les yeux bandées ou de reprendre un air d’opéra…

 

Clara est un ange mais, pour frimer, elle ne sert à rien. Elle tient ça de sa mère sans doute. Elle n’a pas la moindre prédisposition qui mérite d’être remarquée. Quand elle danse sur Maître Gims, on dirait Goldorak qui se chauffe. […] Pour mardi gras, cette année, son père lui a offert la robe d’Elsa. Une tenue de princesse sublime, dans l’emballage. Mais une fois dedans, la gosse ressemblait plus à Shrek qu’à autre chose. Marie-Ange a pris des photos, elle ne veut pas que sa fille se sente dénigrée. Mais elle ne les met pas sur Facebook. Elle est lucide.»

Est-on en train de passer à l’étape supérieure? La vantardise parentale va-t-elle s’exprimer via les notes, le bac donc, les études supérieures (j’ai vu passer quelques admissions à Science Po Paris) et le premier job? Mon fils est avocat? Ma fille chirurgienne? 

Cela n’a rien d’anodin dans le pays de Jules Ferry.

L'obsession des notes et diplômes

En France, comme l’expliquaient de manière limpide François Dubet, Marie Duru-Bellat et Antoine Vérétout dans l’ouvrage Les sociétés et leur école, nous vivons sous l’empire du diplôme. Et ceux obtenus entre 18 et 23 ans sont particulièrement cruciaux. Dans ce jeu, la mention très bien, la prépa ou la grande école feront la différence pour toujours. Et les autres participants conservent peu de chance de se refaire.

Il s’agit d’une forme d’injustice, comme les sociologues l’écrivaient dans la revue La vie des idées en 2011:

«Il s’agit bien de critiquer le rôle du diplôme tel qu’il pèse sur l’insertion et sur toute la suite de la vie professionnelle. Le poids du diplôme a des conséquences sur la justice des destinées et, par un effet en retour, sur l’éducation scolaire elle-même. »

On peut même aller plus loin, en expliquant que cette culture du diplôme ne rend pas les jeunes Français très heureux. En 2008, la sociologue Cécile Van De Welde avait comparé le destin et les aspirations des jeunesses d’Europe. Voici ce qu’elle tire comme conclusions de ce qu’elle a vu en France à l’époque:

«Les jeunes Français se distinguent par une absence perçue de droit à l’erreur, par l’intériorisation très forte du diplôme sur l’ensemble de leur trajectoire, par une pression sociale au classement avant 25 ans. Cette pression sociale au classement explique beaucoup de leurs caractéristiques à la fois sociales et familiales.»

Les parents qui tweetent innocemment ont bien raison de se réjouir pour leurs enfants, mais ils mettent la pression à tout le monde! Nous, adultes, qui sommes jaloux de notre indépendance, de notre singularité et de notre émancipation, nous devrions davantage prendre garde à la conception normative de l’enfance, de la jeunesse et de la vie que nous véhiculons en parlant de notre progéniture. La vie n’est pas faite que de cupcakes et de mentions très bien.

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