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Comment devient-on bipolaire?

when people run in circles | Gioia De Antoniis via Flickr CC License by

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Ce livre regroupe les témoignages de deux personnes vivant sous la description de «bipolaire» en laquelle elles se sont reconnues suite à un diagnostic psychiatrique.

J'ai choisi la vie: être bipolaire et s'en sortir

de Marie Alvery et Hélène Gabert

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Les deux récits se croisent au fil du livre: le chapitre sur l'héritage familial de Hélène se poursuit par la «Petite mythologie familiale» de Marie et ainsi de suite en passant par le chapitre sur les hospitalisations en psychiatrie de Marie, suivi par un chapitre vide d'Hélène, qui n'a jamais été hospitalisée...

Hélène et Marie montrent ainsi que leur trouble (bipolaire) est identique, mais aussi qu'il diffère, l'une relevant de la bipolarité de type 1 et l'autre de la bipolarité de type 2. Les deux supposent l'alternance de phases dépressives et de phases maniaques ou hypomaniaques, mais la bipolarité de type 1 est plus grave et nécessite plus souvent des hospitalisations.

Dans l'enfance, l'abandon

Globalement, elles considèrent que leur corps réagit mal et surtout trop violemment aux événements de vie problématiques, et que cela implique, avant toute chose, de prendre impérativement des médicaments, essentiellement des régulateurs de l'humeur, sans jamais céder sur ce point. En cela, elles s'inscrivent dans la lignée des écrits sur la bipolarité dont il semble parfois que là soit le message essentiel: le corps du bipolaire ne fonctionne pas bien, il faut pallier ce dysfonctionnement par des molécules.

Marie et Hélène ne manquent cependant pas de raconter comment leur enfance a déterminé leurs troubles. Elles dépeignent toutes deux la grande solitude à laquelle elles ont été confrontées du fait de parents ou de fratries qui ne faisaient guère cas de leur sensibilité, qui n'était pas forcément exacerbée dès le départ. Le descriptif de ces enfances, qui n'ont été ni sans joie ni exemptes de souffrances déstructurantes qui s'apparentent à différentes formes d'abandon, rappelle parfois le récit de Marie Cardinal; Les mots pour le dire, dont le titre, volontairement ou involontairement, est souvent repris. Pourtant, il s'en éloigne aussi énormément par le peu de place que le récit fait à l'élaboration de ce douloureux passé que les médicaments sont appelés à désamorcer jour après jour, prise après prise, à vie, malgré le rapport de leurs effets secondaires problématiques (risques pour les reins, prise de poids, pertes de mémoire...).

Quand l'autocontrôle devient insoutenable

Mention est cependant faite et de l'importance de la relation au psychiatre, nettement perçu comme aidant, et des thérapies cognitives qui, en matière de psychoéducation, permettent à Marie et Hélène d'adapter leur quotidien, notamment en leur apprenant à pratiquer le retrait et en évitant le stress qui a, sur leur problématique, le même effet détonateur que le manque de sommeil.

Mon écriture s'est faite miroir d'une personnalité se voulant parfaite au point de tout contrôler, de peur de déplaire ou de ne pas être aimée

Et puis de temps en temps, se fissure la façade de cette aide qui leur est apportée; quand apparaît la fatigue de lutter ad vitam contre soi-même en se contrôlant, ou quand cet autocontrôle semble tout simplement insoutenable. Hélène raconte alors comment elle a vécu l'écriture de ce livre:

«Le chapitre sur la vie quotidienne m'a [...] oppressée quand j'ai réalisé à quel point tout est contrôle et tension. Ce chapitre m'a placée au cœur d'un fonctionnement quotidien qui agite mes jours et mes nuits. J'étais en proie à une angoisse à son paroxysme [...]. Mon écriture s'est faite miroir d'une personnalité se voulant parfaite au point de tout contrôler, de peur de déplaire ou de ne pas être aimée.»

Il est fascinant de voir comment un même syndrome est appelé différemment suivant les époques, avec toujours la même force de conviction tant il semble rassérénant de pouvoir mettre un mot sur ce que l'on vit, à partir du moment où ce mot est entendu par les autres. Par exemple bipolaire, la bipolarité étant par la plupart considérée comme un trouble héréditaire ou à tout le moins familial. Alors on cherche les antécédents familiaux, comme Marie... Mais, se demande-t-elle:

«Comment savoir si mon arrière-grand-mère paternelle suicidée était bipolaire, si l'autre, du côté de ma mère, dépressive chronique, l'était aussi? À l'époque, on mettait ces maladies sous un même nom: "neurasthénie", maladie que l'on cachait précieusement sous le silence.»

Une erreur se glisse ici dans le livre: la définition qui est donnée de la neurasthénie en note est en fait celle de l'hypomanie, alors que la neurasthénie correspond plutôt à ce que nous appelons aujourd'hui «dépression». Or les mots ont leur importance et leur usage évolue avec les mentalités: si la neurasthénie était encore dissimulée (?), la bipolarité, qui y ajoute un état maniaque, ne se cache plus. Elle fédère. 

Dans une ou plusieurs décennies, un autre mot aura pris sa place. Mais qu'importe, ce qui compte, c'est de pouvoir dire... et ici, écrire, à tous, ce qu'il en est de la douleur d'exister au milieu des autres quand, une fois sur deux, on explose le cadre qui nous est imparti pour cela.

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