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Michel Gondry, cinéaste enfant toujours plein d’animation

Michel Gondry | Photo: Nicolas Spiess

Michel Gondry | Photo: Nicolas Spiess

Le onzième long métrage de Michel Gondry sort ce mercredi 8 juillet sur grand écran. Encore une fois, l’enfance a le premier rôle. L’occasion de demander au réalisateur de faire le point sur l’origine de sa candeur.

Clippeur de génie, réalisateur de pubs inoubliables, Michel Gondry creuse son sillon sur grand écran. Si, à priori, son travail de cinéaste peut apparaître hétéroclite (documentaire intimiste, conversation linguistique, comédies décalées ou adaptation d’une série culte avec Bruce Lee), il n’en dessine pas moins les contours d’une thématique récurrente: l’enfance.

Le plus souvent, il la cherche chez les adultes; dans Microbe et Gasoil, son 11e long métrage en moins de quinze ans de carrière, le réalisateur de La Science des Rêves l'explore directement avec les premiers intéressés. En l'occurrence, ils sont deux petits pré-pubères, qui prêtent leurs surnoms au titre et s'en vont pour une fugue vacancière dans une maison qu'ils ont fabriquée eux-mêmes.

L’occasion de cuisiner le Versaillais sur l’origine de sa candeur, sa fascination pour l’innocence et ses sources d’inspiration. D’un hérisson à Tarantino en passant par les super-héros, bienvenue dans la galaxie Gondry.

Michel Gondry cite souvent Le Hérisson dans le brouillard, un court métrage russe, comme son film d’animation préféré. À quel moment cette passion pour ce cinéma trop souvent considéré comme destiné aux enfants est-elle née et comment cette petite créature a-t-elle irrigué son imaginaire?

 

La silhouette de la maison avec le ciel étoilé, j’ai dû la faire cinquante fois! Lorsque j’ai emménagé à Paris en 1982-1983, j’ai été coloc avec Jean-Louis Bompoint (directeur de la photographie sur L’Épine dans le cœur et La Science des rêves), un ami fou de cinéma qui m’a fait découvrir des tonnes de films d’animation, dont Le Hérisson dans le brouillard. J’ai toujours été passionné d’animation mais, dans ce film, il y a des astuces, comme la projection de vraie eau pour faire des effets et des systèmes aussi sophistiqués que Disney mais dans un style très naïf. Avoir choisi le point de vue du hérisson avec tous ces animaux qui sont mystérieux, c’est génial, très tendre. Cette amitié avec le gros ours qui s’est inquiété pour lui, c’est extrêmement touchant. Le point de vue avec les branches, je m’en suis inspiré pour Human Behaviour de Björk, avec aussi des idées tirées de La Nuit du chasseur

Bien que le film soit russe, le drapeau à la fin du clip n’est pas un clin d’œil au Hérisson. Je me suis dit que les Américains étaient allés sur la Lune et avaient planté leur drapeau, ce que j’ai toujours trouvé extrêmement malpoli. Ils auraient pu planter un drapeau de la Terre. Évidemment, c’était la course contre les Soviétiques, mais j’ai imaginé ce que cela aurait pu donner s’ils avaient gagné cette course… Un juste rééquilibrage de l’histoire.

En tant que batteur dans le groupe Oui Oui, Michel Gondry a une incroyable capacité à rendre visible et spectaculaire le rythme (comme dans The Hardest Button to Button, des White Stripes). D’où vient cette appétence ?

 

C’est génial le Muppet Show. On n’avait pas tellement accès à ça quand j’étais enfant mais on me comparait souvent au cuisinier car on ne comprend rien à ce qu’il dit et que j’articule mal… Mon père avait un magasin d’instruments de musique à Versailles. Il m’a ramené des éléments de batterie petit à petit et j’ai commencé comme ça. J’ai fait du piano vers 8-10 ans –malheureusement, j’ai arrêté à l’adolescence. Mais les partitions, le solfège, ça m’est resté. Ce qui m’a toujours agacé dans l’écriture des partitions, c’est que l’espace entre les notes n’est pas relatif à la durée, c’est la forme de la note qui indique la durée.

Ça me paraît logique de mélanger mes facultés de batteur et de réalisateur

Pour le rythme, il y a ce clip des White Stripes où je représente la musique dans l’espace (The Hardest Button to Button) ou celui des Chemical Brothers quand on voit de la fenêtre d’un train le décor devenir une partition (Star Guitar). Dans Go (sorti en 2015), on a représenté la ligne de basse par des danseuses, sans se soucier de la mélodie ou de la voix. Ça me paraît logique de mélanger mes facultés de batteur et de réalisateur.

Parfois, je me suis un peu forcé à accepter certaines propositions. Mais quand j’ai beaucoup de respect pour un artiste, même si ce n’est pas sa meilleure chanson, j’accepte.  Ça rend juste le travail un peu plus difficile. Puis parfois il y a des passages d’une musique qu’on n’aime pas trop, qu’on aimerait couper. Dans The Hardest Button to Button, un passage me semblait très long. J’avais demandé à Jack White s’il pouvait le couper, il a évidemment refusé! Pour que le spectateur ne s’ennuie pas, j’ai mis la meilleure idée que j’avais à ce moment-là: les batteries qui entrent et sortent du métro. J’ai essayé de compenser l’ennui que la musique pouvait procurer par un intérêt visuel.

Mais j’ai eu la chance de travailler sur des musiques qui me plaisaient. (silence) En fait, ce n’est pas complètement vrai. Au début, j’ai fait des clips pour des artistes dont je n’étais pas fan mais il fallait bien manger!

Dans Microbe et Gasoil, les deux héros sont confrontés à la dureté et à la cruauté de la cour d’école. Dans Récréations, un documentaire de Claire Simon (1992), on découvre au jour le jour la vie d’une cour de récré. Ce lieu est-il la scène où se joue l’apprentissage de la vie adulte? Quel regard porte Michel Gondry sur sa propre progéniture?

 

On ne sait pas s’il va se passer quelque chose de dramatique, des injustices.... Dans Microbe et Gasoil, les gamins disent que les caïds de récré sont les victimes de demain. J’ai souvent pensé à ça, les caïds qui faisaient peur dans les cours de récré... Cette violence qui leur permettait de régner dans la cour, ce leadership, j’aime à penser qu’il n’a pas fonctionné dans la vie d’adulte. Alors que les timides passent plus de temps à écouter, à comprendre, à apprendre et devenus adultes, ils ont plus de choses à dire. Bien qu’il y ait une forme de société dans la cour de l’école, ce n’est pas forcement le reflet de ce qui se passera à l’âge adulte. Moi j’étais créatif depuis mon plus jeune âge, mais dans la cour je n’étais pas à l’aise. Je ne savais pas trop où me mettre alors je restais avec les filles. Et j’ai développé des capacités qui me servent maintenant pour faire mon travail.

Bien qu’il y ait une forme de société dans la cour de l’école, ce n’est pas forcement le reflet de ce qui se passera à l’âge adulte

J’ai un fils qui a 24 ans, qui est très créatif. On avait un projet de long métrage ensemble nommé Megalomania. On a le script, les personnages mais finalement le producteur nous a fait faux bond. C’est dommage, le scénario était de Daniel Clowes (l’auteur des bandes dessinées Ghost World ou Wilson). Depuis, mon fils a grandi, ça ne correspond plus à son univers aujourd’hui. Ça serait difficile de revenir aussi loin en arrière. Mais qui sait… Peut être un jour.

En revanche, Ubik c’est terminé pour moi. Ça se fera certainement mais avec un autre réalisateur. J’ai travaillé dessus pendant des années mais la construction, la dramaturgie sont assez bancales. Il n’y a pas les éléments qui permettent de faire un film, il fallait tout repenser, c’était un vrai casse-tête. Et après L’Écume, j’avais eu ma dose de casse-tête…

Bien que profondément ancré dans l’imaginaire enfantin, le cinéma de Gondry escamote souvent deux thématiques intrinsèquement liées au monde des enfants: la sexualité et la violence. Il nous explique cette «absence» charnelle et fait le point sur son rapport à la violence graphique incarnée entre autres par Quentin Tarantino.

 

Je n’aime pas du tout ce film! Les enfants sont un peu comme des singes reproduisant les gestes des adultes. C’est ce qu’a voulu Alan Parker mais ça ne m’intéresse pas. Pour les scènes d’amour, je n’aime pas trop les filmer. Dans Microbe et Gasoil par exemple, c’est abordé, au travers de la masturbation. Les personnages en parlent, ça les travaille, mais c’est une histoire d’amitié entre deux garçons. Ce n’est pas À nous les petites Anglaises! Et puis ce sont trop des loosers, ils sont en dehors de ça mais ça travaille beaucoup Daniel!

Quand mon fils est énervé contre moi, il me dit que Tarantino est un meilleur réalisateur que moi. Il a probablement raison

Concernant Tarantino, c’est un super grand cinéaste, il faut moduler ce que j’en pense. Ses thèmes, la vengeance et la violence, me parlent moins. Mon fils est ultra-fan. Quand il est énervé contre moi, il me dit que Tarantino est un meilleur réalisateur que moi. Il a probablement raison. Mais on n’a pas les mêmes sujets d’intérêt. Je suis impressionné par ses films mais il m’arrive souvent de sortir pendant la projection parce que c’est trop violent. Dans Reservoir Dogs, quand le flic est torturé et que les gens ricanent dans la salle, je suis gêné. Il y a du sadisme et ça ne me branche pas franchement. Les films de suspense, j’aime bien mais, l’horreur, ce n’est pas ma culture, ça ne me distrait pas vraiment. Adolescent, j’étais plutôt client des comédies mais je n’allais pas trop au cinéma finalement. Ça m’est venu plus tard. Le cinéma ne faisait pas partie de nos occupations avec mes copains. On était plus dans la musique.

Souvent considéré comme un éternel enfant, créatif, laissant vagabonder son imagination, une sorte de Géo Trouvetou de la réalisation, Gondry partage avec Burton de nombreuses similarités, comme cette fascination pour les personnages inadaptés. D’où lui vient cet amour pour la marge? Avec le recul, quel regard porte-t-il sur son incursion dans la grosse machinerie hollywoodienne avec Green Hornet?

 

C’est génial! Burton a repris l’univers de Pee Wee mais en y intégrant son imaginaire. À cette époque, on sentait la fabrication. Il a un peu le même parcours que Peter Jackson. Ils ont tous les deux commencé par des films très bricolés. Moi, c’est le fond bleu qui m’exaspère. Quand on voit que les acteurs n’ont pas joué dans le décor dans lequel on les voit évoluer, ça me frustre. Le Magicien d’Oz par exemple, tout est réel. Quand on voit la fin de la route, le moment où elle s’arrête et devient une peinture, ça me fait rêver. Mais le remake où tout est en images de synthèse, ça casse l’imaginaire. Je vois comment les choses sont faites. Quand elles le sont avec ingéniosité, ça me donne envie de le faire moi aussi.

Les gens particuliers me touchent. Je n’aime pas du tout la notion de super-héros, qui pour moi incarne la norme

Et Pee Wee, quel personnage! Les gens particuliers me touchent. Je préfère voir ou faire des films sur des gens qui ont une différence par rapport à la moyenne. Je n’aime pas du tout la notion de super-héros, ça se rapproche du fascisme pour moi. J’ai vu un documentaire qui m’a un peu réconcilié avec ce monde. J’ai découvert que les gens qui ont fait Marvel et DC étaient des jeunes juifs new yorkais, qui se sont regroupés et ont démarré de manière minimaliste. Mais ce qu’on voit maintenant, on dirait des Mussolini, ça ne me fait pas du tout rêver. C’est effrayant cette hégémonie. Finalement, on tourne en rond. Les studios ont trouvé une formule qui fonctionne, ils font des box office faramineux et ils se trompent rarement. Mais on assiste à une uniformisation des personnages.

Théophile et Ange par exemple (les deux acteurs de Microbe et Gasoil) connaissent les personnages, leur histoire, leurs origines. Personnellement, je préfère apprendre l’histoire de quelqu’un de normal. Même si tout à l’heure je parlais des gens qui sortent de la norme, ce n’est pas paradoxal! Pour moi le super-héros incarne la norme. En tout cas, le public qui va voir ces films représente la norme. Je trouve plus intéressant de voir la vie de quelqu’un de tous les jours que celle d’un type qui vient de la planète krypton.

Pour Green Hornet, j’ai été bridé. Les producteurs voulaient faire un film grand public alors que les super-héros grand public ont une facette souvent très sombre. Mais on n’a pas pu y accéder… Pourtant on avait des idées plus poussées mais j’ai été assez limité au montage. Et puis c’était surtout le film de Seth Rogen. Il a voulu adapter son humour, moi j’ai fait aussi bien que j’ai pu… Le film a marché décemment, il a remboursé ses frais. Mais pas un carton non plus, sinon il y en aurait eu un deuxième!

Dans Microbe et Gasoil, les deux héros s’embarquent dans une maison qui roule grâce à un moteur de tondeuse à gazon. Le rapprochement avec Une histoire vraie de David Lynch est inévitable, bien que le personnage lynchien pourrait aisément être le grand-père de adolescents gondriens. La candeur et l’innocence ne sont-elles finalement qu’une question d’état d’esprit?

 

J’adore ce film. Ce personnage est tellement candide. Il ne se soucie pas de ce que les autres pensent. Il a une forme d’innocence. L’enfance, c’est peut-être quand tout est possible. Un peu comme les cellules du placenta qui peuvent se transformer en tout. On a ça en nous et après la vie décide de ce qu’on va être. Finalement, rester enfant, c’est se plaire dans sa singularité.

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