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«Concouristes»: plongée dans la communauté des dingues de concours en ligne

Un tigre de Sumatra, la tête dans un paquet cadeau, au zoo de Londres le 4 février 2015. REUTERS/Stefan Wermuth.

Un tigre de Sumatra, la tête dans un paquet cadeau, au zoo de Londres le 4 février 2015. REUTERS/Stefan Wermuth.

Il existe des internautes qui, chaque jour, participent à plusieurs dizaines de concours. Un business dont les dotations peuvent sembler disproportionnées, mais qui permet aux marques de s'engager dans une course à la popularité et aux données.

Patricia y consacre six à huit heures par jour, mais elle assure qu’elle ne partage pas la mentalité d’«acharnés», d’«envieux», de nombre de concouristes. Ce qui lui plaît, c’est de recevoir chaque semaine un lot: «J’aime bien ouvrir ma boîte aux lettres!», résume-t-elle quand je l’interroge au téléphone.

Sept ans qu’elle participe à la pléthore de jeux-concours organisés par les marques, sur leurs sites ou sur les réseaux sociaux. Et même si elle n’a pas encore gagné le gros lot, même si son mari trouve que c’est «beaucoup de temps pour pas grand-chose», les smartphones, tablettes, bijoux et produits de beauté font son bonheur, et celui de ses filles adolescentes.

Comment est-il possible d’y passer autant de temps? Existe-t-il vraiment tant de concours que ça? «Quand j’ai commencé, j’y passais deux heures par jour», explique Patricia. Pour la joueuse, qui participe à une centaine de concours par jour, leur nombre a explosé depuis cinq ou six ans, avec l’avènement des réseaux sociaux.

Stéphane Boyer, directeur des opérations de So Buzz, partage ce constat. L’entreprise, créée en 2011, «propose des solutions marketing pour les marques», souvent en organisant pour elles des jeux-concours. Nicolas, concouriste et fondateur du site Concours du Net il y a quinze ans, a été témoin de cet emballement: «Il y a quinze ans, le site comptait cinq à dix nouveaux concours par jour. Il y a dix ans, une vingtaine. Il y a cinq ans, une cinquantaine. Aujourd'hui, il y a environ 80 nouveaux concours par jour», me raconte-t-il par mail.

Son site, comme de nombreux autres, se charge de les répertorier. Toutgagner.com, autoproclamé «site de référence des jeux-concours depuis plus de dix ans», annonce «1.083 jeux-concours; 2.050.734 cadeaux à gagner; 8.385.128 euros de lots à gagner; 143 nouveaux concours cette semaine et 85 concours se termin[ant] aujourd’hui»… De quoi faire tourner les têtes.

En parcourant les pages d’accueil de ces sites, on se laisse rapidement tenter. Europe 1 fait gagner un Vespa, Fleury-Michon paye son voyage en Alaska, le JDD propose des vidéoprojecteurs à 1.500 euros pièce… Bref, des dizaines de voyages, d’appareils électroménagers, des guitares, des smartphones à portée de main… Sans qu’on voie toujours le lien entre l’organisateur et la dotation. S’il paraît logique que l’office du tourisme des États-Unis propose «un séjour pour deux personnes à destination des Etats-Unis», on comprend moins l’intérêt pour la chaîne de pizzerias Del Arte de faire gagner un «véhicule automobile, motorisation diesel, 17 chevaux, année 2015, 3.0 V6 275 D, peinture métallisée bleu» d’une valeur de 76.934 euros.

Là encore, Stéphane Boyer nous éclaire:

«Souvent, organiser un jeu est un prétexte pour récupérer des informations personnelles sur leurs utilisateurs. Le besoin principal des marques est de récupérer des données pour alimenter leur base CRM (Customer Relationship Management) et faire ensuite des campagnes de marketing direct –mailing, SMS ou autre.»

Peu importe donc la dotation, pourvu qu’elle permette d’engranger des données pertinentes.

Dotation disproportionnée

Les jeux-concours se divisent en trois catégories. Ceux organisés par tirage au sort révèlent leur gagnant à une date fixée après inscription. Ceux à score impliquent de participer à un jeu ou de poster une photo, par exemple –les gagnants étant les meilleurs joueurs ou ceux recevant le plus de votes. Les instants gagnants, enfin, vous permettent de savoir immédiatement si vous avez remporté un lot, et sont généralement jouables tous les jours.

En combinant plusieurs modes, les marques créent des concours sur mesure. Selectour tire au sort le gagnant de sa «croisière en Méditerranée pour deux personnes de douze jours» parmi les joueurs de l’instant gagnant «Marmiton Mag». Pour être tiré au sort par Blue Diamond, il faut d’abord s’être illustré dans un jeu consistant à cueillir des amandes, Bruneau promet des iPad à ceux qui répondront à des questions… Dans la mise en place du concours comme dans les dotations, les marques ont l’embarras du choix.

Le joueur compulsif «vient jouer pour gagner, quitte
à tricher et employer tous les moyens possibles
et imaginables»

Et si les dotations semblent disproportionnées, si les réponses aux questions se trouvent dans les pages «produits» de la marque, si on vous propose de parrainer vos amis pour augmenter vos chances de gagner, c’est que les marques ne veulent pas uniquement connaître leurs consommateurs. Elles sont aussi engagées dans une course aux «J’aime» et aux pages vues, dont beaucoup auraient bien du mal à expliquer l’intérêt. Une mécanique bien rodée et qui porte ses fruits, tant que le concouriste est gardé à distance. Ce joueur compulsif, «qui vient jouer pour gagner, quitte à tricher et employer tous les moyens possibles et imaginables», est «la hantise» des marques, pour Stéphane Boyer (son entreprise a d’ailleurs publié une liste de «dix astuces pour éviter les concouristes»). «C’est pas dit que le lendemain de l’opération, ils oublient définitivement pour quelle marque ils ont joué», précise-t-il, ajoutant que les données ainsi recueillies ne sont «pas intéressantes à exploiter».

Cela n’empêche pas certaines marques ou agences de contacter les sites spécialisés, car faire appel aux concouristes, c’est s’assurer des chiffres de participation honorables –un plus quand vient le moment de renégocier les budgets. Des statistiques élevées donc, mais qui n’ont en fait que peu d’utilité.

A chacun sa méthode

À chaque type de jeu, le semi-pro des concours en ligne a sa méthode.

On vous propose de parrainer des amis pour augmenter vos chances de gagner? Les concouristes s’auto-parrainent en multipliant faux comptes Facebook et adresses mail. Les réponses du jeu Bruneau? Elles sont sur tous les sites de concouristes… Plus besoin de perdre du temps sur la page de l’organisateur! Et ce petit coup de pouce n’est qu’une des stratégies les plus visibles dont disposent les joueurs.

Car le plus simple, pour participer à un maximum de concours, c’est encore de déléguer ce soin à d’autres. C’est ce que proposent notamment Concours du Net et Konkours. Sur le premier, l’abonnement à Concours+ vous coûtera 54,99 euros pour six mois, et on vous promet la participation à 500 concours mensuels. Konkours –dont les dirigeants ont décliné nos demandes d’interview– se démarque de ses concurrents en proposant un logiciel gratuit: un petit nombre d’organisateurs (environ 5% des jeux répertoriés par le site) rémunère konkours pour apparaître en bonne position. Le dossier de presse de l’entreprise belge présente «WahOO, le concept ANTI-CRISE» comme un logiciel entièrement gratuit, permettant de pré-remplir les informations personnelles ainsi que les réponses quand nécessaire. C’est ce genre de logiciels qui permet à certains concouristes de participer à plus de 100 concours quotidiennement.

Stéphanie est une concouriste occasionnelle que j’ai interviewée par téléphone. En une demi-heure et quatre ou cinq concours, elle déclare avoir amassé «2.500 euros de gains à peu près» la semaine dernière, avant de préciser que «c’est pas tout le temps comme ça». Son truc? Ne jouer que quand les lots l’intéressent «ou quand [elle] trouve la faille. Les marques s’embêtent pas à déclencher leurs instants gagnants à n’importe quel moment. C’est toujours au même moment. Donc une fois qu’on a trouvé, on est sûrs de gagner à chaque fois. Il faut observer les gens, parce qu’ils ont tendance à publier quand ils gagnent, avec les heures. En regardant un peu, on arrive à trouver.» C’est ce qui a permis à son «petit groupe» d’amis concouristes de rafler une GoPro pour chacun récemment. Patricia aussi connaît la combine: «Je commence toujours par les instants gagnants, dit-elle, parce qu’il y a des heures…»

«Un monde de requins»

Chez les initiés,
les concours à vote sont ceux
qui ont
la plus mauvaise réputation

Chez les initiés, les concours à vote sont ceux qui ont la plus mauvaise réputation. Trop d’investissement, pas assez de retour… Trop de triche, surtout, d’après Stéphanie. Sur Facebook, au moins trois pages dédiées aux échanges de votes comptent plus de 20.000 membres. Un réservoir de voix non-négligeable, qui repose sur un équilibre simple: «Vote pour moi, je voterai pour toi.» Après tout, quel meilleur moyen de gagner des voix que de partir en campagne? Sauf qu’ici, on ne parle pas de concours. On n’essaie pas non plus de convaincre son prochain qu’il donne son vote à la bonne personne –on promet simplement la réciprocité. Dans les commentaires de chaque post, les participants prouvent qu’ils ont voté (généralement en donnant le numéro de leur vote) et mettent un lien vers leur concours en échange. Ces pages, qui affichent un objectif «100% de votes rendus», sont en fait un supermarché du like.

Pour le directeur des opérations de So Buzz, «une communauté très importante s’est mise en place […] et ce n’est pas bénéfique pour la marque», car les joueurs tiennent plus du mercenaire que du consommateur potentiel.

Une communauté, les concouristes? Pas pour Patricia et Stéphanie, qui décrivent «un monde de requins» où la solidarité n’a pas voix au chapitre et où les votes sont rarement rendus. C’est suite à un message que j’avais posté sur l’une de ces pages que Patricia et Stéphanie ont accepté de s’entretenir avec moi. «Vous n’avez pas eu beaucoup de succès, m’ont-elles dit, si vous aviez écrit "Aidez-moi contre des votes", plein de monde aurait répondu.» Nicolas, le webmaster de CDN, a vécu cette évolution:

«Il y a dix ans, nous étions une communauté, le site disposait d'un forum et était très animé, regrette-t-il. Mais les temps changent et les forums ne sont plus ce qu'ils étaient. Facebook a pris le relais des communautés, les forums étaient simplement utilisés pour râler…»

Si la pêche aux votes fausse les résultats, elle reste cependant difficile à sanctionner, explique Stéphane Boyer: «Rien ne peut interdire de demander de l’aide.» En revanche, son entreprise fait la chasse aux faux profils:

«Il y a des gens qui votent et qui ont un nom pas cohérent, un nom qui n’existe pas. Ce n’est pas leur identité personnelle, donc c’est quelque chose qu’on peut facilement exclure.»

Du côté des concouristes, les avis divergent. Patricia «n’appelle pas ça de la triche, parce qu’ils y passent huit à dix heures par jour» et que «quand on s’investit réellement, on a plus de chances de gagner». Stéphanie et Karine, interrogée par mail, ne sont pas de cet avis. Pour elles, les concours à vote sont gangrenés par les tricheries (faux comptes, brouilleurs d’IP…); d’autant plus qu’il est désormais possible d’acheter des votes –et apparemment, ça n’a jamais été aussi simple.

Les jeux à score ne sont pas non plus exempts de reproches, et en la matière, le grand jeu Curly «Gonfle ton île» ferait presque office de cas d’école. La marque, qui promet de faire gagner «une île gonflable ou 30.000 euros», récolte les critiques sur les réseaux sociaux, où les fans lui reprochent de ne pas exclure les tricheurs assez rapidement. Et en effet, alors que le jeu consiste à gonfler une île en cliquant le plus rapidement possible sur le clic gauche de sa souris pendant 30 secondes, on se demande comment les premiers concurrents parviennent à cumuler plus de 9 millions de mètres cubes. Avec un résultat moyen compris entre 150 et 200 m3 par partie de 30 secondes, cela représente tout de même dans les 400 heures de jeu depuis début février –à tel point que certains internautes s’inquiètent des conséquences du jeu sur la santé et s’étonnent qu’aucun message de prévention ne soit publié sur le site.


Suffit-il de passer ses journées à cliquer frénétiquement pour espérer être dans le top 100 des gonfleurs d’île et avoir une chance d’être tiré au sort? Pas vraiment, d’après les utilisateurs de la plateforme. Pour eux, cela ne fait aucun doute: ceux qui font la course en tête ont recours à des logiciels comme Autoclic, qui permettent tout simplement de «générer des clics du bouton gauche de la souris, soit à intervalles réguliers, soit de façon aléatoire dans un laps de temps déterminé». Une pratique que la marque et son agence, St Johns (qui a décliné mes demandes d’interview), ont dû prendre en compte face à l’ampleur des dégâts. Un avenant au règlement mis en ligne le 21 avril 2015 indique que «l’utilisation de toute technique, de logiciels tiers, de macro et de quelque autre artifice que ce soit pour accélérer sa vitesse de clic ou ses résultats, donnant ainsi un avantage déloyal, sera considéré comme une tentative de fraude» et permettra donc d’exclure le joueur. Au goût de certains, le ménage n’est toutefois pas fait assez rapidement.

De toute façon, d’après le webmaster de CDN, jeux à votes ou à scores «se font de plus en plus rares car les gens les boudent. Dans ces deux modèles, des gens trichent et empêchent les concouristes de participer loyalement», explique-t-il –plusieurs concours de ce type sont néanmoins ajoutés sur son site chaque semaine.

Entre clients mécontents, concouristes frustrés, fraude massive et données inexploitables, on en vient à se demander pourquoi ces concours existent. Pour satisfaire une poignée de participants peu scrupuleux? Pour justifier les budgets des agences? Ou pour satisfaire la demande de marques qui ont compris qu’elles devaient exister sur le Net, mais peinent à savoir comment?

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