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Grèce: l’Europe donneuse de leçons est loin d'être exemplaire

La Commission européenne et la BCE décernent un bonnet d’âne à la Grèce mais ni l’une ni l’autre ne méritent des bons points | Lord Jim via Flickr CC License by

La Commission européenne et la BCE décernent un bonnet d’âne à la Grèce mais ni l’une ni l’autre ne méritent des bons points | Lord Jim via Flickr CC License by

C’est bien d’appeler à la solidarité et à la responsabilité en Europe. C’est encore mieux de faire preuve d’exemplarité. Et ce n’est pas toujours le cas, tant à la Commission européenne qu’à la BCE.

Exercer des responsabilités, c’est déjà faire preuve d’exemplarité dans le domaine où elles s’exercent pour que les décisions ne soient pas contestables. «La femme de César doit être irréprochable»: on connaît la formule de l’ancien empereur romain. Bien sûr, l’exemplarité n’est pas la seule composante d’une gouvernance qui se définit avant tout par des procédures dans les modes de décision et de régulation. Mais elle en fait partie, au titre de l’éthique. Et l’Europe souffre de laxisme en la matière.

Dans leur intervention commune, François Hollande et Angela Merkel ont appelé à la «solidarité» et à la «responsabilité». Mais force est de constater que, dans ces domaines, l’exemplarité a pu être prise en défaut au plus haut des institutions européennes.

Évasion fiscale, le mauvais exemple

Si personne ne peut contester à Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, son engagement en faveur de l’Europe, il fut en revanche celui qui, pendant deux décennies à la tête du Luxembourg, organisa son pays comme un paradis fiscal au cœur de l’Union européenne, faisant barrage à toutes les tentatives d’harmonisation pour attirer les banques et l’épargne des Européens voisins à l’intérieur du Grand Duché. Au point que, en 2013, les quelque 140 banques installées sur place géraient un total d’actifs évalué à 2.500 milliards d’euros, correspondant à 50 fois le produit intérieur brut du Luxembourg (de 45 milliards d’euros en 2013).

Difficile de parler de solidarité, qui est pourtant le principe cardinal de l’Union, lorsque la concurrence fiscale est ainsi poussée à cette extrémité et que la coordination (notamment par la levée du secret bancaire) ne fut obtenue du Luxembourg que sous la pression, notamment des États-Unis. 

Difficile aussi, dans ces conditions, d’appeler les Grecs à une plus grande orthodoxie fiscale lorsqu’on couvrit soi-même des pratiques contestables. L’ex-président français Nicolas Sarkozy l’avait reproché publiquement fin 2008 au début de la crise, en déclarant:

«On ne peut pas se battre à l'extérieur de notre continent contre certaines pratiques et les tolérer sur notre continent.»

Difficile d’appeler les Grecs à une plus grande orthodoxie fiscale lorsqu’on couvrit soi-même des pratiques contestables

On mesure aujourd’hui les ravages produits par le laxisme en matière d’évasion fiscale, véritable fléau pour la démocratie.

Certes, cette période est révolue, répète Pierre Moscovici, commissaire européen en charge de la fiscalité. Il n’empêche que l’évasion fiscale est l’un des maux principaux dont souffre la Grèce. Elle y aurait atteint 12 à 15% du PIB, soit 40 à 45 milliards d’euros! «Si nous pouvions en récupérer ne serait-ce que la moitié, le problème de la Grèce serait résolu», avait déclaré le directeur de la brigade grecque des contrôles fiscaux Nikos Lekkas, en 2012, au quotidien allemand Die Welt. Jean-Claude Juncker n’était pas, à l’époque, concerné par la Grèce. Mais, depuis, il a été nommé à la présidence de la Commission européenne, qui réclame aux Grecs de ne pas se dérober à l’impôt et de le payer dans leur pays. Pas facile, lorsque le principe d’exemplarité est à ce point écorné.

Maquillage des comptes, un secret partagé

Même remarque à la tête de la BCE. Personne ne peut contester à Mario Draghi son habileté de technicien de la finance et sa capacité à s’adapter aux situations les plus complexes pour que la Banque centrale participe au sauvetage des économies européennes les plus touchées par la crise. Quitte à assouplir certains principes qui régissent l’institution au risque de faire se cabrer les partisans de l’orthodoxie budgétaire, surtout en Allemagne.

Mais avant son accession à la tête de la BCE en 2011 et outre ses années passées à la banque Mondiale, Mario Draghi demeura trois ans, de 2002 à 2005, à la banque d’affaires Goldman Sachs comme vice-président international chargé de l’Europe. C’est cette banque américaine qui conseilla la Grèce avant son entrée dans l’euro en 200, elle ne peut être étrangère au maquillage des comptes du pays. C’est cette banque qui fut ensuite soupçonnée de spéculer contre la capacité du pays –qu’elle avait pourtant conseillé– à rembourser ses dettes.

La crise s’est chargée de faire sauter la chape de plomb sous laquelle Athènes et ses conseillers avaient caché la dette du pays

L’actuel président de la BCE, qui n’était pas encore partenaire de Goldman Sachs lorsque la Grèce fut jugée admissible à l’euro, ne peut être accusé d’avoir organisé le maquillage des comptes grecs. En revanche, même s’il s’est toujours défendu d’avoir couvert ces pratiques et s’il l’a réaffirmé devant le Parlement européen, qui peut imaginer qu’il n’ait pu en être informé une fois en place dans la banque américaine, ou qu’il n’ait pu déceler des anomalies? À quel niveau les responsabilités n’ont-elles pas été assumées?

À sa décharge, avant la crise, personne parmi les autres chefs d’État de la Zone euro n’aurait souhaité rouvrir le dossier grec pour faire éclater un scandale. Les banques surtout, qui détenaient la dette grecque, ne l’auraient pas voulu. Mais la crise s’est chargée de faire sauter la chape de plomb sous laquelle Athènes et ses conseillers avaient caché la dette du pays.

Aujourd’hui, le peuple grec refuse de supporter les conséquences d’une situation dans laquelle on l’a laissé s’enfoncer, comme dans des sables mouvants. Alors qu’on savait, ou qu’on aurait pu savoir. Mais qu’on n’a pas voulu assumer. En matière de responsabilité, le manque d’exemplarité vient de haut. Mais dorénavant, si l’Europe soutient la Grèce, elle réclame que la solidarité ne soit pas à sens unique.

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