Partager cet article

En 2015, les superstars du rap américain à l'assaut des dernières citadelles blanches

Kendrick Lamar interprète «Alright» au BET Awards à Los Angeles, le 28 juin 2015 (REUTERS/Kevork Djansezian)

Kendrick Lamar interprète «Alright» au BET Awards à Los Angeles, le 28 juin 2015 (REUTERS/Kevork Djansezian)

Kendrick Lamar, Kanye West, Drake ou Jay Z ont tous lancé l'offensive pour tenter de se réapproprier les symboles d'un pouvoir qu'ils jugent discriminants, faisant de cette année un des meilleurs crus du genre depuis longtemps.

L'année 2015 sera-t-elle la meilleure de l'histoire du rap américain? «Alright», le nouveau clip signé Kendrick Lamar (dont vous pouvez lire notre traduction des paroles ici), apporte des arguments à tous ceux qui croient assister depuis quelques mois à un cru exceptionnel. Il y a ces plans superbes en noir et blanc, une esthétique qui pourrait paraître rétro si l’image n’était pas si nette, si profonde, ne dégageait pas une aura intemporelle. Remarquable sur la forme, la vidéo mise en scène par Colin Tilley est saluée de toutes parts pour sa fantaisie, son énergie et sa représentation espiègle des tensions entre les forces de l’ordre et la communauté afro-américaine.


Drake aussi fort que les Beatles

Un jour, les historiens de la musique s’arrêteront peut-être sur ces trente jours de 2015 qui ont remis la planète hip-hop au cœur du système commercial, médiatique et politique de son temps, après une année 2014 particulièrement décevante

Kanye West poursuit la plainte à la fois culturelle et politique qu’il émet depuis des années: une attaque en règle de cette culture frileuse des cérémonies de prix, qui ont toujours eu les plus grandes difficultés à reconnaître les artistes noirs

Le 13 février, le rappeur canadien Drake met en vente, sans aucune annonce préalable, sa mixtape de luxe If You’re Reading This It’s Too Late sur iTunes. Numéro 1 des ventes avec 495.000 copies écoulées en trois jours, le disque bat le record d’écoutes de la plateforme Spotify avec 17,3 millions de streams en 72 heures


Aux États-Unis, Drake domine alors le Bilboard Top 100 Artists Charts, qui compile résulats commerciaux, passages radio et buzz sur les réseaux sociaux. Une première pour un rappeur depuis son lancement en juillet 2014. Aussi fort que les Beatles en 1964, le Canadien compte surtout, début mars, quatorze de ses morceaux en solo ou en duo dans le Top 100 américain. Fin juin, Drake est ainsi le deuxième plus gros vendeur du premier semestre aux États-Unis, derrière Taylor Swift, avec 1.431.000 copies écoulées. Une performance en tout point remarquable à l'heure de la baisse continue des achats de disques en physique.

Kanye West sur le pied de guerre

Mais Drake n'est pas le seul à tenter de bousculer l'ordre des choses. Le 25 février, Kanye West fait scandale lors de la cérémonie des Brit Awards en prononçant quatorze fois le terme «nigga», sans compter quelques injures, toutes censurées par la chaîne ITV, rendant sa performance du titre inédit «All Day» inaudible à l’antenne. Un simple malentendu? Ce n’est pas l’avis du NME, qui rappelle que le rappeur s’était au préalable engagé auprès des organisateurs à interpréter une version censurée du morceau. L’influente revue spécialisée britannique analyse:

«Kanye West est un perfectionniste et un provocateur. Il savait parfaitement ce qu’il faisait. Cherchez sur YouTube certaines de ses performances préalables à la télé et vous verrez que c’est un pro pour effacer les mots les plus controversés des antennes les plus prudes (mon préféré? Quand il a remplacé "bitches" par "chickens" lors de son interprétation de «Bound 2» à Later with... Jools Holland). 

 

À l’inverse, son interprétation ordurière et sans compromis de "All Day" –un tonnerre de guitare sombre et violent qui vous donne envie de taper dans un mur– a parfaitement rempli sa mission. Elle poursuit la plainte à la fois culturelle et politique qu’il émet depuis des années: une attaque en règle de cette culture frileuse des cérémonies de prix, qui ont toujours eu les plus grandes difficultés à reconnaître les artistes noirs.»

Pour cette performance explosive, Kanye West s'est entouré de jeunes talents de la scène grime britannique –Krept and Konan, Boy Better Know et Novelist– qui n'auraient jamais bénéficié d'une telle exposition, ajoute l'hebdomadaire. Sur les cinq dernières années, seuls seize interprètes de couleur avaient été invités à se produire sur la scène des Brit Awards. Ils sont deux fois plus nombreux à accompagner Kanye West. Pour appuyer son geste, le rappeur fait de ce moment de télé le clip officiel du morceau.


Et ce n'est certainement pas la peu rancunière Taylor Swift qui va s'en plaindre.
 

Artisans songwriters contre pop stars spectaculaires

Deux semaines plus tôt, le 8 février, Kanye West s’était déjà retrouvé sous le feu médiatique lors de la cérémonie des Grammy Awards aux États-Unis. Il avait, en effet, manqué de monter sur scène pour protester contre la victoire de Beck devant Beyoncé dans la catégorie album de l’année, avant de se raviser. Comme un écho à son intervention de 2009 face à Taylor Swift, justement. Au micro de la chaîne E, il justifiait sa colère par une sorte d’impératif artistique. 

La vieille garde des artistes-interprètes lui tombe alors dessus. À commencer par Noel Gallagher ou Anton Newcombe de The Brian Jonestown Massacre, qui expliquait au printemps au magazine GQ:

«On vit quand même une époque étrange. Beyoncé avait des dizaines de compositeurs et de producteurs à son service pour son dernier album et Kanye West vient dire à Beck que ce n’est pas un artiste alors que lui a fait son disque tout seul. C’est un peu à qui sera le prostitué le plus riche.»

Trois années plus tard, Kendrick Lamar, ses fans et toute la nation américaine ne se sont pas sortis de l'éternelle confrontation entre les morts d'Afro-américains et les partisans de la suprématie blanche. Ce qui explique peut-être la complexité de sa musique

Deux visions du songwriting s’opposent ici. Celle de l’auteur au sens traditionnel du terme contre celle du curateur agrégeant les textes, les sons composés par d’autres pour les intégrer dans un univers manufacturé et personnalisé. Le cri réprimé de Kanye West peut s’entendre comme un plaidoyer pour la reconnaissance par ses pairs et les critiques d'un art populaire composé à partir d’une écriture plus collaborative et hybride. Une culture démocratique dont on mesurerait la valeur à sa capacité de toucher un maximum de gens. À sa performance spectaculaire. Pour le pianiste Gonzales, le hip-hop n'est-il pas ce genre supérieur aux autres parce qu'il a dépassé le conflit entre prétentions artistique et commerciale au profit du grand divertissement?

Notons ici que, dans la longue histoire des Grammy, seuls deux disques de rap l'ont remporté dans la catégorie album de l'année (The Miseducation of Lauryn Hill en 1999 et Speakerboxxx/The Love Below d'Outkast en 2004). Eminem a été battu par Steely Dan, Norah Jones ou encore Arcade Fire. Kanye West par Ray Charles et Herbie Hancock. Lil Wayne par Robert Plant et Alison Krauss. Franck Ocean par Mumford & Sons. Kendrick Lamar par Daft Punk. Preuve que sur la question du songwriting, l'académie semble avoir choisi son camp.

Glastonbury et les ayatollah du rock

En attendant la sortie à venir du successeur de Yeezus (2013), désormais intitulé Swish, le rappeur continue de prêcher la bonne parole en territoire hostile. C'est ainsi qu'en plus d'infiltrer peu à peu le milieu de la mode, il a joué fin juin les têtes d'affiche au festival britannique de Glastonbury, sept ans après Jay Z. Avec la même controverse à la clé. Près de 135.000 fans de rock purs et durs ont signé une pétition réclamant l'annulation de son concert et dénonçant «une injustice musicale»

 

Une fois sur scène, malgré une prestation émaillée d'accrocs, dont un gros trolling de l'équipe sous-titrage de la BBC et un drapeau représentant la sextape de sa femme, il affirme non sans provocation être la plus grande rock star de sa génération. Après tout, peu d'artistes polarisent autant les médias avare de commenter chacun de ses faits, chacune de ses déclarations. Et peu d'artistes prennent autant de soin à bousculer autant le genre auquel ils appartiennent. Après la fureur punk de son album Yeezus, Kanye West a sorti cette année deux ballades intimistes composées avec Sir Paul McCartney (Sir Paul Qui?). Un adoubement symbolique qui, s'il n'a rien dû arranger à son ego, démontre la folle attractivité de ces nouvelles superstars du hip-hop.

David Crosby est sans doute l'artiste qui est allé le plus loin dans le Kanye West bashing aujourd'hui à la mode, le traitant d'idiot et remettant en cause les qualités artistiques du genre.

Appelant en réponse une longue défense du critique musical David Greenwald

 

Kendrick Lamar, la plume dans la plaie

Un peu plus tôt cette année, c’était au tour de Kendrick Lamar de marquer les esprits. Son arme fatale? To Pimp a Butterfly, un troisième album très attendu après le succès fulgurant de son disque précédent Good Kid, M.A.A.D. City, écoulé à plus de 1 million d'exemplaires entre 2012 et 2013. Le 16 mars, un record tombe. To Pimp a Butterfly est écouté 9,6 millions de fois sur les plateformes de streaming. Près de quatre mois plus tard, il s'en est vendu plus de 600.000 copies rien qu'aux États-Unis. 


Si la performance commerciale est bien en deça de celle de Drake, elle récompense un disque plus touffu et complexe. Représentatif, donc, de la production de son époque. Complex n'a-t-il pas qualifié ce début 2015 de «l'année des albums de rap très longs et compliqués, sans aucun hit»? Pour ce qui est de Kendrick Lamar, le magazine en ligne souligne surtout le manque de succès des premiers singles en matière de rotation radio, du fait, peut-être, de leur contenu jugé trop sensible.

«To Pimp a Butterfly, écrit Complex, est la bande-son stimulante d'une époque difficile –mais c'était déjà le cas de son dernier album. Les deux disques sont aux prises avec la violence des gangs, les brutalités policière, la tentation, les crises de foi, l'addiction et la rédemption [...]. Kendrick Lamar a sorti Good Kid... à l'octobre 2012, huit mois après que George Zimmerman ait tué Trayvon Martin. Trois années plus tard, Kendrick, ses fans et toute la nation américaine ne se sont pas sortis de l'éternelle confrontation entre les morts d'Afro-américains et les partisans de la suprématie blanche. Ce qui explique peut-être la complexité de sa musique.»

Cette chanson symbolise ce pour quoi le hip-hop a fait plus de torts aux jeunes afro-américains que le racisme ces dernières années. C'est exactement le message qu'il ne faut pas envoyer

Fox News

Si le contexte politique a peu changé, donc, la vigueur du message est, elle, beaucoup plus explicite. Aussi bien sur le fond que sur la forme. «Every nigger is a star»: en ouverture de To Pimp a Butterfly, le sample du morceau du chanteur jamaïcain Boris Gardiner donne le ton. Le disque tente de penser le sort réservé aux Afro-américains aujourd'hui en l'inscrivant dans une histoire plus globale allant de l'archétype de l'esclave rebelle modèle Kunta Kinte à Dr Dre en passant par George Clinton, Martin Luther King, 2 Pac et Nelson Mandela.

Carl Wilson écrivait en avril dernier sur Slate:

«Parmi ces priorités figure la volonté de faire la part entre exploitation et expression sous la suprématie blanche –c'est-à-dire, prostituer ou ne pas prostituer [pimp] le "papillon" [butterfly] de son talent au monde extérieur, que ce soit par amour ou par profit?

 

Dans ce contexte, le disque se demande comment faire entendre une voix noire singulière, alors que le corps politique noir américain arbore des blessures vieilles de plusieurs siècles et pourtant toutes fraîches encore, marquant la peau de Michael Brown, Eric Garner, Trayvon Martin et Tamir Rice, sans oublier les amis et proches de Lamar tombés à Compton.»

Compton, un quartier deshérité de Los Angeles qu'il s'imagine sur le morceau d'ouverture transféré à la Maison-Blanche, comme en écho à la pochette de l'album. Si le disque est rempli de moments où Kendrick exprime ses doutes et son malaise, l'objectif affiché est clairement une réappropriation des symboles du pouvoir. À l'image du clip d'Alright, dans lequel on jette littéralement de l'argent par les fenêtres, on prend le dessus sur les forces de l'ordre et on s'extrait des contraintes de l'espace urbain.

Le messager de l'espoir

Des journalistes de la chaîne Fox News n'ont pas tardé à réagir au single, appuyant notamment sur la représentation critique des forces de police:

«Cette chanson symbolise ce pour quoi le hip-hop a fait plus de torts aux jeunes afro-américains que le racisme ces dernières années. C'est exactement le message qu'il ne faut pas envoyer. Confondre ce qui c'est passé à Charleston avec les incidents tragiques impliquant un usage excessif de la force par des policiers, c'est faire un parallèle entre le tueur raciste et ces policiers. Quelle erreur. C'est contreproductif.»

Kendrick Lamar s'est alors interrogé sur les raisons que pouvaient avoir certains commentateurs de transformer un message d'espoir en message de haine:

«Je pense que c'est une tentative de masquer le vrai problème, qui reste les meurtres absurdes de ces jeunes hommes. On essaie de fuir la vérité. Mais tout cela existe. C'est le monde dans lequel je vis. C'est celui dont je parle dans ma musique. On ne peut pas masquer cela.»

Au Monde, il expliquera ainsi: 

«Quand j’étais en tournée à l’étranger, durant l’été 2013, j’ai perdu quatre de mes proches amis. A cause des gangs. J’ai dû revenir pour trois enterrements, il y en a un que j’ai raté. Je souffre du syndrome du survivant.»

Jay Z, lui, est allé défier les géants de la tech sur leur territoire avec la reprise en main du service de streaming Tidal. Preuve que la question de la réappropriation est en marche à tous les niveaux. Artistique, médiatique, comme économique

Si le message est politique, il se veut avant tout positif. Et grand public, Kendrick Lamar ne se limitant pas à être le porte-voix d'une communauté particulière, sans non plus renier d'où il vient et ce dont il est témoin. Le rappeur américain s'est ainsi offert une alliée de poids en la personne de Taylor Swift. La plus puissante chanteuse américaine du moment, capable de faire plier Apple sur sa politique commerciale, l'a invité à chanter en duo son dernier single «Bad Blood», dont la vidéo au casting féminin de premier plan est devenu la sensation du printemps, déjà visionné plus de 300.000 fois en moins de deux mois. Avec en ligne de mire le milliard de visionnages atteint par «Blank Space», mise en ligne six mois plus tôt.

Jay Z attaque de front les géants de la high-tech

Cette exposition pourrait donner à Kendrick Lamar ce petit coup de pouce supplémentaire pour passer un palier et permettre au rap de tutoyer les plus grands noms de la pop et du rock à tous les niveaux. Imposer sa figure engagée et le genre qu'il défend dans tous les foyers. Faire tomber les bastions de la musique blanche. Depuis la sortie de To Pimp a ButterflyJay Z, lui, est allé défier les géants de la tech sur leur territoire avec la reprise en main du service de streaming Tidal. Preuve que la question de la réappropriation est en marche à tous les niveaux, artistique, médiatique, comme économique.

Sur un plan plus musical, d'autres rappeurs ont tenté ces dernières années de sortir leur épingle du jeu avec de vraies réussites: A$ap Rocky collaborant notamment avec Rod Stewart et Mark Ronson, Wiz Khalifa et son record de streams en 24 heures sur Spotify pour un titre de la BO de Fast & Furious 7, Tyler, The Creator, Earl Sweatshirt, Lupe Fiasco... Lil Wayne les a rejoint avec un album en écoute en exclusivité sur Tidal en attendant Frank Ocean et Kanye West. Quand viendra l'heure des prochains Grammy Awards, peut-être que Kendrick Lamar sera enfin honoré. Qui sait, au plus haut niveau. Dans le cas contraire, méfiez-vous. Dès que survient une injustice, Kanye West n'est jamais bien loin.

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte