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«Hill of Freedom»: si vous n'avez jamais vu un film d'Hong Sang-soo, commencez ici

«Hill of Freedom» de Hong Sang-soo  ©Finecut Co.

«Hill of Freedom» de Hong Sang-soo ©Finecut Co.

Ce film est une pure merveille, d’une extrême simplicité, et d’une passionnante complexité.

Une jeune femme coréenne, Kwon, reçoit une lettre de plusieurs pages. La lettre est écrite par Mori, un jeune homme japonais qu’elle a rencontré quelques temps auparavant à Séoul. Il lui écrit, en anglais, qu’elle est la personne qui désormais compte le plus pour lui, quels que soient ses sentiments à elle il est essentiel pour lui de la revoir. Kwon fait tomber la lettre, les feuillets se mélangent. Elle continue de lire. Nous voyons ce qu’elle lit.

Nous voyons une succession de scènes, dans la guest house où Mori est descendu, et au café à proximité où il prend ses habitudes en attendant le retour de Kwon. Le café a un nom japonais qui signifie «la colline de la liberté». Il est tenu par une jeune femme, Youngsun, qui n’est pas indifférente à Mori, effectivement charmant quoiqu’un peu à côté de ses Nike. Mori ne se déplace pas sans un livre intitulé Temps.

 

Simplicité et complexité

Hill of Freedom est le nouveau film de Hong Sang-soo. C’est une pure merveille, d’une extrême simplicité, et d’une passionnante complexité. En à peine plus d’une heure, la succession des séquences, chacune consacrée à un moment, une situation, un état émotionnel, est admirable de délicatesse et de précision, d’évidence et de profondeur.

La voix off accompagne le plus souvent, elle semble redoubler exactement ce qu’on voit, en fait elle ne cesse de creuser d’infimes écarts, vers plus d’intimité ou plus d’abstraction, vers ce qui serait commun à tous au-delà de ce qui advient aux personnages, ou au contraire vers ce qui se joue plus secrètement dans ce qui est montré.

C’est d’une douceur envoûtante, avec un amour des personnages et un respect pour les sentiments parfois désordonnés ou maladroits des humains qui est une rareté dans le cinéma (dans le monde) cynique d’aujourd’hui. Aucun angélisme pourtant, et le film ne manque pas de rappeler qu’en certaines circonstances, il faut aussi se battre, foutre son poing dans la gueule des salauds, quitte à prendre des coups, comme en témoignera à un moment le visage de Mori.

La puissance du désordre

Cette histoire simple d’un amour qui se construit par des détours qui sont ceux-là même de l’existence, détours assez comparable au labyrinthe des ruelles du quartier à l’ancienne où se déroule l’histoire, cette histoire est, donc, racontée «dans le désordre», au fil des feuillets que lit Kwon.

Mais quel désordre? Le livre de Mori questionne le caractère linéaire du temps, le film de Hong interroge les effets, surprenants, ludiques, et finalement riches d’enseignements, de compréhensions sur le récit et sur nous-mêmes, spectateurs, d’une succession non chronologique des faits. C’est brillantissime, d’autant plus que cela se voit à peine, sans le moindre effet tape-à-l’œil ni la moindre ruse affichée. 

Une grande part de la merveille de Hill of Freedom tient à la façon dont semblent aller de soi des gestes de mise en scène très forts, y compris les zooms, procédé dont le cinéaste coréen a en partie réinventé l’usage au cours de sa prolifique carrière –16 longs métrages depuis Le jour où le cochon est tombé dans le puits en 1996, et en attendant le prochain, annoncé au Festival de Locarno.

Hill of Freedom de Hong Sang-soo  ©Finecut Co.

Qui ne connaît rien du cinéma de Hong Sang-soo le découvrirait ici par un des plus beaux et des plus accueillants points d’accès possibles

Qui connaît l’œuvre de HSS y retrouvera nombre des repères, dont les scènes dans les cafés et les restaurants, et l’ivresse subséquente, aux effets multiples. Il verra la mise en œuvre inédite d’une des grandes thématiques du réalisateur, son étude de ce qui est véritablement actif dans les écarts collectif, entre générations, entre sexes, entre conditions sociales, et ici à nouveau entre ressortissants de deux nations –après la rencontre avec la Française jouée par Isabelle Huppert dans In Another Country, celle avec le Japonais. Qui ne connaît rien de son cinéma le découvrirait par un des plus beaux et des plus accueillants points d’accès possibles.

Celui d’une histoire aux apparences minimalistes, en fait riche aussi des multiples potentialités d’autres histoires dans le réseau desquelles elle s’inscrit: l’histoire du neveu endetté, l’histoire de Kwon dans son centre d’enseignement et de sa maladie, l’histoire de l’Américain marié à une Coréenne, l’histoire de Youngsun et du producteur arrogant et infantile, l’histoire de la jeune fugueuse et de son amant marié…

Chacune est évoquée comme une hypothèse qui pourrait largement nourrir un film à elle seule, et ce bourgeonnement de fictions éventuelles donne à la fois une épaisseur à celle qui est effectivement contée, et un cachet particulier, comme si Hong suggérait à mi-voix que c’est tout de même celle-là la plus intéressante, la plus émouvante.

Cette histoire trouvera une issue aussi nécessaire qu’inattendue. Imprévisible, elle est parfaite cohérence avec ce qui aura porté tout le film, un rapport attentif et ému aux êtres et aux sentiments, à l’espace et au temps par les moyens d’un art proche de la perfection.

Hill of Freedom

De Hong Sang-soo, avec Ryô Kaze, Moon So-ri, Seo Young-hwa, Kim Eui-sung. 

Durée: 1h06 | Sortie le 8 juillet.

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