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Facebook est en train de transformer notre mémoire du passé

Auparavant, l’Histoire était collective. Avec sa fonction «On This Day», le réseau social est en train d’en faire quelque chose d’égoïste.

Je ne l’ai appris que récemment, mais il semble que je sois entrée dans l’histoire en mai 2014 (et que cela soit déjà en train de se répéter). En ouvrant mon application Facebook, en mai 2015, j’ai eu la surprise de voir le traditionnel fil d’actualité remplacé par une notification plein écran concernant une photo que j’avais postée «il y a un an aujourd’hui» —un gros plan de mon chat en train de m’observer dans mon lit. Au sommet de la page, le titre «On This Day» («Ce jour-là»), qui est à la fois le nom d’une nouvelle fonctionnalité de Facebook et une expression que l’on entend fréquemment pour parler d’histoire: ce jour-là, quelque chose d’important s’est passé. Ce jour-là, le 12 mai, Napoléon a conquis Venise, les forces de l’Axe se sont rendues en Afrique du Nord, l’Union soviétique a levé le blocus de Berlin… et mon chat m’a regardé avec insistance parce qu’il avait faim.

Très prisé des marchands de gadgets et des professeurs de lycée, le principe du «jour dans l’histoire» se décline en journaux commémoratifs, cartes d’anniversaire et sites Internet comme on-this-day.com, qui mettent en avant des évènements dont l’importance est reconnue d’un point de vue historique ou culturel. Le site Internet du New York Times, par exemple, possède un blog baptisé On This Day, où les gens peuvent «découvrir les évènements importants de l’histoire en cliquant sur chaque date pour afficher une ancienne couverture de ce jour, un article, ainsi qu’une liste d’autres évènements importants ayant eu lieu ce jour-là».

Bien entendu, Facebook est un réseau social et non un site d’archives historiques. Mais depuis que le site a mis en place son format Timeline en 2011, il nous a encouragés à considérer les détails les plus anodins de nos vies comme faisant partie d’un axe chronologique autrefois réservé à l’histoire avec un grand H. Et grâce à la fonctionnalité «On This Day», nous pouvons désormais commémorer chacun des posts qui viennent structurer la chronologie de nos vies individuelles: naissances et morts, carrière professionnelle, nouvelles relations… mais aussi cette fois où vous n’avez pu vous empêcher de dire à tous ce que vous pensiez du bébé de Kate Middleton ou de partager cette liste BuzzFeed des 42 chiens les plus bizarres de 2014. En remplaçant des évènements d’une grande importance culturelle par des «évènements» anodins, sans importance ou presque pour les autres, Facebook semble être en train de transformer notre compréhension des pratiques commémoratives de deux façons: en accélérant le processus à travers lequel les évènements sont traités comme s’ils étaient «historiques» et en baissant les critères qui font que les évènements sont considérés comme appartenant à «l’histoire».

Mettre son histoire personnelle en relation avec la grande Histoire

Facebook n’est, bien sûr, pas la première entreprise à s’intéresser à cette idée de «jour dans l’histoire». Depuis 2011, l’application Timehop offre à ses utilisateurs un cliché quotidien de leur «histoire» personnelle à travers différentes plateformes de réseaux sociaux, instillant dans chaque tweet la gravité potentielle d’une histoire à répétition. Avant ces applications, l’idée du jour dans l’histoire offrait aux gens une occasion de penser aux grands évènements du passé et de les mettre en rapport avec les évènements d’aujourd’hui, pour voir, par exemple, comment les choses ont évolué depuis la prise de la Bastille ou l’assassinat de Kennedy. Même dans leur forme la plus kitsch, les souvenirs exploitant l’idée du «jour dans l’histoire» permettaient de mettre son histoire personnelle (sa date d’anniversaire, le plus souvent) en relation avec la grande histoire. Nous marquions les moments qui comptent dans l’imaginaire collectif, des évènements qui (après un certain temps) ont été jugés d’une importance primordiale dans la manière dont la société s’est constituée.

La plateforme «On This Day» de Facebook, en revanche, privilégie l’anniversaire lui-même, marque un moment sans qu’aucun contenu d’importance ne soit nécessaire. Le fait que ces évènements soient plus ou moins indifférenciés –Facebook peut mettre au même niveau l’anniversaire de la mort d’un de mes amis, il y a deux ans, et mon dernier commentaire agacé contre les gens qui se garent mal– montre bien la manière dont le contenu cesse d’être central dans le mécanisme du souvenir. En d’autres termes, les évènements sont considérés «commémorables» de manière arbitraire, uniquement en raison de leur date: ce jour-là, il ne s’est strictement rien passé, mais nous célébrons tout de même l’évènement.

Action automatique

Ce déplacement du centre d’intérêt (on ne célèbre plus l’évènement, mais l’anniversaire en lui-même) semble avoir deux conséquences possibles et opposées sur la manière dont nous percevons les commémorations. D’un côté, on pourrait voir la chose d’un œil idéaliste en disant que cela nous rend plus conscients de l’importance du temps présent. Après tout, les évènements ont tendance à prendre du sens à mesure que le temps passe, et une partie de l’attrait de Timehop ou de «On This Day» tient au fait qu’ils nous permettent de nous remémorer des choses que nous n’aurions jamais estimées dignes d’être remémorées. Qui peut vraiment dire quelles expériences anodines deviendront demain des souvenirs impérissables ou quels objets de notre quotidien seront plus tard des reliques chères à nos cœurs?

Mais, d’un autre côté, en privilégiant la date plutôt que l’importance de l’évènement, Facebook plonge ses utilisateurs dans les émotions de la rétrospection, dans un sentiment de nostalgie généré plus par une action automatique et non par une expérience spéciale ou un évènement particulier. De cette manière, «On This Day» risque de transformer la commémoration en un geste dénué de sens, qui ne reflète que le processus potentiellement vide de la réflexion elle-même. Regardez-moi en train d’être nostalgique et de penser au passé, se met à penser l’utilisateur perdu dans la contemplation de ce quelque chose arrivé il y a tout juste un an.

Quelque part, cette nouvelle définition du «jour dans l’histoire» en dit long sur la dégradation troublante qu’a subie l’idée même d’expérience partagée. L’abandon des évènements spécifiques en faveur de petits gestes commémoratifs généralisés témoigne en particulier de la manière décentralisée dont nous abordons l’histoire aujourd’hui: parce que les nouvelles technologies nous donnent accès à un nombre incroyable de nouvelles sources d’information, plus rien n’est l’objet partagé de notre attention. Au lieu d’avoir tous un même centre d’attention, nous partageons tous le fait de nous souvenir de quelque chose, quoi que ce soit.

Compression du temps

Cela changera encore sans doute à l’avenir, mais, pour l’instant, l’accent mis par Facebook sur les vieux posts d’il y a un, deux ou quatre ans témoigne d’une étrange compression du temps, entre le moment où quelque chose arrive et le moment où l’on décide que c’est important. Alors que les anciens dérivés de la formule «Ce jour-là» nous invitaient à replacer les évènements de notre vie dans le contexte de l’époque où nous étions jeunes, où même d’époques bien antérieures à notre naissance, la version personnalisée qu’en a faite Facebook pousse à faire des comparaisons qui réduisent les époques à presque rien. En traitant tous ces riens qui font notre vie comme des évènements dignes d’être commémorés, Facebook nous invite à considérer la banalité de notre quotidien comme l’objet d’une future nostalgie.

À mesure que je contemplais l’évidence de mon souvenir le moins mémorable, une chose devint de plus en plus claire: nous sommes désormais constamment dans un processus de création de souvenirs qui dureront toute une vie (ou du moins la vie d’un mur Facebook). Le slogan de l’application «On This day» de Facebook («Ne manquez plus un souvenir») et le sous-titre en particulier, qui demande aux utilisateurs s’ils souhaitent être avertis lorsqu’ils ont «un souvenir à commémorer», a quelque chose d’éminemment dérangeant: cela implique que, aussi fou cela puisse sembler, vous n’avez pas de souvenirs tant que vous ne les avez pas enregistrés sur Facebook. Le souvenir n’est désormais plus une tâche qui vous incombe; Facebook s’en charge pour vous.

Le fait que les utilisateurs puissent «éditer et supprimer les anciens posts» implique, en outre, que la mémoire est une collection de bibelots que chacun peut changer, échanger et faire disparaître. La notion selon laquelle la mémoire est à la fois un objet et un vecteur de consommation dont l’automatisation risque de supplanter le vrai travail de la mémoire, même si elle semble la célébrer. Reste maintenant à savoir si la mémoire de toute une vie peut être uniquement composée d’évènements sans intérêt.

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