Parents & enfants / France

Un bac à la carte et sur cinq ans: le diplôme bousillé

Temps de lecture : 4 min

Le nouveau projet de décret voté par le Conseil supérieur de l’éducation prévoit que les élèves non reçus au bac pourront conserver les notes obtenues au-dessus de 10 lorsqu’ils repasseront l’examen l’année suivante.

REUTERS/Darren Staples (BRITAIN)
REUTERS/Darren Staples (BRITAIN)

Le nouveau projet de décret voté jeudi 2 juillet par le Conseil supérieur de l’éducation, qui pourrait être applicable dès l’année prochaine, n'apaisera pas les tenants les plus passéistes de l'Éducation nationale: il prévoit que les élèves non reçus au bac pourront conserver les notes obtenues au-dessus de 10 lorsqu’ils repasseront l’examen l’année suivante. Un rêve de lycéen devenu réalité.

Objectifs affichés: alléger la pression qui pèse sur les épaules des redoublants en leur permettant de ne se focaliser que sur les disciplines qui leur ont coûté l’examen l’année précédente. Dans les faits, les élèves de terminale devraient effectuer un premier trimestre classique, avant de décider en décembre, avec l’aide de leurs parents et de leurs enseignants, quelles épreuves ils repasseront au mois de juin. Dès ce moment, ils ne seraient plus contraints de se rendre dans les cours correspondant à des matières dont ils auraient conservé la note de l’année passée. Il serait donc désormais possible de passer le bac sur deux ans, ou plutôt sur cinq ans, durée maximale au cours de laquelle une note pourra être conservée. Un élève qui aurait obtenu la moyenne dans toutes les disciplines sauf trois pourrait, l’année suivante, n’avoir à suivre que trois matières.

Le CSE propose cette mesure pour lutter contre la déscolarisation et l’absentéisme. Sont concernés les élèves qui abandonnent après un échec à l’examen, tirant une croix sur leurs années lycée, et abordent le marché du travail avec le brevet des collèges pour seul diplôme. Selon France Info, «près de 18.500 élèves quittent le système scolaire après avoir raté leur bac général ou technique».

Éparpillement

Mais imaginez un peu la cohésion des classes de terminale, avec ses élèves présents épisodiquement, dans certains cours et pas dans d’autres. À vrai dire, on voit mal comment une telle mesure pourrait résoudre les problèmes de décrochage scolaire: difficile de se motiver à aller en cours lorsqu’on n’a qu’une douzaine d’heures à suivre, éparpillées dans la semaine. Ce genre d’emploi du temps a coûté son semestre à plus d’un étudiant de fac…

Ce genre d’emploi du temps a coûté son semestre à plus d’un étudiant de fac

Avec ce décret, il sera difficile de trouver des arguments face à ceux qui affirment avec délectation que le diplôme ne vaut plus rien. Le bac, c’est l’évaluation d’un niveau à un instant t. Et lorsque l’instant en question peut durer jusqu’à cinq ans, tout cela n’a plus grand sens. Outre l’évaluation du niveau exigible dans chaque matière, la semaine d’examen permet également aux élèves de se mesurer à eux-mêmes et de montrer qu’ils savent travailler sous pression. Si le brevet finit par être supprimé (c’est une arlésienne), si le bac peut être passé sur plusieurs années, alors on ôte toute possibilité aux élèves du secondaire de savoir de quoi ils sont capables. L’après-bac risque d’être violent…

La continuité de l'apprentissage

En outre, la mesure met en péril la continuité des apprentissages. Conserver une note supérieure à 10 à l’issue de son passage raté du baccalauréat, c’est ne plus être obligé d’assister aux cours correspondants durant l’année (ou les années) à venir. Et c’est donc se détacher petit à petit d’une discipline dans laquelle on avait pourtant de bonnes dispositions. Seuls les élèves les plus consciencieux se diront que, passer une année sans cours d’anglais, c’est risquer d’oublier en partie cette langue. Idem dans les autres disciplines: un candidat souhaitant entrer dans une université scientifique pourrait se retrouver avec une année passée sans faire de mathématiques, tout ça parce qu’il a laborieusement obtenu 10,5 sur 20 et qu’il a décidé qu’il ne pourrait pas faire mieux…

Passer une année sans cours d’anglais, c’est risquer d’oublier en partie cette langue

Il suffirait de faire aveuglément confiance aux lycéens pour que ce problème de continuité n’existe pas. Mais soyons francs: si vous n’étiez pas obligés d’assister à certains cours, et s’il ne semblait y avoir aucune conséquence à la clé, préfèreriez-vous y aller tout de même ou rester au lit?

La cerise sur la gâteau, c’est que le décret prévoit également que les élèves n’ayant pas eu le bac aient le droit, sans contestation possible, de refaire une année de terminale dans le même lycée. Or, jusqu’à maintenant, un établissement scolaire pouvait refuser d’accueillir de nouveau un élève de terminale s’il estimait qu’un changement d’univers était nécessaire (soit parce que l’élève a besoin d’autres conditions de travail, soit parce qu’il est hyper pénible et que s’en débarrasser est un soulagement). Ce serait désormais terminé. Et l’on pourrait se retrouver sans peine avec un élève de l’âge de Daniel Auteuil au moment des Sous-doués (29 ans) ou de Kev Adams dans Les Profs 2 (24 ans). Un tire au flanc de première qui passe tranquillement le bac sur cinq ans en misant chaque année sur un coup de pouce du destin. Le bac, institution parfois malmenée, pourrait réellement finir par perdre tout son prestige à force d’être ainsi trituré jusqu’à être dépossédé de toute signification.

Thomas Messias Prof de maths et journaliste

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