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Pour comprendre ce qui l'attend, la France doit regarder vers le Danemark

Le leader du Dansk Folkeparti Kristian Thulesen Dahl, le 18 juin 2015. REUTERS/Keld Navntoft/Scanpix Denmark

Le leader du Dansk Folkeparti Kristian Thulesen Dahl, le 18 juin 2015. REUTERS/Keld Navntoft/Scanpix Denmark

Les dernières élections législatives qui ont eu lieu dans le royaume sonnent comme un avertissement avant l'échéance de 2017.

Le 18 juin dernier, les urnes ont rendu un verdict que les médias annonçaient, mais auquel peu de Danois voulaient croire: le parti d'extrême droite Dansk Folkeparti (DF, Parti populaire danois) est arrivé en deuxième position lors des élections parlementaires. La coalition de gauche au pouvoir a donc cédé la place à un gouvernement de droite emmené par le leader de Venstre (droite modérée), Lars Løkke Rasmussen, et appuyé du bout des lèvres par DF. En effet, bien que premier parti de droite, ce dernier a décidé de ne pas participer au gouvernement. Comble de l’ironie, Rassmussen a formé un gouvernement alors qu’il est l’un des politiciens à qui les Danois font le moins confiance[1] et, en sus, a réalisé le pire score de Venstre à des élections parlementaires depuis 1990.

Le Danemark est à l’image de l’Europe, dont il symbolise les doutes et contradictions après sept années de crise et trois décennies de montée de l’extrême droite. En particulier, il incarne le virage «social-démocrate» de l’extrême droite, lequel est en train de prendre forme en France avec le Front national de Marine Le Pen. Dès lors, quiconque souhaite saisir les mutations de l’extrême droite et du populisme doit se pencher sur le Danemark. Le royaume scandinave fait figure de laboratoire pour une Europe vieillissante, moins tolérante, en crise et tentée par le repli sur soi. Et, de ce point de vue, il peut être perçu comme un avertissement pour la France.

1.L’extrême droite confirme son statut de force de gouvernement

Même s’il ne participe pas au gouvernement, DF est devenu une force politique en position de gouverner au sein d’une coalition. De plus, en tant que second parti du Danemark, son soutien est indispensable pour tout parti de droite qui refuse l’union nationale avec les sociaux-démocrates.

En Europe, il y a eu les précédents de la coalition «noire-bleue» entre les conservateurs et le FPÖ du défunt Jörg Haider en Autriche et de la Ligue du Nord en Italie (même si la classification de cette dernière à l’extrême droite fait débat). Le phénomène n’est donc pas nouveau. Mais les récents succès électoraux au Danemark, en France et Finlande montrent qu’il se banalise. Il illustre aussi l’échec de la politique de containment ou de front républicain appliquée à l’égard de l’extrême droite dans des pays comme la France.

L’exemple danois est là pour démontrer qu’aucune punition divine ne s’abat sur les électeurs ou les partis qui font alliance avec l'extrême droite

En France, la nature du scrutin rend le risque moins palpable pour les élections législatives. Le sentiment domine encore que le scrutin uninominal majoritaire à deux tours permet de faire barrage au FN (le fameux «front républicain»). Mais rien n’est moins sûr, comme la consigne du «ni-ni» de Nicolas Sarkozy le suggère. Par ailleurs, une alliance est de plus en plus tentante, ce qui prouve le statut de force de gouvernement du FN. S’il continue à réaliser des scores aux alentours de 20%, un tel statut va être conforté. D’autant plus que l’exemple danois est là pour démontrer qu’aucune punition divine ne s’abat sur ses électeurs ou ceux qui font alliance avec lui.

2.Les partis d’extrême droite sont devenus des partis de classes populaires

Au Danemark, comme en France, les principaux soutiens de l’extrême droite se trouvent dans des groupes vulnérables, défavorisés, qui craignent la mondialisation, qui ont vu leur situation se précariser, surtout depuis 2007. Dans les deux pays, les ouvriers, chômeurs, personnes peu instruites, retraités, votent massivement pour l’extrême droite. En bref, il s’agit de groupes qui traditionnellement votaient à gauche, voire à l’extrême gauche.

De ce point de vue, les victoires électorales résultent autant des forces du vainqueur que des faiblesses de l’adversaire. Si DF et FN réalisent de tels scores, c’est que les partis de gauche leur ont ouvert un boulevard en adoptant un profil bas sur des questions comme les injustices socio-économiques, les inégalités de revenus et de richesses, la taxation progressive ou en jetant la suspicion à l’égard de supposés profiteurs (comme les chômeurs) tout en légitimant certaines thèses ou discours d’extrême droite.

Il est alors aisé pour DF ou le FN de se présenter comme garant du modèle social danois ou français puisque celui-ci est mis à mal par la gauche modérée elle-même. D’ailleurs, DF est né en 1995 de la volonté de membres du Parti du Progrès (qui était antisystème, antiétatique, ultralibéral) de fonder un parti à coloration sociale. Depuis, DF a défendu son opposition à l’immigration extracommunautaire en invoquant la défense de l’État providence, socle du modèle voire de l’identité danoise.

3.La reprise des thèmes de l’extrême droite, loin d’affaiblir cette dernière, légitime son discours

La campagne électorale au Danemark a été d’une rare violence à l’endroit des immigrants, en particulier entre Helle Thorning-Schmidt et Lars Løkke Rasmussen. La Première ministre sortante a par exemple déclaré que le Danemark n’était pas une société multiethnique, relayant sa vision de la société danoise sur le site officiel du parti social-démocrate avec des slogans tels que «les étrangers: des règles plus strictes pour l’obtention de l’asile politique». Constatant que la rhétorique anti-immigration avait été adoptée autant à droite qu’à gauche, The Telegraph en a conclu que le débat avait touché le fond.

Il y a là une responsabilité majeure pour les partis de gauche et de droite qui se livrent à une récupération de certains thèmes à des fins stratégiques. En plus d’être contre-productive, celle-ci prépare le lit de futures déconvenues

L’alignement de la campagne au Danemark sur un des thèmes de prédilection de DF (et du FN) ne lui a pas barré la route. Au contraire, ce dernier a enregistré son meilleur score à des élections parlementaires, et de loin (21,1% contre 13,9%, précédent record datant de 2007). Il y a là une responsabilité majeure pour les partis de gauche et de droite qui se livrent à une récupération de certains thèmes à des fins stratégiques. En plus d’être contre-productive, celle-ci prépare le lit de futures déconvenues. La reprise de thèmes comme l’immigration ou la «guerre de civilisation» sert de chambre d’écho aux partis qui ont originellement porté ces idées. Ces derniers peuvent alors se targuer d’avoir été les premiers à avoir fait preuve de lucidité et donc d’avoir été injustement victimes d’ostracisme politique de la part de l’establishment des années durant.

4.La gauche modérée ne doit pas se limiter à une stratégie de captation des classes moyennes

Au Danemark comme en France, les partis de gauche ont entamé un processus plus ou moins explicite de changement de leur base électorale. Les classes moyennes éduquées, urbaines et cosmopolites sont appelées à remplacer les classes populaires. Le problème est que cette stratégie est insuffisante pour garantir à la gauche une base solide, car ces classes moyennes sont également convoitées par les partis libéraux, conservateurs, d’extrême gauche, etc.

De plus, l’un des effets de la crise a été de mettre sous pression ces classes moyennes qui sont désormais frappées par le chômage, la réduction de la protection sociale, une pression fiscale accrue (qui peut être perçue comme, en partie, la conséquence des cadeaux fiscaux aux plus aisés). Cette stratégie de captation, si elle peut se défendre en période d’expansion, devient risquée quand la précarité menace. D’autant plus lorsque la gauche modérée est perçue, au Danemark comme en France, comme ayant contribué à amplifier ces injustices et vulnérabilités ou, tout au moins, ayant peu fait pour les atténuer (un décrochage accentué par le «socialisme de l’offre»). Enfin, comme évoqué plus haut, l’abandon des classes populaires a ouvert un boulevard aux partis d’extrême droite.

5.La démocratie a besoin d’une gauche modérée, fidèle à ses convictions et forte

Depuis quelques décennies, la gauche modérée, au Danemark et en Europe, a pris une certaine distance à l’égard de ses engagements sociaux de justice économique (en refusant, par exemple, une taxation plus progressive des revenus ainsi que la lutte contre les niches et l’optimisation fiscales). Pire, lorsqu’elle est au gouvernement, elle est capable de politiques très dures sur le plan social.

Cette perte de repères politiques n’est pas l’apanage du Danemark. La récente déclaration de Manuel Valls sur la «guerre de civilisation» que la France doit mener contre l’islamisme produit la même confusion

Par exemple, au Danemark, lors de la campagne électorale de 2011, l’un des chevaux de bataille de Thorning-Schmidt a été l’abrogation de la réforme du système d’indemnisation de l’assurance chômage, votée l’année précédente par la majorité de droite. Or, une fois au pouvoir, la coalition de gauche a accéléré la mise en place de la réforme en faisant entrer en vigueur l’une de ses mesures les plus spectaculaires: la réduction de moitié de la durée d’indemnisation (de 4 à 2 ans) avec effet immédiat (ce qui a signé la fin immédiate des indemnités pour des dizaines de milliers de Danois ainsi que la précarisation de dizaines de milliers d’autres). Cette volte-face a été vécue comme une profonde trahison pour la base des sociaux-démocrates, notamment les syndicats.

La réforme de l’école a également été menée contre le syndicat des enseignants qui constituait un puissant soutien du Parti social-démocrate. Enfin, la ministre de la Recherche et de l’Enseignement supérieur, qui est membre de Radikal Venstre (libéraux sociaux, alliés des sociaux-démocrates), Sofie Carsten Nielsen, a décidé sans concertation préalable avec les différents acteurs impliqués (directeurs d’universités, enseignants, syndicats d’étudiants, etc.) de réduire de 4.000 le nombre de places en master dans les universités, au prétexte que les étudiants doivent intégrer plus tôt le marché du travail. Les revenus des universités dépendant du nombre d’étudiants inscrits, la réforme a mis en danger le budget des universités et a entretenu le désarroi d’une grande partie d’un électorat traditionnellement ancré à gauche.

Cette perte de repères politiques n’est pas l’apanage du Danemark. La récente déclaration de Manuel Valls sur la «guerre de civilisation» que la France doit mener contre l’islamisme produit la même confusion que celle observée au Danemark.

6.La démocratie a besoin d’une droite modérée, fidèle à ses valeurs et forte

Le contraste entre Venstre, à terre mais qui gouverne, et DF, triomphant et qui monnaye son (demi-)soutien, est lourd de symboles: une droite faible obligée d’aller chercher l’appui d’une extrême droite qui peut alors imposer ses conditions. Le cas danois est à nouveau éclairant: la droite modérée ne peut être forte qu’en affirmant une identité propre qui ne paraisse pas être la version édulcorée de thèses plus extrêmes. De ce point de vue, il est édifiant de constater l’atonie, au Danemark comme en France, de la droite sociale et de la démocratie chrétienne au profit d’une droite dure, nationale et souvent ultralibérale.

La droite (comme la gauche) doit  être moralement irréprochable

La droite (comme la gauche) doit aussi être moralement irréprochable. Lorsque ses leaders ont un passé trouble, entaché par diverses affaires troubles et provoquent des réactions clivées au sein de la population comme Løkke Rasmussen, elle prend l’eau. Cela se transforme en naufrage quand elle semble suivre un agenda fixé par d’autres qu’elle. Elle apparaît alors comme une version «light» (et donc moins savoureuse et authentique) d’une «vraie» droite qui a pour elle (en apparence seulement) la probité.

L’exemple danois montre que les responsabilités quant à la montée de l’extrême droite sont à chercher de chaque côté de l’échiquier politique. Il souligne la nécessité de penser la division entre droite et gauche. Il impose aux partis modérés d’assumer leur héritage idéologique et de cesser la course au centre ou la récupération d’idées populistes. Citoyens et décideurs politiques auraient tort de ne pas prêter attention à ce qui vient de se jouer au Danemark, car le royaume de la petite Sirène pourrait bien donner le ton d’une nouvelle ère politique en Europe. À deux années des élections parlementaires et présidentielles, droite et gauche françaises seraient bien inspirées de méditer ce qui vient de se jouer.

1 — Lars Løkke Rasmussen a été impliqué dans plusieurs affaires. Il a utilisé l'argent des contribuables pour des sorties au casino et en discothèque entre 1998 et 2001 alors qu'il était le président départemental de Fredensborg. Pendant la même période, il a présenté des factures de taxi d'un montant de 148.000 couronnes danoises (à peu près 20.000 euros) sans pouvoir fournir le moindre justificatif. Enfin, en tant que président de l'association environnementale Global Green Growth Institute, il a effectué 15 voyages pour un montant d'un million de couronnes (à peu près 134,000 Euros). Retourner à l'article

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