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Pourquoi les Marseillais ne vont-ils pas dans leurs propres musées?

Le MuCEM à Marseille, le 5 juin 2013. REUTERS/Jean-Paul Pelissier

Le MuCEM à Marseille, le 5 juin 2013. REUTERS/Jean-Paul Pelissier

Alors que la saison estivale vient de débuter, la polémique autour d'un projet avorté visant à déverser 640 tonnes de sable devant le Mucem, à Marseille, révèle à quel point il est difficile d'attirer les Marseillais dans leurs propres musées.

Marseille

Le Fort Saint-Jean, ses murailles étroites où l'on ne passe pas à deux, sa jolie vue sur la Méditerranée. Et même son gardien, qui veille sur les lieux comme s'il protégeait un phare. Ici à quelques mètres du Mucem, auquel le fort est relié par une passerelle aérienne, les touristes se reposent à l'ombre des tonnelles, ils s'attablent en terrasse pour boire un verre, donnent à manger à leur bébé assis sur un banc de la cour de la commande. Parmi eux, des Marseillais habitués des lieux, qui aiment se balader ou flâner en admirant les dentelles majestueuses imaginées par l'architecte Rudy Ricciotti. «On aime bien venir ici, c'est reposant. Et souvent il y fait plus frais qu'en bas», sourit un jeune couple, assis à une table du Café du Fort, au milieu de l'après-midi. 

Au MuCEM, à Marseille, le 3 juin 2013. REUTERS/Jean-Paul Pelissier

Fin 2013, après les sept premiers mois suivant l'ouverture, parmi les 1.824.000 visiteurs,  «seulement» 600.000 avaient visité les expositions, certes parfois bien maigres, du musée que le fort domine. La direction nuançait alors, expliquant que dans leurs rêves les plus fous, ils n'en espéraient pas plus de 350.000...

En débarquant à Marseille l'an dernier, je m'étonnais de cet état des lieux. Même si Marseille est une véritable capitale des cultures, avant même l'année 2013, les locaux ont vite répondu à mes questions: «Quand tu as la moitié de la ville qui est exclue des transports, des kiosques et de l'accès à la culture, ça n'est pas très étonnant», me confiait un journaliste du cru à mon arrivée. En observant de plus près les statistiques fournies par le musée, on s'aperçoit également qu'environ la moitié des visiteurs du Mucem viennent de la Région PACA. Celle-ci fait d'ailleurs partie des trois régions les mieux dotées de France, aux côtés de l'Île-de-France et de Rhône-Alpes, avec pas moins de 121 musées comptabilisés en 2011 par l'enquête Patrimostat du Ministère de la Culture.

Et parmi les visiteurs français du Mucem, un tiers sont marseillais. C'est beaucoup et peu à la fois, sachant que la ville a attiré près d'un million de touristes en 2014: un public jugé officiellement «prioritaire» par la mairie centrale. L'ancien directeur du Mucem, Bruno Suzzarelli, relativisait la situation avant son départ, en juin 2014: 

«L'ensemble du site est gratuit, sauf les expositions. C'est un lieu de vie, le Marseillais doit se sentir chez lui.»

Mais l'est-il vraiment? Le soir, les Halles de la Major, ouvertes en août 2014, ont certes contribué à faire revivre le quartier, qui reste souvent désert faute d'être desservi correctement par les transports en commun. Mais de là à attirer des publics populaires, il y a un pas, loin d'être franchi.

Une offre loin déséquilibrée entre été et hiver

'Le Mobile' de Xavier Veilhan lors de l'exposition "Architectones" au MaMo à Marseille le 12 juin 2013. REUTERS/Jean-Paul Pelissier

 

 

 

Il y a pourtant bien pire. Parmi les musées de la ville (Cantini, Musée d'Art Contemporain...) ou dans certains lieux comme la Vieille Charité, dans le quartier du Panier, les expositions temporaires ne débutent bien souvent qu'à la saison touristique: à partir du mois de mai... pour se terminer en septembre. 

Entre les deux? Peu de choses. Une offre culturelle différenciée en fonction de la saison, comme si la culture ne s'adressait pas à ceux qui habitent ici à l'année. 

Par exemple à Paris, au contraire, les expositions se tiennent tout au long de l'année. Au Grand Palais, l'exposition autour de l'oeuvre de Picasso débutera en octobre 2015 pour se terminer pendant l'hiver, en février 2016. Il y a quelques années, la grande rétrospective Dali au Centre Pompidou avait commencé au milieu du mois de novembre 2012, pour se clore le 25 mars 2013. On arguera que les parisiens ne sont pas toujours les premiers à courir dans leurs musées, mais le profil des deux villes est encore sensiblement différent...

Cet automne et cet hiver, à Marseille, le Mucem a accueilli la grande exposition tirée des photographies de Raymond Depardon, mais rien de très extraordinaire, puisqu'à part quelques clichés de la ville jamais exposés, le reste était loin d'être exclusif...

Outre Depardon, il y eu «Food», qui ne laissa pas de souvenirs mémorables aux visiteurs. Pour le reste, circulez: les expositions seront multipliées par deux durant l'été. Au musée Cantini, les peintures, collages et objets d'Hervé Télémaque seront visibles du 19 juin jusqu'au 20 septembre. À noter également, en passant, la superbe œuvre éphémère de quarante artistes à l'école Saint-Thomas d'Aquin, «Aux Tableaux!», qui s'étend sur près de 4 500 m2 et s'offre aux curieux jusqu'au 10 octobre.

L'adjointe à la culture de la mairie de Marseille, Anne-Marie d'Estienne d'Orves, avance une explication à ce déséquilibre: «C'est l'effet Marseille capitale de la culture!», justifie-t-elle. 

«On essaie maintenant d'étaler les expositions au maximum, pour qu'il y en ait en permanence et que l'on propose une offre plus équilibrée; mais comme nous travaillons à deux ou trois ans en avance, l'offre des musées s'est surtout concentrée l'été en 2013 et 2014.»

Sous-entendu pour atteindre le maximum de monde pendant les périodes de vacances estivales. En 2016, assure-t-elle, il y aura des expositions tout au long de l'année, même si elle reconnaît qu'attirer un public jeune, marseillais et populaire dans les musées n'est «jamais facile»

«C'est aussi très important de répondre à une demande, or on travaille de plus en plus avec les touristes... », conclut-elle.

Vue générale du Mucem à Marseille, le 5 juin 2013. REUTERS/Jean-Paul Pelissier

Du sable pour attirer les Marseillais vers la culture?

C'est donc avec toutes ces informations en tête que j'ai observé la polémique qui a enflammé l'esplanade du J4 récemment. Sur cet immense espace «vide» entre le Mucem et la Villa Méditerranée, Jean-François Chougnet, le directeur du musée, voulait installer quelques 640 tonnes de sable pour «faire vivre autrement» cette place minérale: yoga, jeux de boules, douches solaires et terrains de sport. Son projet imaginé avec l'association «Yes We Camp» avait pour vocation d'attirer «un public plus populaire que celui qui fréquente habituellement les salles», défendait-il dans le journal Le Monde

Face au tollé des syndicats, de la presse et surtout de sa tutelle du Ministère de la Culture, il a dû renoncer bien vite.

Dans une ville qui compte une bonne vingtaine de plages, charrier des tonnes de sable, au risque d'abîmer les collections et de provoquer un «gâchis écologique» énorme, paraît complètement absurde. Mais ce projet apparaît surtout comme l'énième tentative des acteurs culturels pour attirer de nouveaux «publics» qui n'osent pas pousser les portes des musées. 

C'est toujours un plus de pouvoir prendre possession du musée pour le démystifier

Anne-Marie d'Estienne d'Orves

«C'est ce qu'avait en tête M. Chougnet», assure Anne-Marie d'Estienne d'Orves, alors que la mairie de Marseille est longtemps restée muette sur ce dossier qu'elle approuvait en silence, notamment parce que celui-ci ne lui coûtait rien:

«C'est très difficile de s'exprimer sur le fond du projet: est-ce que cela allait attirer de nouveaux publics? C'est dur de faire une réponse. Ce qui est sûr, c'est que c'est toujours un plus de pouvoir prendre possession du musée pour le démystifier.»

En l'espèce, comme le suggère le site de «Marseillologie» dans un papier consacré au sujet, il s'agissait aussi de «convertir les passants en visiteurs effectifs», mais aussi de transformer «un utilisateur en payeur, selon le principe du freemium.»

Comme pour l'abstention au moment du vote aux différentes élections, il existe une sorte de complexe social touchant les catégories populaires; qui rechignent à se rendre au musée avec, en tête, l'idée que ces lieux ne sont pas «pour eux.» Dans ce cas, que faut-il faire? Se résigner? Changer les thèmes des expositions? Les rendre attractives en abordant des thématiques moins «excluantes»? 

La mairie de Marseille a déjà lancé en 2014 une initiative intéressante, qui ne résout pas tous les problèmes, loin de là, pour attirer de nouveaux publics. Cette solution prend la forme d'un «Pass», vendu notamment à l'Office de Tourisme, qui donne un accès illimité à tous les musées, pendant un an, contre 30 euros. Du Préau des Accoules au musée des Beaux-arts, en passant par le muséum d'Histoire naturelle jusqu'à au Château Borély, ce sésame offre la possibilité de revenir, de papillonner, de se promener ou de passer plus de temps dans une collection.

L'offre culturelle au cœur du débat

A Marseille, le June 4, 2015. REUTERS/Philppe Laurenson

 

 

 

C'est un premier pas, qui ne fonctionne évidemment qu'avec les huit musées municipaux, qui attendent environ 600.000 visiteurs l'année prochaine. Mais le Mucem, la Villa Méditerranée et la Frac en sont donc exclus; les deux premiers étant nés dans le sillage de la capitale européenne de la culture 2013. D'ailleurs si cet évènement a considérablement changé «l'image» de Marseille, ce nouvel attrait superficiel ne transforme pas ceux qui y vivent. Pour la directrice des musées de Marseille, interrogée par Métro en 2013, ce changement d'image avait surtout un autre bénéfice: 

«Les responsables culturels s’intéressent de nouveau à l’offre de la ville.»

En 2013, l'une des premières expositions du Mucem traitait de la question du «genre» dans la Méditerranée. Elle proposait à un public encore attiré par la nouveauté du musée, qui gloussait ou s'offusquait, des kits «pisse debout», la vue d'un «hymen artificiel» ou encore des débats sur la virginité, l'avortement et l'homophobie. Si on peut saluer le courage du commissaire, la programmation laisse songeur: est-ce ainsi qu'on attire un public nombreux, populaire et hétéroclite? 

«Cette exposition est une sorte de manifeste pour dire ce qu’un musée de société comme le nôtre peut faire passer à son public à propos à ce qui se passe aujourd’hui. En ce qui concerne le genre, cela ne peut jamais laisser indifférent», déclarait alors le commissaire, Denis Chevallier, à RFI. 

Reste aussi l'épineux débat sur la collection du musée, qui compte 35.000 objets  transférés depuis le Musée national des arts et traditions populaires, qui a fermé en 2005 au bois de Boulogne. Objets de la paysannerie française, outils pour labourer les champs, métiers à tisser: ces objets évoquent la France traditionnelle et agricole. Ils contrastent avec le reste du musée, comme cette première exposition sublime, imaginée par Thierry Fabre, sur le noir et le bleu en Méditerranée.

Démocratisation de la culture?

Dans les milieux artistiques, on se pose cette question depuis la nuit des temps: comment attirer des publics plus larges qu'une simple élite intellectuelle? Depuis l'invention du «musée», cette forme particulière de mise en scène des bien culturels, celui-ci a toujours agit comme un «excluant» pour les classes populaires, moins bien formés, moins bien dotés en «capitaux culturels», comme l'expliquait le sociologue Pierre Bourdieu en son temps. 

Il n'y a pas véritablement d'effet de lieu, mais plutôt un effet de pratique

Nicolas Maisetti

En la matière, il n'y a pas véritablement «d'effet de lieu», mais plutôt un «effet de pratique», souligne le chercheur Nicolas Maisetti, qui a consacré un ouvrage à Marseille-Provence, capitale Européenne de la Culture 2013. La «démocratisation» de la culture n'a cessé de rebondir depuis le début du XXe siècle. En 1937, un rapport adressé à Jean Zay–alors ministre de l'Education nationale– préconisait ainsi la mise en place de «préfectures théâtres» pour faire rayonner le théâtre sur tout le territoire. Outre la décentralisation des œuvres artistiques, il s'agissait aussi, tout simplement, d'expliquer que «la culture, ça s'apprend.»

Avec Jack Lang, l'idée verticale et toute gaullienne d'une culture sans intermédiaire entre l'oeuvre et le public, promue par André Malraux depuis 1958, laissera place à une «démocratisation» des oeuvres. Désormais, pour faire venir les ouvriers au théâtre ou au musée, on ambitionne de démocratiser l'objet; et l'on y inclut alors des disciplines qui n'y rentraient pas traditionnellement. Quid du street art? Des graffitis? De la culture urbaine dont Marseille est imprégnée? 

En tant que musée national, le Mucem s'inscrit totalement dans ces problématiques. Or dans un récent rapport de la Cour des Comptes, les commissaires s'alarmaient de la dérive de ses coûts et s'inquiétaient carrément pour son avenir. La construction du Mucem, qui a coûté la modique somme de 350 millions d'euros contre 160 millions prévus initialement, «n'a pas été précédée ni accompagnée d'une réflexion approfondie» du ministère de la Culture «sur le sens et la place des musées de société dans la politique culturelle de l'État», décrivait le rapport, franchement acerbe. 

Espérons désormais que le musée ne ferme pas ses portes avant d'avoir attiré ces fameux «nouveaux publics» (les jeunes et les classes populaires) qui lui font cruellement défaut; et qui sont pourtant nombreux à Marseille. 

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