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Mais où est passé le reggae français?

Festival australien de reggae Raggamuffin, en 2011 | Eva Rinaldi via Flickr CC License by

Festival australien de reggae Raggamuffin, en 2011 | Eva Rinaldi via Flickr CC License by

Les artistes reggae n’ont jamais été aussi actifs dans l'Hexagone. Si on les entend peu, c’est juste que le reggae se trouve en souterrain.

Mais c'est vrai, ça? Où sont les nouveaux artistes reggae français? Les rockers qui s'inspirent des musiques jamaïcaines? Les chanteurs qui lui rendent hommage? Le reggae semble, depuis six ans environ, avoir disparu des écrans radar. Pourtant, il est bien là, et n'a jamais été aussi actif dans l'Hexagone. Alors pourquoi ne l'entend-on que si peu?

C'est un paradoxe qu'explicite Alexandre Grondeau, fondateur du site reggae.fr, universitaire et écrivain:

«Le reggae n'a jamais été aussi important, mais on n'en a jamais aussi peu parlé. En vingt ans, en France, le nombre de sound systems a été multiplié par dix environ. Le reggae, c'est une musique, mais aussi une culture très large. Elle comporte énormément de ramifications, de sous-genres, qui se sont développées. Ceux-ci se sont chacun structurés avec le temps. On trouve des artistes reggae qui font des tournées des Zéniths, et, ça, tous les artistes ne le font pas. Combien de styles de musiques ont deux festivals à plus de 50.000 personnes qui leurs sont dédiés en France? Très peu.» 

Pour témpérer un peu ce constat, notons que le Garance festival, l'un des deux événements, est cependant en grande difficulté et n'aura pas lieu en 2015.

 

Alors, si le reggae est si actif, si le public est encore là, si les artistes tournent et se bougent, qu'est-ce qui bloque? Il faut chercher, en partie, dans le milieu du reggae lui-même, dans son fonctionnement. Avec un réseau largement basé sur des méthodes tirées de l'underground (les sound systems, les dubplates distribués en petites quantités...), il fonctionne horizontalement, grâce à la base. Et ce, parce qu'il n'a été qu'assez peu récupéré par les radios privées ou la télévision. En tout cas beaucoup moins que d'autres musiques, comme le hip-hop.

Avec un réseau largement basé sur des méthodes tirées de l'underground, le reggae fonctionne horizontalement, grâce à la base

Résultat, le reggae se développe via les radios locales, les festivals qui lui sont dédiés, les web radios... Et la fanbase suit, attentive et particulièrement fidèle: «l'auditeur reggae français type, il s'investit, il a une forme de militantisme dans son écoute, il devient un relais pour cette musique», précise Alexandre Grondeau.

Les soirées reggae explosent actuellement, les artistes ont où se produire, souligne Fred Lachaize, programmateur du festival Reggae Sun Ska:

«Les artistes reggae s'organisent de telle manière que les chanteurs tournent beaucoup, avec des DJ différents en fonction des régions. Ils se sont, pour une très grande partie, mis à tourner seuls, sans backing band. Et en bossant de cette façon, ils peuvent faire 80 dates par an, devant 150-500 personnes à chaque fois. Il y en a plein comme ça.»

 

L'âge d'or médiatique

Il y a trente-quarante ans, le reggae était à son zénith médiatique. Avec Bob Marley, qui en 1975 jouissait déjà d'une grande notoriété, mais aussi avec les musiciens anglais. The Police, The Clash, Eric Clapton (toute la vague 2 Tone: The Specials, The Bodysnatchers, Madness...), les héritiers du mouvement skinhead britannique... Au Royaume-Uni, une partie de la jeunesse blanche se réapproprie le reggae, le détourne, s'en inspire.

La Jamaïque est une ancienne colonie anglaise, indépendante en 1962. L'immigration de la petite île vers la grande est forte et peuple les quartiers de Londres (Brixton en premier lieu) et Birmingham. «Au Royaume-Uni, les blancs et les noirs des classes populaires vivaient souvent dans les mêmes quartiers, donc le mélange s'est fait plus facilement», souligne Alexandre Grondeau.

 

Le reggae a poussé beaucoup de peuples et de cultures à se le réapproprier, à donner de fortes impulsions locales

Alexandre Grondeau, fondateur du site reggae.fr

 

Avec le porte-parole Bob Marley, le reggae passe les frontières. «En s'internationalisant, le reggae a poussé beaucoup de peuples et de cultures à se le réapproprier, à donner de fortes impulsions locales.» Y compris en France. Nombre d'artistes jamaïcains et anglais percent, le reggae évolue en sous-genres et, donc, se structure indépendamment. Commentaire de Fred Lachaize:

«Par exemple, en France, le dub (sous-genres du reggae) a eu une influence très forte en flirtant avec le mouvement des free party

La France big up

Et puisque Serge Gainsbourg avait signé des albums entièrement reggae (Aux armes et caetera, bien sûr), la chanson française commence à s'y mettre. On a même vu Alain Souchon et Maxime Le Forestier s'acoquiner avec le genre.

 

La chanson française s’y est mise: Le Baiser de Souchon est un reggae

Oui, Le Baiser est un reggae.

 

 

Mais le reggae français est très loin de se limiter à la variété. La scène hexagonale a connu plusieurs épisodes médiatiques, comme Raggasonic, Tonton David, Sinsemilia, Pierpoljak... Le reggae a la française, vers la seconde moitié des années 1990, se met à faire du crossover dans tous les sens. Avec le rock, le ska, le jazz, les musiques tziganes... Le tout, bien souvent, répertorié sous l'appellation fourre-tout «musiques festives» ou «jam session». Tryo, Sergent Garcia, Babylon Circus, Percubaba, Rude Boy System, Rasta Bigoud et autres K2R Riddim deviennent les fers de lance d'une musique hybride, taillée pour les festivals, teintée de reggae certes, mais souvent éloigné des bases du genre.

Avec Marley et le mouvement rasta, le reggae a largement diffusé une image très codée de lui-même

Puis, on observe un retour à quelque chose de plus roots au début des années 2000, «peut-être moins accessible pour le grand public», avance Alexandre Grondeau. Aujourd'hui, les Danakil, Dub Inc., Naâman, Broussaï, Mo'Kalamity and The Wizards et consorts tournent sans relâche. Avec un groove bien français, dans tous les sens du terme. Mais les médias restent pour la très grande majorité totalement hermétiques à ces succès récents, car moins ancrés dans le crossover.

Le reggae dans des cases

Alexandre Grondeau avance une explication très simple:

«Pour moi, le message contestataire du reggae n'a jamais plu aux programmateurs et aux décideurs. Ça n'est pas assez vendeur. Ça n'est pas un milieu clinquant. Quand Sinsemilia débarque à France 2 au 13-Heures, ils chantent Chiraquie au lieu de Tout le Bonheur du Monde

 

Mais si l'on jette un regard en arrière, on s'aperçoit que le reggae français est presque toujours allié à la contestation, à l'engagement, aux valeurs humanistes. Quand à ces débuts en Jamaïque, il était surtout un moyen supplémentaire de chanter l'amour et le quotidien, comme presque toutes les autres musiques. Reggae ne signifie pas forcément rasta, et les chanteurs jamaïcains dits «soulful», tels que B.B. Seaton, Ken Boothe, Freddie McGregor, Al Brown, Delroy Wilson ou encore Carl Bradney en sont les exemples les plus flagrants. Avec Marley et le mouvement rasta, le reggae a largement diffusé une image très codée de lui-même.

Le message contestataire du reggae n'a jamais plu aux programmateurs et aux décideurs. Ça n'est pas assez vendeur. Ça n'est pas un milieu clinquant

Alexandre Grondeau, fondateur du site reggae.fr

 

 

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Bob Marley, justement, vend actuellement plus d'albums que la totalité des artistes reggae réunis. Si Tuff Gong a permis à l'île caribéenne d'être placée sur une carte et d'y développer une industrie musicale digne de ce nom, il a aussi pris le monopole du genre, d'une certaine manière. Difficile ensuite, pour beaucoup de médias, d'aborder le sujet sans parler de Marley ou de Gainsbourg, et de mettre en avant les artistes reggae pour ce qu'ils sont réellement. Sans compter les clichés sur la ganja, qui continuent à diviser le public.

Mais il suffit de regarder nombre de programmations de festival ou de concerts accordant une visibilité importante ou centrale aux musiques jamaïcaines : les anciens, les «légendes» reggae y prennent une place énorme, bien plus que dans d'autres genres. Cet été, vous pouvez donc voir en France des artistes tels que Jimmy Cliff, Alpha Blondy, Black Roots, Lee «Scratch» Perry, Ranking Joe, Bronco Knowledge ou encore Max Romeo. Peut-être la volonté de la part du public français de rattraper le retard accumulé dans les années 1970-80 en terme de concerts reggae. Mais surtout car les notions de «roots», de «racines», d'«esprit reggae» provoquent un besoin d'histoire et d'authenticité, de voir les papas parler avec sagesse.

Des difficultés pourtant

Cela peut-il nuire au renouvellement de la scène reggae (plus particulièrement des artistes pouvant toucher le grand public) et donc à l'intérêt des médias pour cette musique? Il faudrait un article entier pour y répondre. Mais au vu du dynamisme de la scène actuelle, difficile de croire en cette hypothèse. D'ailleurs, selon David Commeillas, journaliste musique ayant beaucoup écrit sur le sujet, «il est de plus en plus difficile de faire tourner les vétérans comme U-Roy par exemple. Les jeunes les connaissent beaucoup moins qu'auparavant».

Le grand public a une idée dans la tête de ce qu'est le reggae, donc on va lui chercher ce qu'il veut

David Commeillas, journaliste musique

Un phénomène expliqué en partie par les changements structurels et de consommation récents de l'industrie de la musique. «La mondialisation du reggae ne profite pas du tout aux artistes jamaïcains, ajoute Alexandre Grondeau. La crise du disque leur a fait extrêmement mal, parce que, sans les ventes, là-bas, il est très difficile de vivre de la musique.»

Mais l'évolution de la presse spécialisée n'y est peut-être pas non plus étrangère:

«Peut-être que les médias spécialisés reggae n'ont pas assez cerné l'intérêt du Web. Quand on a créé reggae.fr, ils ne comprenaient pas ce qu'on voulait faire, c'était bizarre.»

Le reggae sous votre nez

Bien sûr, le reggae a énormément évolué depuis la fin des années 1960. Jusqu'à imprégner, implicitement, une partie de la pop music, via le hip-hop ou les musiques électroniques. Alexandre Grondeau explicite:

«Major Lazer, par exemple, font le crossover et ont un succès énorme. Ils se basent sur la musiques jamaïcaine, une des ramifications du reggae. Mais pour faire comprendre cela à certains médias, c'est compliqué.»

 

Les sous-genres se sont américanisés: les hits Man Down et No Love Allowed de Rihanna ou même Like A Champion de Selena Gomez ont une énorme influence jamaïcaine

Que dire des hits Man Down et No Love Allowed de Rihanna, de la période rasta de Snoop Lion Dogg, Know Who You Are de Pharrell Williams ou même Like A Champion de Selena Gomez? Tous ont une énorme influence jamaïcaine, reggae ou dancehall principalement. Les sous-genres ont explosé, se sont américanisés, et ce depuis longtemps. Mais on a tendance à l'oublier. Le reggae est bien là, en souterrain. Précision de David Commeillas:

«C'est une culture complexe, qui nous échappe. Le grand public a une idée dans la tête de ce qu'est le reggae, donc on va lui chercher ce qu'il veut. Les producteurs jamaïcains regardent beaucoup vers les USA, comme Sean Paul ou Shaggy ont pu le faire à une époque. Il y a toute une scène qui mélange dancehall, dance, dans le sillage de groupes comme Major Lazer.»

 

La scène allemande (Patrice, Seeed, Gentleman...), les fils Marley (Damian, Stephen, Ziggy, Julian, Ky-Mani, Rohan) sont parvenus à percer à l'international ces quinze dernières années, tout comme bon nombre d'artistes jamaïcains (Chezidek, Sojah et bien d'autres), américains (Matisyahu, Soldiers of Jah Army, Groundation...) ou africains (Omar Perry, Tiken Jah Fakoly, Kaisa...). Certains en américanisant fortement leurs productions (Damian et Stephen Marley en tête).

 

Vers un énième retour aux sources

Le reggae est tellement intégré aux autres scènes musicales depuis des années qu'il n'a jamais vraiment disparu

Il faut savoir qu'en Jamaïque tout le monde n'écoute pas de reggae. L'image que l'on se fait de la culture de l'île est biaisée, dominée par le spectre reggae qui provoque un tourisme musical (sur les traces de Bob Marley notamment) et fait oublier qu'une grande partie de la population vibre, comme beaucoup d'insulaires, pour le dancehall, le hip-hop ou, dans une moindre mesure, le reggaeton. Mais le reggae reste tout de même en toile de fond, et ce parce qu'il revient régulièrement sur le devant de la scène jamaïcaine, comme c'est le cas depuis peu, et comme l'explique David Commeillas:

«En Jamaïque, il y a un gros retour à du reggae plus roots actuellement, très rasta, fait par de jeunes artistes. D'ailleurs, on voit que c'est cyclique, et que ça correspond aux périodes les plus violentes du pays. Le reggae revient quand les problèmes sociaux sont au plus haut.»

Fred Lachaize cite notamment Protoje ou Chronixx.

 

En somme, le reggae et sa culture, en grande partie ses sous-genres, est tellement intégré aux autres scènes musicales depuis des années, compte tellement de fans en souterrain, et détient un tel pouvoir fédérateur, qu'il n'a jamais vraiment disparu. Il a juste changé, comme toutes les musiques. Mais en France, on a parfois du mal à le comprendre. Les clichés ont la vie dure.

(En bonus, le pire hommage au reggae de tous les temps.)

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