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Après le bac, il n'y a pas que les études, il y aussi le «gap year»

Pause soleil au jardin du Luxembourg à Paris | David McSpadden via Flickr CC License by CC

Pause soleil au jardin du Luxembourg à Paris | David McSpadden via Flickr CC License by CC

Contrairement aux pays scandinaves ou anglophones, l'année «sabbatique» a du mal à trouver sa place en France, où l'on préfère continuer ses études plutôt que de partir un an en stage ou à l'étranger.

«Passe ton bac d'abord.» OK, c'est fait, et maintenant? Faire comme le tiers des bacheliers de 2013 et partir à la fac? Ou peut-être faire une classe prépa? Chaque année, environ 3 bacheliers sur 4 s'inscrivent dans l'enseignement supérieur, et ce chiffre atteint 98% lorsqu'il s'agit d'un bac général. Et s'il y avait une alternative à continuer les études, après déjà minimum douze ans passés sur les bancs de l'école?

Il pourrait bien en avoir une. Outre nos frontières, on l'appelle le «gap year». Ici, on parlerait d'une année sabbatique, ou de césure –«même si la césure s'applique davantage à une année prise au cours des études», précise Martine Vanhamme-Vinck, directrice du Centre d'information et d'orientation (CIO) Mediacom à Paris. Partir à l'étranger, suivre des cours de langues, travailler, faire un stage ou du bénévolat dans une association... Le gap year peut prendre différentes formes, avec l'idée de faire un break avant de commencer les études supérieures. 

«Ça me paraissait inconcevable de passer mon bac à 19 ans et de repartir directement avec cinq ans d'études!, confie Alice, qui a pris un gap year en 2009. Je voulais voyager, bouger, voir d'autres choses, d'autres cultures, et m'amuser!» 

Pas de chiffrage précis

Pauline, elle, est d'abord partie suivre des cours à Londres. Puis elle est revenue travailler en France. Mais les deux jeunes femmes font partie des rares exceptions françaises à ne pas avoir suivi le schéma classique. Car si le gap year est une pratique assez courante dans certains pays, elle reste assez rare en France. Il est toutefois très difficile d'évaluer combien de lycéens choisissent cette voie, s'accordent à dire les différents spécialistes de l'orientation et de l'éducation. Il n'existe pas de chiffre qui répertorie à la fois ceux qui partent en séjour linguistique, faire du woofing, ou sont au pair. Entre les nombreux organismes qui existent, et les jeunes qui ne passent pas par des intermédiaires, aucune statistique ne peut être établie pour le moment.

Nous avons une culture du diplôme: on sait que quand on passe le bac, ce qui est important, c'est la formation qui vient après

Jean-François Giret, directeur de l'Iredu

«À 18 ans, on nous demande de choisir notre voie, c'est difficile, fait remarquer Coline Vanneroy, déléguée générale d'Animafac, un réseau d'associations étudiantes. Le gap year, c'est une pause pour réfléchir sur la suite, pour expérimenter des choses à l'étranger, dans une association, au travail et ainsi découvrir quelle est sa voie.»

C'est ce que choisissent de faire plus de la moitié des lycéens au Danemark et en Norvège, estime l'Institut nordique pour les études dans l'innovation, la recherche et l'éducation d'Oslo. De nombreux Britanniques et Allemands optent également pour cette expérience. Alice, moitié anglaise, est formelle:

«En Angleterre c'est normal, je dirais même que c'est dans le cursus de "la vie" de prendre une année sabbatique.»

Mais en France, «ce n'est pas dans la culture», observe Jean-François Giret, directeur de l'Institut de recherche et de l’éducation (Iredu):

« Nous avons une culture du diplôme: on sait que quand on passe le bac, ce qui est important, c'est la formation qui vient après. Il ne faut pas se tromper dans cette transition. On accorde une forte valeur au diplôme et à la méritocratie, ajoute-t-il, on ne prend pas le temps de faire autre chose, de valoriser l'expérience par exemple.» 

Cette vision ne se retrouve pas dans d'autres pays, scandinaves ou anglo-saxons notamment. Joëlle Dondon, directrice du CIO de la Sorbonne, prend l'exemple des États-Unis:

«Il n'y a pas seulement les études qui comptent: on pense aussi à la construction du jeune. À la fin des études secondaires, il y a une quasi obligation de s'éloigner, c'est ancré dans le système éducatif.»

Un pas qu'on a du mal à franchir en France. La pression familiale est forte, soulignent Jean-François Giret mais aussi Graziana Boscato, chargée du centre Euroguidance. Dix-huit ans, ça paraît jeune, et il faut faire des études pour décrocher son diplôme le plus vite possible, répètent souvent les parents.

Pour ceux qui veulent faire une classe préparatoire, ce n'est pas forcément la meilleure stratégie

Graziana Boscato, conseillère d'orientation

Anticiper son retour

Mais les parents (et aussi parfois les profs, les conseiller(e)s d'orientation, les amis) ont-ils raison? Tout le monde (sauf ses parents) disait à Alice qu'elle n'arriverait jamais à reprendre les études après cette année sabbatique. Le risque de se démotiver et de finalement ne jamais retourner suivre un cours fait souvent peur. Mais pour Alice, comme pour Alina, une Allemande qui a travaillé un an après son bac, ou Léa, qui est restée plus d'un an en dehors du système scolaire, le retour n'a pas été si difficile. 

«Au contraire, assure Alice. Après un an de voyages, j'étais contente de commencer la vie étudiante et d'apprendre de nouvelles choses!»

Le problème qui peut se poser néanmoins, c'est de ne pas être accepté dans la formation que l'on souhaite, ou de se retrouver sans projet à la rentrée suivante. «Il faut anticiper», recommande Martine Vanhamme-Vinck. Anticiper, c'est ce qu'avait fait Alice, en réservant sa place dans une école d'ostéopathe un an avant de partir. Décaler sa rentrée, c'est aussi ce que commencent à proposer certaines écoles d'ingénieurs. 

«Il y a également eu une évolution avec le portail Admission Post-Bac (APB), relève Joëlle Dondon. Avant, les jeunes qui ne s'inscrivaient pas directement après le bac n'étaient pas prioritaires. Aujourd'hui, avec APB, ces jeunes sont traités de la même manière que ceux qui viennent de passer le bac.»  

Ou presque: ils peuvent s'inscrire dans la formation qu'ils souhaitent faire, mais tout dépend alors de ce que c'est. Pas de problème pour les filières non sélectives, mais pour les autres, l'année sabbatique peut porter préjudice, surtout pour l'entrée en classe préparatoire. Sur ce point, les deux conseillères d'orientation ont le même discours. Outre l'examen du dossier, dans lequel l'année sabbatique peut déplaire aux recruteurs, la coupure avec le lycée peut être brutale, alerte Graziana Boscato:

«Pour ceux qui veulent faire une classe préparatoire, ce n'est pas forcément la meilleure stratégie de faire un gap year. En Terminale, on est préparé pour la CPGE. Si on passe un an à faire autre chose, on peut perdre cet entraînement. Nous, dans ces cas-là, on déconseille.»

Une circulaire Hollande

Mais dans la sélection, cette année sabbatique peut parfois apparaître comme un atout. Les quelques évolutions, telles que APB, montrent un changement des mentalités sur la question. 

Si l'élève veut faire un cursus où il y a beaucoup de langues et qu'il part un an à l'étranger pour se perfectionner, ça pourra être un atout

Martine Vanhamme-Vinck

«Il y a de plus en plus de jeunes intéressés, qui font des demandes. On voit également apparaître ce gap year dans les salons et dans les centres-ressources», témoigne Graziana Boscato, qui fait ce métier depuis une vingtaine d'années. 

Le tout est alors de savoir valoriser cette année sabbatique, résume Martine Vanhamme-Vinck: 

«Ça ne doit pas être une année blanche. Si l'élève veut faire un cursus où il y a beaucoup de langues et qu'il part un an à l'étranger pour se perfectionner, ça pourra peut-être être un atout.» 

Léa, qui a travaillé au Mc Donald's l'année après son bac, a par exemple su tirer profit de cette expérience:

«J'ai voulu poursuivre mes études en apprentissage à la suite de cette première expérience professionnelle, ce que je n'aurais pas envisagé sans avoir déjà travaillé sur une longue période.»

Quant aux recruteurs sur le marché du travail, difficile de mesurer s'ils apprécient ou non ce type de parcours, explique Julien Calmand, chercheur au Centre d’études et de recherche sur les qualifications (Céreq), qui ajoute tout de même: 

« Une année de césure pour un jeune inscrit dans une école d’ingénieur ou un jeune sortant du bac ne sera pas la même. Le premier aura sans doute plus de chance de la valoriser ensuite dans son processus d’insertion ou dans son cursus de formation.»

Les dernières évolutions tendent en effet à mettre en avant l'année de césure au cours des études supérieures. Lors d'un discours le 6 mai dernier, François Hollande a annoncé qu'une circulaire à la rentrée 2015 viserait à sécuriser l'année de césure, notamment en permettant de garder sa place à l'université après un an d'absence. Mais une circulaire n'a pas valeur obligatoire, et celle-ci ne prévoit rien pour les élèves partant directement après le bac. Le site de l’Éducation Nationale élude cette possibilité de parcours, et les conseillers d'orientation s'en remettent souvent à des organismes privés. Les élèves se retrouvent donc un peu livrés à eux-mêmes, comme l'ont été Léa et Alice.

Pourtant, selon une étude réalisée par Animafac sur les 18-24 ans, «un jeune français sur deux aimerait prendre une année de césure dans son parcours», y compris avant de commencer, assure Coline Vanneroy. 

Cette année m'a permis de gagner en maturité, d'être indépendante et de me poser les bonnes questions

Léa

Un remède à l'échec scolaire

Les barrières restent cependant trop nombreuses, estime-t-elle, notamment au niveau financier: tout le monde ne peut pas se permettre de partir un an à l'étranger, par exemple. Toutefois des aides existent, comme la bourse Zellidja, et l'idée de maintenir la bourse universitaire pour ceux qui y ont droit tente de faire son chemin, doucement.

«Le gap year est parfait pour se découvrir soi-même, conclut Coline Vanneroy, pour découvrir différents univers, découvrir ce que nous aimerions faire.» 

Il peut être un remède à l'échec scolaire, ou aux jeunes qui en ont marre d'étudier après le lycée, note Graziana Boscato. Une façon de se réorienter, via le service civique par exemple. Mais surtout, c'est un moyen de grandir, comme l'assure Léa:

«Cette année m'a permis de gagner en maturité, d'être indépendante et de me poser les bonnes questions pour construire un parcours professionnel qui aujourd'hui me satisfait pleinement.»

Pour Alina, qui a travaillé au Bundestag pendant un an, «c'était génial, je ne regrette pour rien au monde ! Et comme je fais des études de politique, j'ai appris beaucoup de choses, qui sont très utiles pour mes cours.»  Et lorsqu'on demande à Alice si elle regrette, sa réponse est épidermique: «Mon dieu non! J'ai énormément gagné en maturité, indépendance, j'ai appris à voyager! Je pense même que j'aurais été incapable d'arriver là où j'en suis aujourd'hui sans cette année.»

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