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Non, déchristianiser les jours fériés n'est pas un «délire»

A Paris, la semaine de Pâques 2015. REUTERS/Charles Platiau.

A Paris, la semaine de Pâques 2015. REUTERS/Charles Platiau.

Une lettre ouverte à Marion Maréchal-Le Pen.

Paris, le 7 juillet 2015,

Madame la députée,

Dans un entretien au trimestriel Charles, vous avez déclaré qu’il fallait admettre que la France n’était plus un pays uniquement chrétien. Vous avez cependant ajouté:

«Ça ne veut pas dire pour autant que je partage le délire du politologue Thomas Guénolé, qui affirme qu’il faut déchristianiser les fêtes religieuses. Il représente bien la tendance de notre classe politique qui voudrait que la République efface la France. Mais la France n’est pas que la République.»

Et de préciser:

«C’est un régime politique, et il y a des monarchies qui sont plus démocratiques que certaines républiques. Je ne comprends pas cette obsession pour la République. Pour moi, la République ne prime pas sur la France.»

Parce que vous me prenez nommément à partie, j’ai souhaité vous répondre.

Commençons par les jours fériés. Ma proposition, Madame, n’est pas un «délire»: elle est argumentée et réfléchie.

Au sens strict de la loi de 1905 (la vraie), la laïcité est la séparation de l’Etat et des églises. Elle inclut, entre autres points, la stricte neutralité de l’Etat envers les opinions spirituelles de tous, quelles qu’elles soient. Cette neutralité s’applique même aux locaux de la puissance publique et aux individus, élus ou fonctionnaires, qui l’incarnent. Il est donc contraire à la laïcité –au sens de 1905 et sans même virer au laïcard– que six jours fériés de notre République le soient en référence à des fêtes religieuses.

Le Lundi de Pâques renvoie à la croyance chrétienne en la résurrection de Jésus de Nazareth, à la fois Dieu et fils de ce dieu unique. Le Jeudi de l’Ascension fait référence à la croyance chrétienne en sa montée au Ciel. Le Lundi de Pentecôte évoque la croyance chrétienne en l’impact d’une force surnaturelle –le Saint Esprit– sur les apôtres du même Jésus. L’Assomption célèbre la croyance chrétienne dans une autre montée au Ciel: celle de la mère de Jésus, Marie, par ailleurs réputée l’avoir enfanté en restant vierge selon les catholiques. La Toussaint fête tous les saints catholiques, y compris ceux qui n’apparaissent pas dans le martyrologe. Enfin, Noël célèbre la naissance de Jésus, même s’il s’agit en fait du recyclage chrétien d’une fête païenne romaine: les Saturnales.

Vous savez tout cela, puisque vous vous revendiquez catholique pratiquante. C’est d’ailleurs votre droit le plus strict, protégé en France par la laïcité. Vous m’accorderez néanmoins que la contradiction totale entre le principe de laïcité et ces six jours fériés chrétiens saute aux yeux comme un éléphant dans une salle de bains. Les militants catholiques pratiquants dont vous êtes –et d’autres types de militants avec vous– ont un argument pour justifier cette contradiction: la tradition. La France serait un pays aux racines chrétiennes, et cela légitimerait la persistance jusqu’à nos jours de ces six jours fériés chrétiens.

Le faux argument de la «tradition»

Il me semble que cet argument ne tient pas, pour plusieurs raisons:

– Le fait que des croyants chôment des jours de fêtes religieuses existe depuis des siècles. En revanche, le jour férié, en tant que fête légale, n’existe en France que depuis le XIXe siècle. Il est donc historiquement faux de faire remonter nos jours fériés chrétiens à des temps immémoriaux.

– Si l’on retient l’argument des racines, alors la France n’a pas que des racines chrétiennes. Elle a aussi des racines païennes: pourtant les fêtes de nos cultes druidiques, par exemple Samonios à la onzième lune, ne sont pas des jours fériés. La France a de même des racines juives, depuis des siècles: pourtant les fêtes juives, par exemple Hanouka, ne sont pas non plus des jours fériés.

– Le fait qu’une pratique soit traditionnelle ne constitue jamais un argument en soi. Nous sommes fondés à supprimer des traditions et à en ajouter d’autres: sans quoi, au motif du respect des traditions, les sacrifices humains des temps gaulois seraient encore pratiqués de nos jours.

– Lorsque la Cité adopte un principe politique, les traditions contraires à ce principe s’éteignent petit à petit ou sont supprimées par une décision politique explicite. Par exemple, nous avons longtemps eu pour tradition de diviser la société française en castes, gouvernées dès la naissance par des privilèges et des discriminations: la décision politique d’abolir les privilèges a supprimé ces castes; le fait que ce soient des traditions n’a pas pu être invoqué pour les maintenir.

Bref, à ceux qui comme vous emploient le fameux argument «La France n’est pas une page blanche», je réponds qu’elle n’est pas non plus un bloc de granit aux contours éternellement figés. Je vous rappelle d’ailleurs que c’est une tribu d’immigrés, les Francs, qui donna son nom à notre pays; que les fondamentaux de notre régime politique, la démocratie représentative, nous viennent essentiellement de Grèce; que la religion que vous invoquez comme racine majeure de la France, le christianisme, nous vient du Proche-Orient; que la langue que nous parlons vous et moi, le français moderne, nous vient principalement du latin, une langue d’Italie centrale; qu’étant tous deux d’ascendance bretonne, nous avons des ancêtres bretons, mais qu’encore au-delà, vos ancêtres et les miens viennent d’Afrique orientale. En d’autres termes, l’identité nationale et culturelle de notre pays, tout comme l’identité de nos lignées familiales, évolue au gré des apports.

Deux options

Une fois démontrée l’incohérence entre le principe de laïcité et ces six jours fériés chrétiens, il nous reste à les remplacer par autre chose. J’ai proposé à ce jour, Madame, deux options:

– Nous pouvons les remplacer par des jours fériés mobiles. Chacun prendrait à sa guise dans l’année, sans que nul ne puisse s’y opposer, ces six jours fériés mobiles. Ainsi, certains prendraient le Jeudi de l’Ascension, d’autres l’Aïd al-Fitr, d’autres encore Kippour, les Feux de la Saint-Jean, ou des jours sans aucune signification spirituelle.

– Nous pouvons aussi les remplacer par des jours fériés républicains. Cela permettrait de remplacer des fêtes privées de sens pour l’écrasante majorité de la population (qui célèbre en France la descente du Saint Esprit sur les apôtres, hormis les chrétiens pratiquants?), par des fêtes qui auraient un sens pour toute la communauté nationale. Nous remplacerions par exemple l’Assomption, le 15 août, par l’Abolition des privilèges, le 4 août. Autre exemple: nous remplacerions le Lundi de Pâques par l’Obtention du droit de vote des femmes, le 21 avril.

Dans les deux cas, l’incohérence énorme et évidente avec le principe républicain de laïcité disparaîtrait. L’injustice criante qui veut que les chrétiens pratiquants n’aient pas besoin de poser des jours de congés pour célébrer leurs fêtes, alors que tous les autres croyants pratiquants doivent le faire, disparaîtrait. Et bien évidemment, les catholiques pratiquants, dont vous faites partie, garderaient le droit inaliénable de célébrer leurs fêtes et de pratiquer leurs rites: ce droit est protégé par la laïcité; personne ne propose de vous l’ôter.

Le républicanisme, c’est le droit de choisir et d’exprimer librement ses convictions

À présent, venons-en à vos propos sur la République.

Dans cet entretien à Charles, vous avez brillamment explicité qu’à la suite de votre grand-père, vous reprenez le flambeau des forces politiques contre-révolutionnaires. Pour ces dernières, pour vous, la République n’est qu’«un régime politique»: un régime distinct de la France éternelle qui, elle, serait au-dessus du républicanisme.

Il y eut en France, Madame, la Révolution française, et elle changea l’identité politique de ce pays. Elle fit du républicanisme son nouveau système de valeurs et de croyances. Cela prit du temps, et il y eut des coups d’arrêt dans l’accomplissement de cette républicanisation: par exemple la Restauration, ou le régime contre-révolutionnaire de Vichy. Les valeurs politiques de la République ont néanmoins fini par l’emporter sur celles de la contre-révolution.

Né pour abattre la société de castes et de privilèges de naissance de l’Ancien Régime, le républicanisme proclame l’égalité politique des individus, regardés comme des citoyens libres de choisir les groupes dont ils font partie, et donc libres d’en changer. Cela implique que nul ne puisse être enfermé ni dans une caste, ni dans une communauté, ni dans la culture ou la religion de sa naissance; ni dans une différence qu’on voudrait essentialiser pour justifier, à travers elle, un nouveau système de castes. À cet égard, l’expression «Français de souche» que vous affectionnez beaucoup est, en plus d’un contresens ethnologique, un concept contre-révolutionnaire.

Le républicanisme, c’est le droit de choisir et d’exprimer librement ses convictions. C’est la protection de la spiritualité de chacun, qu’il soit croyant, agnostique ou athée, par la laïcité: la vraie, celle qui rend l’Etat neutre et impartial sur ces questions. C’est la protection de l’intimité de chacun, sans avoir à craindre par exemple d’être stigmatisé pour ses préférences sexuelles. C’est la sacralité de la vie privée pour protéger toutes les autres libertés: notamment la liberté d’opinion. Enfin, le républicanisme, c’est surtout le droit pour chaque individu de tenter sa chance dans la société, d’où qu’il vienne et quel que soit son vécu, avec des chances raisonnables et équitables de réussir, à la stricte mesure de son talent et de son mérite. La route est certes encore longue pour que la réalité vécue par la population française corresponde aux valeurs et au projet du républicanisme français: mais pour qui est volontariste plutôt que décliniste, c’est une question de détermination et de temps.

Votre France et la mienne

Après votre entretien à Charles et en concluant cette lettre ouverte, chacun peut mesurer, Madame, ce qui sépare votre France de la mienne.

Votre France distingue les Français de souche et les autres. La mienne ne voit que des citoyens français.

Votre France s’obsède pour certaines racines, chrétiennes, de l’arbre national. La mienne se préoccupe de son tronc laïc et de ses fruits républicains.

Votre France est différentialiste: elle définit des castes dans la société, basées sur des différences essentialisées selon la couleur de peau, la religion, le pays d’origine; l’ethnie. La mienne est méritocratique: elle veut la réussite de chacun strictement selon son talent; elle veut l’intégration de tous, dans l’exigence que tous adhèrent aux valeurs républicaines (ces valeurs auxquelles vous-même n’adhérez pas).

Votre France a un problème avec l’islam et avec les musulmans, contre lesquels elle détourne le principe de laïcité. La mienne a un problème avec tous les intégrismes, quels qu’ils soient, mais elle n’a aucun problème avec de simples croyants, quels qu’ils soient.

Votre France pense qu’être homosexuel rend inapte à élever des enfants et compare le mariage des couples de même sexe à la polygamie. La mienne ne voit pas de lien entre les préférences sexuelles et l’aptitude à élever un enfant; elle ne voit pas pourquoi un couple d’adultes ne pourrait pas se marier.

Votre France est misogyne: elle voit les femmes avant tout comme des ventres destinés à procréer et comme des mères, en soumission à l’ordre patriarcal; elle veut donc abolir le remboursement de l’IVG par la protection sociale. La mienne est féministe: elle veut l’égalité politique, économique et sociale entre hommes et femmes, ce qui suppose le droit pour chaque femme de décider pour son propre corps.

Votre France a pour chefs de file et figures de proue une dynastie familiale, dont le règne héréditaire est conforme aux idées de Charles Maurras sur la transmission des fonctions par le sang. La mienne regrette, pour paraphraser Beaumarchais, que pour devenir députée vous n’ayez fait que l’effort de naître.

Bref, votre France est contre-révolutionnaire et la mienne est républicaine. Par conséquent, ne craignez pas que «la République efface la France». Craignez en revanche, car c’est ce qui se produit pas à pas depuis plus de deux siècles, que ma France républicaine finisse d’effacer votre France contre-révolutionnaire.

Pour finir, je vous suis reconnaissant d’avoir explicité vous-même les différences politiques fondamentales qui nous séparent. Vous pouvez bien sûr compter sur moi pour débattre face à vous de ces différences, aussi souvent que cela sera nécessaire.

Je vous prie, Madame, de bien vouloir agréer l’expression de mes meilleures salutations républicaines.

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