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La Grèce, une passion française

Logo de Syriza dessiné en Rhône-Alpes Thierry Ehrmann via Flickr CC License by

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Dans les années 1820, de nombreux Français ont soutenu activement l'indépendance grecque. Aujourd'hui, le «philhellénisme» a trouvé sa nouvelle déclinaison, un éloge de la souveraineté grecque et de l'appel au peuple du gouvernement Tsipras.

Après l’épopée révolutionnaire et l’aventure napoléonienne, alors que la population européenne s’endormait sous l’autorité de la Sainte Alliance, un curieux mot à rallonge est apparu dans le vocabulaire français: le philhellénisme.

Le terme est né d’une soif d’indépendance avivée aux marges de l’Europe des puissances: la Grèce soulève le joug des Ottomans et veut se battre pour son autonomie. En janvier 1822, l’indépendance est d’ailleurs proclamée à Epidaure. Bien sûr, les Turcs n’en restent pas là mais pour l’heure, le vent gonfle les voiles hellènes. Ce n’est qu’à partir de 1824 que les affaires militaires se gâtent: la Thessalie a déjà été reprise et le Péloponnèse est menacé.

Le mouvement grec manque déjà d’air et, à terme, ne peut échapper à l’étouffement définitif, surtout que les nations continentales se refusent pour le moment à intervenir. Une apathie que dénoncera Victor Hugo en 1829 dans ses Orientales

«Depuis assez longtemps, les peuples disaient: "Grèce! Grèce! Grèce! Tu meurs. Pauvre peuple en détresse / A l’horizon en feu, chaque jour tu décrois / En vain, pour te sauver, patrie illustre et chère / Nous réveillons le prêtre endormi dans sa chaire / En vain nous mendions une armée à nos rois.»

Ce cri (tardif, car le poème ne paraît qu’à la fin de la guerre) de Victor Hugo se fait l’écho de l’enthousiasme qui naît bientôt autour de la cause grecque, devant les difficultés qu’elle rencontre. Le philhellénisme est le nom que l’Histoire a donné à cet élan de solidarité envers le peuple grec. 

Il consiste à éveiller les consciences civiques, à demander aux gouvernements d’intervenir contre les forces du sultan, à envoyer de l’argent aux combattants de l’indépendance, voire à aller lutter à leur côté. Les premiers soutiens viennent de l’Allemagne rhénane, du côté des universités. La répression des autorités aura raison de ceux-ci. Mais la flamme pro-grecque se transmet à l’Angleterre, qui étend le foyer aux Etats-Unis.

200.000 donateurs en France pour la cause grecque

A partir de 1825, avec la création du comité de Paris, le philhellénisme prend toute son ampleur. Dans ce cénacle, on trouve des grands noms de la littérature et de la politique (comme Chateaubriand qui, congédié de son poste de ministre des Affaires étrangères par le cabinet Villèle, se rapproche de la cause grecque) et le personnel orléaniste (comme le banquier Laffitte).

Denys Barau a dépeint cette mobilisation française et européenne dans son livre La cause des Grecs: une histoire du mouvement philhellène, où il dénombre notamment les enrôlements volontaires:

«On peut estimer que 1.000 Européens partent en Grèce pour s’y battre, nous explique-t-il. Ce sont des petits groupes qui s’en vont plus ou moins spontanément, sans vraiment d’organisation. Ils se recrutent parmi les ouvriers, les étudiants et les vétérans des guerres passées, comme les demi-soldes en France.»

Les pays qui fournissent alors les plus gros contingents de renforts aux Grec sont, en plus de la France, l’Allemagne et l’Italie, deux nations alors en quête de souveraineté: «Il y a une identification des Allemands aux Grecs à l’époque, autour de la question de l’unité et de la formation d’un Etat autonome», remarque en souriant Denys Barau.

Sur le terrain, l’apport des volontaires n’est pas déterminant. Pris dans les querelles intestines des armées de l’indépendance, ils sont parfois mal accueillis ou peu utilisés. Si la Turquie finit par reconnaître l’indépendance en 1829, c’est d'abord qu’en 1827, la France, la Russie et l’Angleterre entrent en guerre contre la Turquie. La déclaration de guerre des trois Etats sonne d’ailleurs le déclin du philhellénisme romantique et spontané des citoyens ou sujets européens.

Mais celui-ci aura connu en France une démonstration de force particulièrement impressionnante, que souligne Denys Barau:

«On lance une souscription à destination de la Grèce. 200.000 personnes versent de l’argent, ce qui équivaut au lectorat des grands journaux de l’époque. Les donateurs sont souvent des hommes de lois ou des industriels.» 

Dans le sillage des Grecs

Une initiative qui a trouvé cette année un écho affaibli dans le lancement, peu après l'annonce du référendum, d'une opération de crowdfunding pour apporter un coup de main financier à la Grèce d’Alexis Tsipras. Si cette réminiscence postmoderne du philhellénisme à travers le financement participatif a quelque chose de fantaisiste, l’engouement pour la cause grecque réapparaît au moment où le pays voit à nouveau son destin en jeu.

Il y a quelques jours, on a vu ses partisans défiler de Bastille à République, avant de se réjouir de la victoire du «non», là encore place de la République. Les plateux télés en ont accueilli (plus rarement) certains, comme l'économiste Jacques Sapir, professeur à l'EHESS, dont le passage sur BFMTV face à Ruth Elkrief quelques jours avant le scrutin a été remarqué. Dans la presse écrite, ils étaient également quelques-uns à tempêter contre le traitement médiatique infligée à la patrie de Tsipras, comme Jack Dion de Marianne, qui s'en est pris à la «grécophobie» ponctuelle et autres approximations coupables de journalistes du service public. 

Mais c'est sur les réseaux sociaux qu'on les rencontre plus facilement: leur visage se dessine souvent en transparence derrière un filtre aux couleurs du drapeau grec. Des philhellénes ont choisi de se regrouper à travers une publication, comme l'équipe du site de chroniques politiques Le Comptoir dont les membres se sont relayés des semaines durant pour soutenir la cause grecque, quand d'autres sont davantage dans une position de francs-tireurs.

C'est le cas d'une des philhellènes les plus en vue, Coralie Delaume. Essayiste, auteur d’Europe, les Etats désunis, Coralie Delaume a elle aussi couvert sa photo de profil d’azur et de blanc sur Facebook, mais elle ne cède cependant pas à un effet de mode. Sur le blog qui en a fait une plume incontournable parmi les plus critiques envers les institutions européennes, L’arène nue, elle a suivi pas à pas la crise grecque, ses changements ministériels, les plans d’austérité successifs, la récession, la constitution d’une majorité menée par Syriza, les exigences sans cesse renouvelées des créanciers et l’annonce du référendum. Son soutien à la Grèce est de ceux qu’on apporte à un glorieux aîné qui ouvre une route que, tôt ou tard, sous une forme ou sous une autre, on pense qu'on devra emprunter à son tour:

«La Grèce, c’est le canari dans la mine aux premières loges pour les coups de grisou, le petit pays qui va au charbon en précurseur. Et puis, c’est là que les ravages économiques de l’euro ont été les plus profonds.»

De Gaulle et le référendum de 2005

Une position pionnière qui se double donc d’une geste presque héroïque. C’est par là qu’on touche à l'autre dimension symbolique prise par les Grecs ces derniers jours: la volonté d’Alexis Tsipras de consulter ses concitoyens au sujet de l’adhésion ou non à l’ensemble de mesures formulées par les institutions incarne, pour ses défenseurs, une certaine idée de l’ambition politique:

«Des observateurs, partisans des positions européennes ici, ont dit: "Des référendums, ça ne se fait plus, et puis c’est populiste!", mais c’est dans la Constitution pourtant! Ce qu’il se passe en ce moment du côté d’Athènes, je trouve ça beau, c’est de la politique comme on n’en a pas vu depuis longtemps. Avec ce référendum, il y a un côté gaullien chez Tsipras.»

De Gaulle, une référence qui n’est pas anodine et rappelle que dans l’empathie hellénistique de certains Français se niche le souci de la politique intérieure. Si des gens qui ne peuvent voter en Grèce tiennent à ce point à ce référendum, c’est aussi parce qu’ils ont le sentiment qu’on leur en a volé un par le passé: 

«Lors du référendum de 2005, on a rejeté le traité constitutionnel européen, pour mieux nous l’imposer trois ans plus tard. J’y pense très souvent à ce référendum. Quand j’ai entendu Jean-Claude Juncker dire, au moment de la désignation de Tsipras comme Premier ministre: "Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens", j’y ai repensé, tout le monde y a repensé. C’est toujours une blessure du corps électoral français.»

Internationalisme nouvelle formule

Le soutien à la Grèce entremêle donc deux discours: le désir d’épauler, au nom d‘une vision de l’histoire à venir de l’Europe, un pays qui manifeste d’exprimer sa volonté politique face à des logiques jugées technocratiques; et de panser les plaies d’une conscience française encore enflammée par le souvenir du traité de Lisbonne, ratifié par le Parlement en France en 2008. Coralie Delaume confirme ce diagnostic quand elle évoque le débat public entretenu en France autour de la question européenne:

«Les européistes accusent ceux qu’ils appellent les souverainistes d’être favorables au repli sur soi, au repli national. Mais là on voit que nous témoignons notre solidarité avec le peuple grec. Les vrais internationalistes, c’est nous!»

Et si l’ouverture au monde commençait avec le respect d’histoires diverses et des souverainetés populaires? Pour le moment, en tout cas, aucun poète hexagonal n’assure la relève de Victor Hugo pour chanter l’attachement de la France à la Grèce, ces deux pays qui se ressemblent tant par leur goût de la politique. 

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