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Austérité contre réformes structurelles, le faux débat

Lors d'une manifestation anti-austérité, le 1er mai 2013 à Londres. REUTERS/Toby Melville.

Lors d'une manifestation anti-austérité, le 1er mai 2013 à Londres. REUTERS/Toby Melville.

Loin d’être antinomiques, l’austérité et les réformes, que l’on oppose si souvent dans le débat politique, sont complémentaires. Il faut prendre des mesures d’économies qui évitent les effets récessifs, mais les réformes structurelles sont tout aussi fondamentales.

Aux Etats-Unis, la moyenne des salaires augmente à fort rythme, 3,3% pour le premier trimestre. Idem ou presque en Grande-Bretagne. Idem bien entendu en Allemagne, où les conflits salariaux n’ont jamais été si nombreux. La hausse des salaires est le signal que ces pays sont au plein emploi. Ils sont sortis de la crise.

Il reste pourtant, en Amérique 8,7 millions de personnes qui cherchent du travail, soit un «taux de chômage» de 6% de la population active, taux élevé pour un pays historiquement habitué plutôt à moins de 4%. Et il faudrait ajouter 6,7 millions de personnes qui n’ont trouvé qu’un travail à temps partiel, contre leur gré. C’est au total beaucoup. Le détail est encore plus troublant: dans la catégorie reine de la middle-class, les hommes de 25 à 54 ans, le taux de chômage est encore de… 15%. Il est, chez les hommes sans diplôme, de 35%.

Ces chiffres, relevés par Martin Feldstein, l’économiste en chef de Ronald Reagan, marquent le triomphe de la micro-économie. Ils devraient être clamés par tous les réformateurs du monde. Ils montrent qu’au delà des deux grands leviers de la politique économique, le budget et la monnaie, la croissance et l’emploi dépendent d’autres mécanismes: les salaires minimaux, les taxes sur le travail, les réformes du code du travail et, en premier, la politique d’éducation. Ces politiques dites «structurelles» ont une importance première. Pour Martin Feldstein, la politique budgétaire et monétaire expansive des Etats-Unis en est au point où elle ne va plus créer de l’emploi mais de l’inflation.

Le Cercle des économistes a choisi cette année le thème du travail pour ses Rencontres annuelles d’Aix-en-Provence, ce week-end. Ca tombe bien. L’impact des technologies, les réformes du marché de travail, l’émergence des talents et in fine «la valeur travail»: les professeurs ont, si l’on ose dire, du travail.

Ligne subtile

Il est frappant de voir qu’en parallèle, le débat sur la macro-économie reste objet de fausses polémiques. La Grèce en offre tous les jours le douloureux spectacle. Depuis que le FMI a fait amende honorable en admettant que l’austérité infligée à Athènes avait été plus récessive que prévu, les keynésiens purs et durs en déduisent qu’il ne faut jamais appliquer d’austérité, en tout cas pas avant que la croissance ne soit complètement revenue. Joseph Stiglitz martèle que la chute du PIB de 25% infligée aux Grecs a été «délibérée» et que la Troïka doit reconnaître sa responsabilité, autrement dit payer toute la note, la honte au front.

En réalité, la ligne du FMI, que rejoint la grande majorité des économistes, est différente: austérité et réformes ne s’opposent pas, au contraire. Il faut être prudent sur l’austérité budgétaire, il faut choisir des mesures qui évitent les effets récessifs, mais les réformes structurelles sont fondamentales. Plus elles sont fortes, plus l’économie aura un potentiel élevé de croissance, plus on peut alors différer les économies budgétaires puisque la forte croissance retrouvée apportera des recettes fiscales qui réduiront le déficit naturellement.

Cette ligne est subtile, elle dit que le degré d’austérité doit dépendre du contexte structurel. Elle démarque les Etats-Unis, où l’économie est largement libéralisée (pas complètement, comme dit Feldstein) et où l’austérité peut attendre, de la Grèce, où l’économie est tout à l’inverse complètement corsetée par les rentes, par une corruption généralisée et par un Etat particulièrement inefficace, et où l’austérité est alors un facteur qui force aux réformes.

Discours en deux temps

Une fois éliminés les extrêmes à gauche (les déficits n’ont aucune importance) et à droite (les déficits sont du laxisme payé cher plus tard), les économistes, dans leur majorité, se retrouvent sur ce discours en deux temps: il faut les deux, l’austérité et les réformes, exactement de la même façon que le capital et le travail ne s’opposent pas mais sont complémentaires. Ils divergent juste sur le détail des agendas… mais de façon importante.

D’accord sur l’urgence: il faut toujours entreprendre les réformes au plus vite, elles sont le plus important pour retrouver une croissance durable et, comme leur mise en œuvre prend du temps, il faut commencer vite. Faut-il accompagner ces réformes d’un différé des économies budgétaires pour accélérer les réformes? Par exemple pour acheter les plaques des taxis concurrencés par le covoiturage, ou, d’une façon plus générale, pour compenser les anciens rentiers afin d’obtenir leur aval? Ou bien, faut-il au contraire, comme le pensent les Allemands, mettre une pression budgétaire sur tous les acteurs pour les forcer à bouger? Nous sommes-là dans des discussions légitimes sur les effets et les agendas des réformes, il existe beaucoup de travaux sur toutes ces questions. Le débat reste ouvert.

Mais cette ouverture laisse une incertitude qui apparait hélas comme un manque de consensus et «qui permet à la politique de reprendre ses idées à petites doses, empêchant d’apprendre ce qui marche ou pas», comme le notent très justement Augustin Landier et David Thesmar.

La Grèce, et en mode mineur la France, se complaisent dans des grands débats capital/travail ou politique de demande/politique de l’offre et austérité/réformes. A chaque fois, il faut les deux, dans une complémentarité micro, dans le subtil détail. Mais les classes politique comme médiatique trouvent les simplifications plus rentables, elle lient leur existence aux antagonismes, fussent-ils faux.

 

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