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L’accord nucléaire avec l’Iran prouve que la paix est possible

Le Ministre des affaires étrangères iranien, Javad Zarif, au balcon du Palais Coburg, lieu des négociations, en Autriche, le 13 juillet 2015. REUTERS/Leonhard Foeger

Le Ministre des affaires étrangères iranien, Javad Zarif, au balcon du Palais Coburg, lieu des négociations, en Autriche, le 13 juillet 2015. REUTERS/Leonhard Foeger

Après douze ans de négociations, l’Iran et six grandes puissances sont parvenus à un compromis, annoncé mardi 14 juillet. Il nous faut reconnaître qu’il s’agit là d’un effort diplomatique sans précédent.

Il est difficile d’avoir beaucoup foi en l’humanité ces derniers jours. L’État islamique impose sa loi en Irak et en Syrie, le gouvernement de Bachar al-Assad continue à massacrer son propre peuple, la guerre fait rage dans l’est de l’Ukraine; même aux États-Unis, où la guerre apparaît comme une notion lointaine, les tueries de masse sont devenues une caractéristique régulière de la vie moderne. Plus que jamais auparavant, la paix semble être une aberration. Et le conflit la norme.

Mais il existe aussi des raisons d’espérer. Et un développement en particulier pourrait devenir un nouveau jalon dans la capacité qu’à l’espèce humaine à rester humaine: les efforts des membres permanents du conseil de Sécurité de l’ONU, plus l’Allemagne et l’Iran, pour résoudre la question du programme nucléaire iranien à travers la négociation et la démocratie.

Au-delà des détails sur l’enrichissement, les capacités nucléaires et la levée des sanctions, on assiste à une tentative innovante pour trouver une paix durable qui, je le crois, est sans précédent. En parvenant, ce 14 juillet, après dix-sept jours de pourparlers, à trouver un accord, les deux côtés auront fait bien plus qu’éviter une guerre ou empêcher l’Iran de se doter de l’arme atomique. Leur véritable réussite sera d’avoir résolu un conflit international majeur (qui avait amené les États-Unis et l’Iran à deux doigts de la guerre ces dernières années) par un compromis obtenu grâce à un patient travail démocratique.

Cela peut sembler banal —après tout, n’est-ce pas là le travail des diplomates?— mais il existe, à vrai dire, peu d’exemples d’une telle ampleur dans l’histoire. D’habitude, les diplomates instaurent la paix suite à un carnage — pas avant.

Le monde entier concerné

Les grands conflits de ce type sont rarement résolus grâce à l’action diplomatique sans que les différentes parties n’entrent auparavant en guerre

Quatre choses font de cet accord un cas à part. Tout d’abord, la confrontation autour du programme nucléaire iranien est un conflit mondial majeur, qui implique la communauté internationale tout entière et non uniquement les voisins de l’Iran. C’est un point important, car les grands conflits de ce type sont rarement résolus grâce à l’action diplomatique sans que les différentes parties n’entrent auparavant en guerre. 

Seules quelques voix parmi les plus extrémistes ont affirmé qu’une guerre avec l’Iran serait facile et rapide. La plupart des experts militaires pensent qu’il s’agirait d’un engagement massif, long et coûteux sans résultat certain.

On l'a échappé belle

Deuxièmement, les deux côtés étaient effectivement à deux doigts d’entrer en guerre. La guerre contre l’Iran est au programme du gouvernement américain depuis au moins 2005. Le National Intelligence Estimate de 2007 aurait contrarié les projets du gouvernement George W. Bush d’attaquer l’Iran —qui m’ont été confirmés par des officiels— en révélant que les experts du renseignement américain avaient conclu que l’Iran n’avait pas de programme actif d’armement nucléaire.

Reste la peur qu’Israël ne lance une attaque contre l’Iran. Le gouvernement Obama a en partie étoffé son contingent diplomatique en 2011 afin d’empêcher Israël de lancer une attaque. En outre, en 2013, il est peu à peu arrivé à la conclusion que les sanctions qu’il avait prévues étaient plus susceptibles de mener les États-Unis à la guerre que de pousser l’Iran à capituler. Au mois de juin de la même année, le peuple iranien offrit à tous une porte de sortie à cette escalade en élisant le modéré Hassan Rouhani comme président. Peu de temps après, les négociations s’intensifièrent. Avant cela, cependant, non seulement le conflit s’orientait vers la guerre, mais la confrontation militaire fut parfois plus proche qu’on ne le pensait.

Troisièmement, le résultat des négociations est un véritable compromis. C’est peut-être la caractéristique la plus étonnante des négociations actuellement en cours. Aucun côté ne négocie les termes de sa défaite ou de sa capitulation, pas plus qu’ils ne s’assurent les conditions d’une victoire à somme nulle. Au lieu de cela, ils définissent les termes de leur victoire mutuelle —une solution «gagnant-gagnant» comme l’ont définie les Iraniens.

Les États-Unis et les autres interlocuteurs avaient écarté la condition du «zéro enrichissement»

Les contours de ce compromis étaient bien connus avant même le dernier round de négociations. Les États-Unis et les autres interlocuteurs avaient écarté la condition du «zéro enrichissement», qui aurait consisté à demander à l’Iran de démanteler toutes ses centrifugeuses et de cesser toutes ses activités d’enrichissement. Au centre de la position occidentale durant de nombreuses années, cette demande était la raison clé de l’échec des négociations précédentes. En outre, l’Occident va suspendre et même lever nombre des sanctions imposées à l’Iran. Les Iraniens, à leur tour, vont autoriser des mesures de transparence sans précédent tout en limitant leurs activités d’enrichissement, tant en matière d’envergure que d’intensité, durant au moins 10 ans. Cette alliance de limitations et de transparence, empêchera à l’Iran tout accès à la bombe atomique.

Une transformation des relations Occident-Iran

La quatrième et dernière raison qui fait de cet accord une réussite unique pour la paix du monde est sa portée. Cet accord ne se contente pas de limiter le programme nucléaire iranien: il règle l’évolution de relations accrues entre l’Iran et L’Occident. Ce conflit a toujours dépassé de beaucoup la question de l’enrichissement nucléaire et s’il serait osé de suggérer que l’Iran et les États-Unis vont former une alliance ouverte, une transformation de leur hostilité mutuelle est très plausible.

Le secrétaire du Conseil suprême de la sécurité nationale, Ali Shamkhani, a déclaré que les États-Unis et l’Iran pourront, après l’accord, «se comporter de manière à ne pas gâcher leur énergie en s’opposant l’un à l’autre»

Si l’Iran et les États-Unis peuvent parvenir à une détente et éviter les frictions, cela serait un changement radical par rapport à leur antagonisme des trois dernières décennies. Cela ne serait pas nécessairement un partenariat —et encore moins une alliance— mais leurs relations ne se caractériseraient plus par la confrontation. Une sorte de trêve.

 

En partant de la gauche: le ministre des affaires étrangères allemand, Frank-Walter Steinmeier, français, Laurent Fabius, chinois, Wang Yi, cheffe de la diplomatie européenne, Federica Mogherini (au centre en rouge), secrétaire d'Etat américain John Kerry (à droite) ministre russe des affaires étrangères, Sergei Lavrov (à droite) à Vienne le 13 juillet 2015. REUTERS/Carlos Barria

La crise des missiles

D’autres conflits de l’histoire moderne remplissent-ils ces quatre caractéristiques?

La crise des missiles à Cuba s’en rapproche. C’était un conflit mondial pouvant donner lieu à une guerre importante et une situation des plus tendues céda la place à des négociations qui aboutirent à un compromis. Mais pour ce qui est de la quatrième caractéristique, à savoir le changement de nature d’une relation historiquement antagoniste, la crise des missiles n’est pas comparable à l’accord sur le nucléaire iranien. Après la crise, la guerre froide entre Washington et Moscou n’avait rien perdu de sa vigueur et de sa dangerosité. Il n’y eut aucune véritable trêve.

Un autre exemple possible est l’opération Brasstacks. En novembre 1986, les tensions entre l’Inde et le Pakistan atteignirent leur apogée, avec le déploiement massif par l’Inde de 400.000 soldats à 150 km de la frontière pakistanaise pour un vaste exercice militaire. Bien entendu, le Pakistan se sentit menacé et mit ses troupes en état d’alerte. Une ligne téléphonique directe fut mise en place entre les deux pays et les officiels des deux pays tentèrent de dissiper les peurs d’un conflit ouvert. Les États-Unis firent office de médiateur et mirent en place des négociations qui aboutirent au retrait des troupes des deux pays, ainsi qu’à un accord interdisant aux deux pays d’attaquer les installations nucléaires de l’autre.

C’est à n’en pas douter un très bel exemple de négociations diplomatiques, mais il n’est pas non plus comparable avec l’accord iranien. Une guerre entre l’Inde et le Pakistan aurait été désastreuse, mais l’on ne peut savoir si des armes atomiques auraient été utilisées. Si ce n’était pas le cas, il s’agissait plus d’un conflit d’envergure régionale que mondiale. En outre, les véritables motivations de cette escalade restent peu claires. Beaucoup d’analystes pensent qu’il s’agissait d’une crise accidentelle découlant plutôt de malentendus que d’un vrai désir de guerre. Les deux parties jouaient à un jeu politique aux enjeux très élevés, mais elles n’hésitèrent pas à calmer la situation dès que l’occasion s’en présenta.

La victoire diplomatique la plus célèbre des États-Unis est peut-être le communiqué de Shanghai. Né du célèbre voyage en Chine de Richard Nixon et Henry Kissinger en 1972, en pleine guerre froide, ce communiqué je ta les fondations de la normalisation des relations sino-américaines et créa un cadre permettant à Pékin et Washington de résoudre leurs différents — ou, tout au moins, de s’assurer que leurs différents ne mènent pas à un conflit. Les deux parties s’accordèrent également pour qu’aucune des deux ne cherche à asseoir son hégémonie dans la région Asie-Pacifique. Le communiqué fut un vrai succès diplomatique qui transforma les relations entre la Chine et les États-Unis. Mais il diffère en un point essentiel des négociations autour du nucléaire iranien: la Chine et les États-Unis n’étaient pas au bord de guerre. En fait, les États-Unis tirèrent intelligemment parti de l’apparition de tensions entre Moscou et Pékin afin d’accroître le fossé séparant les deux pays communistes lors de la guerre froide.

Si les États-Unis, leurs partenaires et l’Iran parviennent à un accord, cela constituera une innovation majeure par rapport à des schémas aussi vieux que l’humanité elle-même, dans lesquels la diplomatie sert à conclure des guerres plutôt qu’à les prévenir. Cela pourrait donc devenir une étape importante pour que la guerre, et non plus la paix, soit perçue comme une aberration.

Ce texte a été adapté par rapport à sa version originale publiée en anglais avant l'accord.

 

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