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Le plaidoyer post-mortem de l'Oncle Bernard sur la société française

Place du Capitole, Toulouse | David McKelvey via Flickr CC License by

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Une lecture personnelle et optimiste de la France par l'écrivain et économiste Bernard Maris.

Et si on aimait la France

de Bernard Maris

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Avec les Trentes piteuses et La France qui tombe, l’historien Nicolas Baverez s’était imposé comme l’un des représentants les plus en vue des «déclinologues» prédisant un avenir terrifiant à une France sclérosée si elle n’arrivait pas à appliquer de saines réformes néolibérales. Dans une veine plus morale, Éric Zemmour a renouvelé le genre avec le succès éditorial du Suicide français en 2014. Cette antienne ne semble toutefois pas l’apanage du XXIe siècle. Comme l’écrit feu Bernard Maris dans son Et si on aimait la France qui vient de sortir: «Il y a cent cinquante ans, Michelet écrit Le Peuple et déplore le déclin de la France et la quantité de livres qui paraissent sur ce déclin.» L’économiste, écrivain et journaliste avait présenté son projet le 16 décembre chez Grasset. Le titre était déjà choisi. La version que peuvent aujourd’hui lire ses lecteurs est la dernière qu’il ait envoyée à ses éditeurs le 2 janvier, cinq jours avant son assassinat au siège de Charlie Hebdo.

Rompre la morosité des discours dominants

Ce n’est toutefois pas Éric Zemmour qui est à l’origine d’un tel livre au titre résolument optimiste et qui sonne comme une réponse au Suicide de l’éditorialiste du Figaro. Il faut trouver le déclencheur dans les propos de son ami le romancier Michel Houellebecq, auquel il aura consacré son dernier ouvrage publié de son vivant, qui déclarait sur les ondes de France Inter qu’«on ne doit rien à son pays.» Maris part ainsi de cette réflexion:

«Disons que je me pose moi aussi des questions de dettes et de créances. Une manière de dresser un bilan, actif, passif, mais surtout de redonner au mot dette tout son sens, celui de faute, de culpabilité.»

Et si on aimait la France se présente comme un plaidoyer pro domo, au sens fort, à la fois optimiste, critique et savoureux, en réaction au déclinisme:

«Voilà la raison de ce livre: depuis peu, le french bashing me ravit, m’exalte; je me sens bien.»

Un tel sujet ne pouvait commencer par la présentation du «témoin», qui revient sur son parcours d’occitan et d’alsacien élevé à Marseille, fils d’instituteur, dont il ne manque pas de faire l’éloge. L’appétit de Bernard Maris pour la vie, la culture et une certaine forme d’œcuménisme est communicatif. Il se déclare homme de gauche, lisant volontiers des historiens de droite comme Jacques Bainville, Alexis de Tocqueville voire Pierre Chaunu et Patrick Buisson, bien qu’il soit difficile de s’accorder sur ce qualificatif pour le conseiller en communication de Sarkozy (par ailleurs directeur de la chaîne de télévision Histoire). Maris offre une vision de la France à la sauce Charlie, nommant ses compagnons anarchistes qui honnissent le concept de patrie tout en contribuant involontairement à sa constitution. Et Maris de rappeler la fameuse citation de March Bloch:

«Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l’histoire de France: ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims; ceux qui lisent sans émotion le récit de la Fête de la Fédération.»

Bernard Maris nous entraîne donc dans une promenade, et quelques détours, sur des sujets variés et parfois étonnants tels que l’écriture comme passion française ou encore la «galanterie française». Il interprète cette dernière comme le signe d’une maîtrise des hommes français face aux femmes, dont témoignerait le peu de pudeur de notre société à comparer avec la pudibonderie américaine ou de certaines religions. Dans des analyses qui évoqueront la thèse de la «civilisation des mœurs» du sociologue allemand Norbert Elias, Maris estime que «la galanterie est la sublimation d’une pulsion» quand d’autres y verront des relents de machisme et d’une conception de la femme comme un être intrinsèquement fragile.

La bienveillance au service de la critique

Dans un registre voisin, il revient sur la transition démographique et le contrôle (volontaire et précoce) des naissances en France. La distinction entre acte sexuel et reproduction traduirait le «souhait d’une vie équilibrée, dans une population stable.» Maris l’interprète également comme un témoignage de respect envers la femme, l’enfance et plus largement l’amour. Il estime rassurant de constater que ces évolutions ont eu lieu toutes seules et sans l’implication d’un pouvoir politique, qui se lamente pourtant régulièrement du caractère irréformable des Français. Le modèle démographique français en serait devenu un pour le monde entier (davantage que celui qu’il nomme avec ironie le «modèle Duflot» à quatre enfants peu adapté aux défis environnementaux à venir). Mais il n’y a pas que dans le domaine du contrôle des naissances que le modèle français lui paraît adapté.

S’appuyant sur les travaux d’Emmanuel Todd et d’Hervé Le Bras qui relèvent des permanences anthropologiques en France, Maris s’accorde sur l’idée que du fait de sa diversité, la France est condamnée à la tolérance et à imaginer un homme universel dépassant les différences. Cette richesse anthropologique se retrouve dans la géographie qu’il perçoit comme un résumé de l’Europe dans son ensemble (si Maris célèbre la France rurale, il déplore et dénonce son agriculture intensive destructrice).

Il n’empêche que la question de la fabrique de la société continue de se poser pour Maris. Il reprend ainsi à son compte les thèses de Christophe Guilluy sur l’abandon du périurbain par le politique au profit des banlieues, qui sont plus mobiles socialement mais où les pauvres qui s’en sortent partent et sont remplacés par encore plus démuni. Ses propos sont très durs sur les violences en banlieue qu’il juge stériles, non porteuses de changement et comme de simples manifestations de la «loi de la jungle» et de l’emprise des mafias locales. L’échec de la politique de la ville s’expliquerait ainsi par une concentration de ses actions sur les banlieues –qui n’ont jamais bénéficié d’autant d’investissements– au détriment du périurbain, où se regrouperaient les perdants de la mondialisation (et le vote extrême). Les bobos trouvent grâce aux yeux de Maris, selon qui:

«L’Etat-providence ne lui fait pas peur, il aime le durable, le recyclable, les droits de l’homme, etc., en bref, c’est l’anti-beauf, l’anti-pavillonnaire et l’anti-versaillais.»

Il conclut son interrogation (inachevée) sur le rôle intégrateur de la République, dont le moteur lui semble cassé. La France ne sait-elle plus marier liberté et égalité comme l’avait écrit Tocqueville? La République suscite-elle encore de l’espoir aux nouvelles générations?

Le projet de Maris affichait clairement son intention iconoclaste: prendre le contre-pied du discours morose sur l’état de la France. Ses lecteurs ou auditeurs reconnaîtront avec plaisir son lyrisme et sa passion: c’est le Bernard Maris écrivain et journaliste qui parle et non pas l’économiste. Ils resteront peut-être sur leur faim quant au contenu de sa réflexion, qui tout en se voulant en décalage, apparaît rapidement assez convenue. Et si on aimait la France reprend l’air connu des Français sont bêtes mais c’est ce qui fait leur charme. Maris écrit par exemple qu’«il n’y a pas plus bête et plus intelligent que cette nation –qui le sait, et dont le sport favori est d’étaler sa bêtise en se dénigrant.» Un certain nombre d’anecdotes ou de propos rapportés sont déjà connus et sont presque des passages obligés, telle la citation de Marc Bloch sur l’histoire de France. Des livres récents ou anciens, tels que Composition française de Mona Ozouf ou L’Identité de la France de Fernand Braudel, semblent offrir un traitement plus approfondi à cette même thématique. Il reste toutefois difficile de préjuger de ce qu’aurait pu réserver le livre de Bernard Maris, une fois complètement achevé.

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