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Masochiste, j'ai vu «Les Profs 2» le jour de sa sortie dans une salle remplie d'ados

Kev Adams dans «Les Profs 2» © Marc Bossaerts

Kev Adams dans «Les Profs 2» © Marc Bossaerts

Et, outre d'avoir contribué au meilleur démarrage pour un film français depuis 2008, j'y ai appris plein de choses. Reportage gonzo.

Il faut quand même être sacrément masochiste pour braver la canicule afin d’aller voir Les Profs 2 l’après-midi de sa sortie, un jour de Fête du Cinéma. Mercredi 1er juillet: les collégiens ne sont pas officiellement en vacances, mais c’est tout comme; quant aux lycéens, la plupart attendent avec fébrilité les résultats des examens en tentant de penser à autre chose. À condition de disposer du budget suffisant (loin des 10 francs de quand j’étais jeune, la Fête du Cinéma coûte désormais 4 euros la séance), toute la jeunesse française s’est donc donnée rendez-vous dans 800 salles obscures du pays afin de découvrir à quelle sauce leurs boucs émissaires favoris (les profs) allaient être mangés. Et de retrouver cette icône générationnelle –dont je dois déjà être trop vieux pour saisir l’intérêt– Kev Adams.

Le masochiste, c’est moi. Travaillant toute l’année avec des jeunes –je suis prof–, je m’intéresse à ce qui fascine une partie d’entre eux. Les One Direction, Snapchat, les Monster Munch au ketchup: disséquer leurs objets de fascination me donne l’impression que je vais pouvoir continuer à les comprendre –ou en tout cas à communiquer avec eux– pendant quelques années encore. C’est aussi, probablement, une façon d’essayer de me convaincre que je ne suis pas encore vieux (je sais: quand on appelle les jeunes «les jeunes», c’est déjà en partie râpé).


Ce mercredi de forte chaleur, je me suis donc engouffré dans l’UGC Ciné Cité de Lille afin d’y découvrir en immersion le nouveau film de Pierre-François Martin-Laval. J’avais préalablement réservé ma place, trop flippé à l’idée que la séance puisse afficher complet et que ma négligence me prive de cette expérience sociologique et cinématographique. Riche idée: l’immense salle n°1 (réservée aux films-événements) n’était pas loin d’être remplie quand j’ai investi les lieux. Premier coup d’oeil sur le public: de l’ado jeune, blanc, a vue de nez à parité filles-garçons, en groupes plus ou moins étoffés, avec seau de pop corn sur les genoux et bouteille de soda sur l’accoudoir. J’aurais aimé vous narrer à quel point ces jeunes étaient horripilants, mais il faut bien reconnaître qu’une certaine discipline y régnait. Était-ce dû à la douce sensation de la climatisation bien réglée ou à la totale déférence du public à l’égard de Kev Adams? Le public de Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu?, ma dernière expérience de grosse comédie populaire en date, s’était montré nettement plus bruyant, surexcité d’avance par la kyrielle de blagues racistes promise par le film de Philippe de Chauveron.

Après avoir ri en choeur devant la dernière pub Oasis (on n’est pas sortis de l’auberge) et subi quelques bandes-annonces sous-titrées –«j’aime pas quand c’est écrit en bas» revendique ma jeune voisine de siège–, c’est dans un relatif recueillement que la salle a découvert le logo UGC recouvert de l’Union Jack, destiné à ouvrir cette aventure britannique des profs inspirés de la laborieuse BD de Pica et Erroc. 

Dans la pénombre
se lève une horde
de smartphones
en mode appareil photo

 

 

Et là, du jamais vu pour moi: dans la pénombre se lève une horde de smartphones en mode appareil photo. Objectif apparent de leurs propriétaires: photographier le nom de Kev Adams (qui finit par apparaître à l’écran, police 5000) ainsi que le titre du film. Je n’imagine pas le nombre de snaps qui ont été envoyés sur ce thème pendant ou après le film. Auprès de ce genre de public, la promo virale s’enclenche visiblement toute seule: une grande majorité des ados aura reçu le logo des Profs 2 sur son mobile, sans que cela coûte un centime au distributeur du film.

Les tunnels de silences

Dès l’introduction, il se passe quelque chose. Ou plutôt non. Il ne se passe rien. La note envoyée par UGC aux exploitants de salles, visant à faire monter le son lors des séances «pour que les rires ne couvrent pas les dialogues du film» tendrait-elle à légèrement surévaluer le niveau d’hilarité attendu, ou relèverait-elle tout simplement du coup de bluff promotionnel? Pendant les 5 premières minutes du film, si le niveau sonore n’était pas si élevé, on entendrait en effet une mouche voler. Pas le moindre rire. Par la suite, les bobines se succèderont au rythme d’un éclat de rire général toutes les 8 minutes (c’est une moyenne), provoqué la plupart du temps par un bon gros gag visuel du genre Kev Adams boit du pipi/ le prof d’EPS fait des prouts/ on voit la culotte de la proviseure/ le frère jumeau de Draco Malefoy (le film est voulu comme un hommage à Harry Potter) subit un plaquage dévastateur pendant un match de rugby.

Entre chacune de ces prouesses humoristiques, l’absence criante de rythme crée de longs tunnels de silence, qui contrastent de façon gênante avec le haut niveau en décibels du film, et au sein desquels même le plus tolérant des publics peine à pouvoir s’épanouir. Comme dans le premier volet, le prof de physique-chimie est un danger public, la prof d’anglais est nulle en anglais (et le fait qu’elle exerce devant un public british est horriblement exploité), la prof de français frotte ses seins sur le visage des élèves, le prof de maths est une feignasse… Rien de nouveau, si ce n’est que ce dernier est désormais incarné par Didier Bourdon, Christian Clavier étant rendu indisponible par le tournage d’un film qu’on imagine fort singulier: Babysitting 2.

Le mystère Kev Adams

Avec ses cheveux incoiffables, son charisme en berne et sa façon d’essuyer bide sur bide, Kev Adams est peut-être celui en qui chaque ado semble se reconnaître

Quant à Kev Adams, le film ne fait que renforcer le mystère qu’il représente pour les non-ados. Aucun de ses dialogues ne semble faire mouche, la chanson finale qu’il interprète n’a pas le potentiel des tubes de Michael Youn… 

S’il est désigné partout comme un roi de la comédie, l’explication de son succès semble différente: avec ses cheveux incoiffables, son charisme en berne et sa façon d’essuyer bide sur bide, il est peut-être celui en qui chaque ado semble se reconnaître. L’acteur-totem d’une génération qui n’est pas pressée de passer à l’âge adulte mais qui se débarrasserait bien de ses problèmes liés à l’adolescence.

D’un point de vue de prof, il est difficile de critiquer le film: celui-ci assume totalement son absence de fond et le caractère stéréotypé de ses personnages. Simplement, Les Profs 2 (tout comme le volet précédent) ne vaut pas P.R.O.F.S. de Patrick Schulmann, ni même Les sous-doués de Claude Zidi. Il y avait dans ces films une potacherie qui collait bien aux années 80 et qui n'est plus vraiment d'actualité. Le monde de l’enseignement a changé, et il est dommage qu’en se contentant de perpétuer des clichés, avec bien moins de talent que ne le faisait Gotlib dans ses Dingodossiers, Pierre-François Martin-Laval passe un peu à côté de son époque.

L’oppression et la discrimination fonctionnent toujours

Les Profs 2 est en plus très discutable dans sa façon de faire rire avec le physique de ses personnages, et en particulier celui des élèves. L’une des élèves blondes du groupe est surnommée Paris Hilton, l’élève qu’on suppose (peut-être à tort) d’origine indienne est appelé «Bollywood» puis «Jo l’Indien», les filles grosses et/ou disgracieuses sont éconduites avec cruauté par Boulard (le personnage de Kev Adams), celui-ci n’ayant d’yeux que pour la belle et rock’n roll Vivienne (qu’il draguera lourdement jusqu’à ce qu’elle cède)... 

Le pire? Plus que les dialogues potaches, ce sont bien ces gags-là qui font le plus réagir le public. On l’avait constaté avec Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu?: l’oppression et la discrimination fonctionnent toujours aussi bien. Il s’agirait peut-être d’essayer de dégraisser le cinéma populaire français (et le cinéma populaire tout court) de ce tic pénible consistant à autoriser l’humour oppressif sous le prétexte faux qu’il est bon enfant. C’est ce genre de situation qui, dans les affaires de harcèlement ou de dépression adolescente, mène à des points de non-retour. Ce cinéma se voulant rassembleur pourrait éviter de participer à cela.

Sorti après la fin du générique (j’espérais pouvoir me délecter d’une hilarante scène bonus ou d’une apparition de Tony Stark), j’ai pu recueillir en douce les avis à chaud d’une bande de garçons et de filles venus tous ensemble voir le film:

«–J’aime trop Kev Adams.

- Moi aussi, il est trop beau. 

- C’était trop nul sauf quand l’anglais il est en statue, là. 

- Faut trop que je le télécharge pour mon petit frère.» 

Mais ma réaction favorite, c’est celle qui indique que le film, malgré des résultats démentiels (meilleur démarrage français depuis 2008), a un peu déçu ses spectateurs à l’esprit critique encore un peu frêle: 

«–C’était pas très marrant, mais j’ai bien aimé quand même.»

 

Les Profs 2

De: Pierre-François Martin-Laval

Avec: Kev Adams, Isabelle Nanty, Didier Bourdon
Durée: 1h32
Sortie: le 1er juillet 2015

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