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Wimbledon, ce fleuron de la puissance impériale britannique dans le sport

Un arbitre dominant le public à Wimbledon, le 2 juillet 2015 | REUTERS/Stefan Wermuth

Un arbitre dominant le public à Wimbledon, le 2 juillet 2015 | REUTERS/Stefan Wermuth

Entre la Porte d’Auteuil et les courts de Church Road, la différence n’est pas seulement celle de la terre battue et du gazon. Car, en Grande-Bretagne, le tennis est une véritable cérémonie sportive, à côté de la république tennistique qu’est Roland-Garros.

Pour la première fois, trois semaines, au lieu de deux, ont séparé la finale de tournoi de tennis de Roland-Garros et le coup d’envoi de celui de Wimbledon, lundi 29 juin. Mais ces sept jours supplémentaires ajoutés à la brève saison annuelle sur gazon ne changeront rien à l’affaire. Réussir, chez les hommes, le doublé Roland-Garros-Wimbledon restera toujours un «improbable» tour de force.

Depuis l’avènement de l’ère open en 1968, seuls Rod Laver (1969), Björn Borg (1978, 1979, 1980), Rafael Nadal (2008 et 2010) et Roger Federer (2009) sont parvenus à passer triomphalement, en à peine un mois, de la terre battue de la Porte d’Auteuil à l’herbe de Church Road. Elles ont été plus nombreuses à exécuter ce pas de deux chez les femmes –Margaret Court en 1970, Evonne Goolagong en 1971, Billie Jean King en 1972, Chris Evert en 1974, Martina Navratilova en 1982 et 1984, Steffi Graf en 1988, 1993, 1995 et 1996 et Serena Williams en 2002– mais voilà donc treize ans que cette prouesse n’a plus été signée dans le tableau féminin.

En réalité, entre Paris et Londres, il y a plus qu’une paire (traversée) de manche(s) ou qu’un changement de surfaces et de chaussures pour les joueurs, qui effectuent un grand bond pour faire le lien entre deux civilisations souvent antagonistes, qu’il s’agisse de muter de la terre battue au gazon ou du passage tout bête mais vertigineux entre la France et l’Angleterre.

Imposante noblesse

Par son ancienneté et par sa capacité à avoir maintenu ce statut au fil du temps, sans jamais se renier ou, horreur, à faire la moindre révolution, Wimbledon est le plus grand tournoi du monde et son imposante noblesse est en accord avec le royaume (sportif) qu’est la Grande-Bretagne. Londres est, il est vrai, une ville extraordinaire pour le sport et, à l’image de Wembley, de Twickenham et de ses multiples stades de Premier League qui font connaître ses quartiers et leurs couleurs à travers la planète, Wimbledon marque la supériorité des Britanniques sur les Français en matière de sport. Et ce match, s’il y en a un, ne dépassera jamais les trois sets –mais comment Paris a pu croire battre Londres dans la course à l’organisation des Jeux olympiques de 2012?

Les Britanniques aiment le sport parce qu’ils l’ont inventé, parce qu’il leur rappelle leur jeunesse réchauffée à ses souvenirs et parce qu’il le connaissent tout simplement. Les Français le considèrent et le traitent comme un fait de société assez récent qui ne les intéresse (rapidement) que lorsque vient le temps de célébrer une victoire ou de regretter une défaite, qui, bien sûr, aurait dû être une victoire. Cette approche différente est résumée par l’épaisseur pleine de graisse d’encre des cahiers sportifs de la presse quotidienne nationale britannique et la maigreur désolante des pages (le pluriel est généreux) de son homologue française toujours mal à l’aise, en dehors de L’Équipe, à s’emparer d’une matière qu’elle ne maîtrise pas parce qu’elle ne l’apprécie pas sincèrement.

Le sport est une respiration pour les Britanniques, un éternuement ou un bâillement pour les Français.

Princes du sans-faute

Les Britanniques aiment le sport parce qu’ils l’ont inventé

Wimbledon est naturellement plus prestigieux que Roland-Garros, comme le prouve son palmarès où il ne manque personne, ou presque, parmi les têtes couronnées de l’histoire –l’absence au palmarès de l’Australien Ken Rosewall, quatre fois finaliste malheureux, est l’une des très rares fautes de goût de l’endroit. La saga de Roland-Garros est jalonnée, en revanche, de succès de «sans-culotte», qui se sont contentés de ce seul titre majeur obtenu presque par accident –Yannick Noah, Michael Chang, Andres Gomez, Thomas Muster, Carlos Moya, Albert Costa, Juan-Carlos Ferrero, Gaston Gaudio, autant de champions qui se sont joliment et systématiquement pris les pieds dans les premiers plis du tapis vert du All England Club. En revanche, des princes de Wimbledon, comme John McEnroe, Stefan Edberg, Boris Becker ou Pete Sampras ont toujours fini dans la charrette des condamnés à Roland-Garros, implacable république tennistique.

À Wimbledon, l’ordre règne comme dans un Buckingham ouvert au sport, des sacro-saintes tenues blanches obligatoires en passant par le public le doigt sur la couture du pantalon jusqu’aux conférences de presse solidement encadrées des joueurs toujours accompagnés d’un membre du All England Club au pupitre de la salle principale –ce qui n’empêche pas les tabloïds de glisser leurs questions perfides comme, dimanche 28 juin, quand Petra Kvitova, tenante du titre, s’est vu demander si les tenues blanches n’étaient justement pas un problème pour les joueuses en cas de périodes de règles.

Ainsi va aussi la vie à Wimbledon car, derrière la raideur et la pompe qui accompagnent ce qu’il faut bien appeler une cérémonie sportive, qui va jusqu’à faire relâche le premier dimanche pour préserver la quiétude des riverains, se glissent également quelques perfidies et petits péchés tout britanniques. How do we say «faux-cul» in english?

Monarchie trompeuse

En 1989, lorsque j’ai couvert mon premier Wimbledon, quelle ne fut pas ma surprise de jeune journaliste persuadé d’entrer dans un Vatican en short et chemisette en voyant certains de mes confrères plus expérimentés glisser tranquillement, lors du retrait de leurs accréditations, quelques bonnes bouteilles (généreusement acceptées) au responsable de presse de l’époque, histoire d’espérer bénéficier d’un meilleur traitement –c’est-à-dire d’avoir un accès à la tribune de presse du Centre Court aux places limitées et donc inaccessibles pour un certain nombre d’envoyés spéciaux. Quelle ne fut pas ma stupéfaction, quelques années plus tard, en observant un vénérable «tennis correspondent» d’un quotidien prestigieux, membre du All England Club de surcroît, organiser tout à fait officiellement une vente de billets dont il possédait une liasse dans sa poche de veston avec prélèvement d’une taxe toute personnelle auprès de l’acheteur en guise de supplément?

Derrière la raideur et la pompe, se glissent quelques perfidies et petits péchés tout britanniques

Roland-Garros est un tournoi plus souple dans son organisation, moins codé et moins formel, plus franc et «généreux» dans le sens où il y a toujours un moyen de s’arranger «à la française», c’est-à-dire de négocier par le biais d’un sourire qui n’abusera que celui qui en sera victime. Comme Wimbledon en Angleterre, Roland-Garros est le juste et chaleureux reflet du versatile peuple français, râleur, toujours prêt à s’emballer pour un inconnu et à conspuer un joueur qui ne lui revient pas, ou plus, pour on ne sait quelle obscure raison.

Wimbledon est une monarchie à la fois absolue mais trompeuse qui ne dédaigne pas le bon peuple en lui donnant une chance d’accéder à ses verts jardins en mettant chaque jour aux guichets du stade un certain nombre de billets qui ne peuvent être achetés qu’au prix d’une interminable attente dans la file d’une longue queue ordonnée. Celle-ci se met alors en place dès la veille, entraînant la pose de tentes autour du stade pour d’inoubliables veillées inimaginables sur le macadam parisien où la patience n’est, elle, jamais britannique.

Une première version de l'article notait par erreur que Rafael Nadal n'avait effectué le doublé Roland-Garros-Wimbledon qu'en 2008.

 

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