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Comment l’industrie du tabac autorise la contrebande au Monténégro

Cigarettes de contrebande qui vont être incinérées par les employés des douanes monténégrines, près de Podgorica, le 8 août 2007 | REUTERS/Stevo Vasiljevic (MONTENEGRO)

Cigarettes de contrebande qui vont être incinérées par les employés des douanes monténégrines, près de Podgorica, le 8 août 2007 | REUTERS/Stevo Vasiljevic (MONTENEGRO)

Jusqu’au début des années 2000, pour détourner de fortes taxes européennes, l’industrie du tabac a alimenté la contrebande en Europe, en étroite coopération avec les mafias italienne et balkanique. Prise la main dans le sac, elle s’est engagée auprès des autorités à mieux tracer ses produits. Pourtant, une décennie plus tard, le Monténégro est redevenu une plaque tournante du trafic de cigarettes. Sous les yeux de l’industrie du tabac.

Cette enquête, du collectif de journalistes indépendants We Report, a obtenu la bourse Netzwerk Recherche 2014, de la fédération allemande des journalistes d’investigation. Elle est publiée en parallèle dans l’hebdomadaire allemand Die Zeit.

Pour une dizaine d’euros, le pêcheur vous emmène du port de Budva à l’île de Saint-Nicolas, sur la côte méditerranéenne du Monténégro. L’île, un site paradisiaque proche de la frontière croate, entourée d’eaux cristallines et de montagnes, possède un réel potentiel touristique. Mais, depuis quelques mois, les bars et restaurant ont été vidés. Abandonnés sous les palmiers, les aires de loisirs sont toutes désertes, jonchées de cadavres de bières et de paquets de cigarettes. Comme si, soudainement, les résidents avaient dû fuir dans la précipitation.

En septembre 2013, la Guardia di Finanza, la brigade financière italienne, arrête 42 personnes dans le port de Brindisi, en Italie. Ce coup de filet massif fait suite à une investigation de seize mois autour d’un immense trafic de cigarettes de contrebande entre l’Italie et le Monténégro. Les contrebandiers, notamment membres de la Sacra Corona, la mafia italienne issue de la région des Pouilles, avaient fait des palmiers de l’île de Saint-Nicolas un centre névralgique du trafic. Les gendarmes italiens seront mis au parfum dès avril 2012, quand la police croate intercepte dans ses eaux 1.590 cartouches de FM et L&M, une marque de Philip Morris International, le numéro un mondial du tabac.

«En Croatie, c’était les mêmes personnes que sur St-Nikola Island, si on s’en tient aux enregistrements téléphoniques, confie à Slate un officier de la Guardia Di Finanza de Brindisi. C’est le plus grand trafic de cigarettes par bateaux entre le Monténégro et l’Italie depuis 2000.»

«Montenegro Connection»

Vingt ans après, le Monténégro redevient une plaque tournante du trafic de cigarettes, à destination notamment de l’Union européenne.

«Dès 2012, nous avons vu de nouveau des vendeurs de cigarettes dans les rues de Brindisi, explique un autre officier de la Guardia di Finanza. Le trafic s’était arrêté au début des années 2000. Brindisi était alors appelé “Marlboro City”. On pouvait acheter des cigarettes de contrebande partout dans la ville.»

Le «Barbier», la «Langouste», les mêmes surnoms, les mêmes familles mafieuses de la grande époque du «Montenegro Connection», apparaissent, encore, dans les rapports de police autour de de l’île monténégrine de Saint-Nicolas.

Au début des années 2000, Brindisi était appelé «Marlboro City»

Dans les années 1990, des milliards de cigarettes à destination du marché noir européen vont transiter par le Monténégro. Les mafias italienne et balkanique organisent le trafic, en étroite collaboration avec le gouvernement du Monténégro et l’industrie du tabac, qui contourne ainsi les lourdes taxes de l’Union européenne. Des procès sont engagés en Allemagne, Italie et Suisse. Plus d’un milliard de dollars seront blanchis dans les banques helvètes (voir l’enquête sur le volet suisse de Slate). De source judiciaire, c’est l’un des plus gros trafics en Europe de ces vingt dernières années.

Au début des années 2000, la Commission européenne va engager des poursuites judiciaires contre les cigarettiers. Dans une conciliation, les géants du tabac vont s’engager à mieux tracer leurs cigarettes, à rembourser les États lésés et à financer les missions de l’Office européen de lutte antifraude (Olaf). En 2004, le «Big Four», composé de Philip Morris International (PMI), British American Tobacco (BAT), Japan Tobacco International (JTI) et Imperial Tobacco Group (ITG), versera au total 2,15 milliards d’euros à la Commission européenne et s’engagera à mettre en place un système efficace de traçabilité, sous peine d’amendes de l’Olaf. À la rubrique «commerce illicite», le groupe Philip Morris International indique sur son site internet:

«Nous convenons que les fabricants se doivent de mettre en place des systèmes de pointe pour contrôler leurs pratiques commerciales et leurs réseaux de distribution, et qu'il leur incombe de mettre fin à leurs relations avec des revendeurs qui se livrent au commerce illicite dès lors que de tels faits sont avérés.»

«Un trou noir»

Or, dix ans plus tard, la contrebande de cigarettes revient en grâce au Monténégro, pays de transit pour tous les trafics. Selon l’agence de tabac monténégrine, 407 tonnes de cigarettes ont été vendues au premier semestre 2014, contre 526 tonnes en 2013, soit 119 tonnes de pertes en un an. Pour l’agence gouvernementale, cela correspondrait à l’espace du marché noir au Monténégro, soit près d’un quart des ventes totales dans le pays. Dans un rapport non public sur la corruption au Monténégro, que Slate s’est procuré, l’agence européenne de police Europol prévenait pourtant déjà en 2012:

«Le trafic de cigarettes continue. […] Elles sont transportées légalement à travers le Monténégro, avec un cargo déclaré. Cependant, elles sont introduites pour la contrebande à l’extérieur du pays, à l’intérieur de l’Union européenne, sans payer les taxes appropriées.»

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En tonnes de cigarettes, l’estimation du marché noir monténégrin

Manque de transparence, corruption, absence de libertés –le pays est 114e dans le classement mondial de la liberté de la presse de Reporters sans frontières–, le Monténégro se distingue par une justice faible et une forte criminalité organisée. Dans son rapport 2014 sur les progrès du Monténégro, candidat à l’entrée dans l’UE, la Commission européenne note en introduction:

«Le nombre de condamnations, à la fois pour corruption et crime organisé, est limité, avec des cas souvent référés de nouveau procès, basés sur des violations de procédures. Combattre le crime organisé et la corruption est fondamental pour lutter contre l’infiltration criminelle dans le politique, la justice et l’économie.»

Au Monténégro, le tabac est un sujet plus que sensible. Une affaire d’État, même. Militants, journalistes, opposants politiques… Ceux qui osent s’attaquer aux cigarettes se font régulièrement passer «à tabac», ou pire. En 2004, Dusko Jovanovic, le rédacteur en chef du quotidien monténégrin Dan, est retrouvé assassiné. Quatre ans plus tard, en 2008, Ivo Pukanic, rédacteur en chef du journal croate Nacional, est victime d’une explosion à la bombe. Tous deux étaient des témoins du procureur italien Giuseppe Scelci, qui soupçonnait le Premier ministre Milo Djukanovic d’organiser lui-même le trafic de cigarettes pendant le «Montenegro Connection». Accusé d’«association mafieuse», l’homme fort du Monténégro, à la tête du pays depuis plus de vingt ans, reste protégé, encore aujourd’hui, par son immunité diplomatique. «Le Monténégro est un petit peu comme un trou noir», confie avec un sourire amer Dejan Milovac, le directeur de l’ONG Mans, qui lutte pour la corruption à Podgorica.

«Une question pour le gouvernement, pas pour Philip Morris»

Malgré les promesses de l’industrie du tabac de mieux tracer ses produits, sous peine d’amendes de l’Olaf, il reste aujourd’hui facile, en 2015, d’acheter des cigarettes de contrebande de grande marque au Monténégro. Dans les montagnes du nord du pays, près de la frontière kosovare, les villageois, victimes du chômage et de la crise économique, aident régulièrement les trafiquants. Dans la ville monténégrine de Rozaje, on trouve dans les kiosques officiels des paquets de Marlboro avec des timbres fiscaux de Serbie, détournés de l’usine de Nis, la grande fabrique de Philip Morris International dans les Balkans.

On trouve des paquets de Marlboro de contrebande dans les kiosques officiels

Depuis 2007, le propriétaire de Marlboro a même élu domicile à Podgorica, la capitale du Monténégro. Jusqu’à la fin de l’année 2014, avant de déménager dans le même bâtiment que le bureau national de l’OCDE, douze salariés travaillaient discrètement à quelques mètres de Roksped, le distributeur public du Monténégro. Cette entreprise d’État, qui assure la logistique des quatre géants du tabac à travers le pays, est notoirement connue pour ses liens avec la mafia, comme le rappelle l’OCCRP, la branche dans les Balkans du Consortium international des journalistes (ICIJ). Anton Stanaj, le frère du directeur de Roksped, a écopé de trois ans de prison en Serbie pour trafic de cigarettes, après avoir utilisé l’entreprise familiale de distribution pour la contrebande. En 2013, il sera finalement retrouvé assassiné au Soudan, dans sa chambre d’hôtel. Sans qu’aucun membre du «Big Four» du tabac ne décide d’arrêter la collaboration avec Roksped au Monténégro.

Devant la porte de l’ancien bâtiment de Philip Morris Monténégro, aucune sonnette ou pancarte n’est affichée au nom du cigarettier américain. Quelques panneaux publicitaires, de Marlboro et de L&M, jetés en vrac dans le hall, laissent planer quelques indices. «Nous sommes en train de déménager», s’excuse dans son bureau Svetlana Vuksanovic, la directrice de Philip Morris Monténégro, surprise de notre visite inopportune. À la vue de notre paquet de Marlboro de contrebande acheté dans des kiosques officiels du nord du pays, elle soupire, gênée:

«Le trafic illégal est un immense problème pour Philip Morris et toute l’industrie du tabac au Monténégro.»

Avant de balayer et de nous renvoyer poliment vers la porte:

«Mais cette question est pour le gouvernement, pas pour Philip Morris.»

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