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Alexis Tsipras navigue à vue

Alexis Tsipras à la télévision grecque, le 1er juillet 2015. REUTERS/ERT/Pool.

Alexis Tsipras à la télévision grecque, le 1er juillet 2015. REUTERS/ERT/Pool.

Tout laisse à penser que le Premier ministre grec, plutôt que de poursuivre un objectif clairement défini, agit sans stratégie autre que le maintien au pouvoir

Que veut Alexis Tsipras? La question s’impose de plus en plus avec les péripéties qui se bousculent dans la crise grecque. Elle inquiète même ses propres partisans, qui se demandent où les mène leur chef. Depuis la nuit du vendredi 26 au samedi 27 juin, pendant laquelle il a annoncé un référendum, le Premier ministre grec multiplie les interventions pour appeler ses compatriotes à voter «non» aux propositions des créanciers européens et du FMI. Après avoir retiré sa délégation des négociations de l’Eurogroupe, il recherche le contact avec des partenaires européens qu’il a brusqués sans beaucoup d’égards.

A la suite de quoi, il a pris au moins deux initiatives pour tenter de renouer la négociation. Selon une méthode éprouvée depuis qu’il est arrivé au pouvoir en janvier, il a envoyé des lettres aux représentants des «institutions», censées préciser les termes du débat. Tandis qu’il faisait campagne pour le «non», il a écrit à Jean-Claude Juncker qu’il acceptait des réformes «dans l’esprit des propositions de la Commission de Bruxelles», propositions qu’il appelait les électeurs grecs à rejeter! Il a demandé en même temps une prolongation du deuxième plan d’aide, à quelques heures de son expiration, et un troisième plan d’aide de deux ans qu’il refusait il n’y a pas si longtemps. Tout en réaffirmant sa revendication d’une restructuration de la dette grecque.

Le lendemain, il a expédié une autre lettre par laquelle il acceptait les propositions des «institutions», moyennant quelques amendements qui avaient été les points d’achoppement de la négociation la semaine précédente. Il n’est pas besoin d’approuver la ligne dure de Wolfgang Schäuble pour admettre que cette lettre «n’apportait pas la clarté nécessaire». Tout se passe comme si Alexis Tsipras voulait montrer à ses concitoyens, dont une majorité pourrait être tentée de voter «oui» au référendum, qu’il a tout fait pour arriver à un accord et que l’entière responsabilité d’un échec repose sur les partenaires européens.

Amateurisme et désinvolture

Avait-il un agenda caché? Souhaitait-il dès l’origine l’échec des négociations parce qu’il serait fondamentalement hostile au maintien de la Grèce dans la zone euro, comme le soupçonnent certains de ses adversaires? On ne peut totalement l’exclure. Alexis Tsipras vient en effet de l’aile gauche de la nébuleuse de petites formations qui ont créé le parti Syriza dans le but principal de bénéficier du bonus de 25 sièges pour le parti arrivé en tête aux élections législatives. C’était un opposant à l’euro, sinon à l’Europe. Il a changé de position à la fois pour tenir compte de l’opinion majoritaire dans Syriza et pour attirer des électeurs acquis à l’Union européenne.

Cependant, cette conviction ancienne n’explique pas tout, notamment l’amateurisme et la désinvolture avec laquelle les représentants grecs ont mené les négociations avec les «institutions». Le quotidien Kathimerini, qui n’est certes pas tendre avec l’équipe au pouvoir, souligne que Syriza ne dispose ni d’experts ni de ministres ayant une expérience gouvernementale, à l’exception de Yannis Dragasakis, vice-président du gouvernement, qui a été ministre communiste dans l’éphémère gouvernement de coalition avec la droite de 1989 à 1990. Comme par hasard, Dragasakis a conseillé à Alexis Tsipras d’accepter les dernières propositions des créanciers et de ne pas organiser un référendum. Spécialiste de la théorie des jeux, le ministre des finances Yanis Varoufakis a trouvé dans les relations avec ses collègues européens une occasion de mettre à l’épreuve ses constructions abstraites. Le moins que l’on puisse dire est que la réussite n’était pas au rendez-vous.

Tout laisse à penser qu’Alexis Tsipras, plutôt que de poursuivre un objectif clairement défini, navigue à vue, sans stratégie autre que le maintien au pouvoir. Il est arrivé au gouvernement en faisant campagne contre l’austérité, comme l’avaient fait tous les gouvernements grecs avant lui. On ne peut lui reprocher d’avoir voulu tenir des promesses qu’il savait sans doute inconsidérées mais on peut critiquer l’aveuglement dont il a fait preuve sur la situation réelle du pays.

Après cinq mois d’atermoiements pendant lesquels l’économie s’est détériorée, le choix était entre un compromis raisonnable avec les créanciers, au risque de déplaire à une frange de son parti et de son électorat, et le leadership sur les différentes tendances de Syriza. Alexis Tsipras a choisi le parti. Il a senti son pouvoir contesté, sinon menacé, par la gauche anti-européenne, qui n’avait manqué que d’une vingtaine de voix (sur 200), en mai dernier, le vote d’une motion favorable à l’abandon de l’euro par le comité central de Syriza. A jouer sur les instincts populistes, il a trouvé plus populiste que lui, dans son parti et à l’extérieur, chez les Grecs indépendants, ses alliés xénophobes au gouvernement, et bien sûr dans le parti fasciste Aube dorée (Syriza, Grecs indépendants et Aube dorée sont les seuls partis à avoir voté pour le référendum au Parlement).

En même temps, le Premier ministre ne peut pas se rallier pleinement à la tendance eurosceptique sans perdre les appuis dont il a besoin chez les partisans de l’Europe. L’annonce du référendum était un moyen pour lui de sortir de ce dilemme. En cas de victoire du «non», il peut espérer revenir à la table des négociations renforcé par un mandat populaire lui permettant d’arracher de nouvelles concessions des créanciers. Il n’est pas sûr que la manœuvre se révèle aussi habile qu’espérée.

Les partisans de l'euro donnent de la voix

Tout d’abord, cette victoire du non» est loin d’être acquise. Les sondages sont incertains mais ils n’excluent pas une majorité pour le « oui ». Alexis Tsipras serait alors placé dans une situation très délicate. Il a laissé entendre qu’il ne pourrait pas cautionner l’acceptation des propositions des créanciers et donc que ce serait «sans lui», formule que certains ont interprété comme une possibilité de démission. Dans la foulée, il envoyait la lettre acceptant, sous conditions, les propositions européennes. Comprenne qui pourra!

Ensuite, l’atmosphère politique et sociale se détériore de jour en jour, avec des manifestations de retraités qui n’ont pas touché leurs pensions, des queues aux distributeurs automatiques depuis la fermeture des banques et le contrôle des capitaux qui fige l’économie, les menaces sur la saison touristique… Qu’on emploie le mot ou qu’on le fuit, la Grèce est en faillite. La faute à l’Europe, pensent certains Grecs. A l’irresponsabilité du gouvernement, affirment d’autres.

Au sein du parti Syriza, les partisans de l’euro donnent aussi de la voix. Un groupe d’une vingtaine de députés, selon le journal To Vima, des élus au Parlement européen, même des ministres, ne cachent plus leur désaccord avec une politique erratique qui mène le pays (et le parti) dans le mur. Le maire d’Athènes, Giorgos Kaminis, et son collègue de Salonique, Yannis Boutaris, deux personnalités indépendantes très populaires, font campagne pour le «oui». Partisans discrets ou affirmés de l’Europe, tous comptent dans les réflexions d’Alexis Tsipras. Celui-ci veut montrer, sans vraiment convaincre, qu’il fait tout pour maintenir le dialogue avec les créanciers. Avec le référendum, il a sorti une dernière carte de sa manche. Il n’est lui-même plus sûr que ce soit un atout.

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