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Devant la crise, les médias ne savent plus à quel mythe grec se vouer

L'Acropole d'Athènes à l'époque romaine Leo Von Klenze/Pinacothèque de Munich via Wikimedia CC License by

L'Acropole d'Athènes à l'époque romaine Leo Von Klenze/Pinacothèque de Munich via Wikimedia CC License by

Pour suivre la crise grecque, les journalistes ont révisé leur mythologie.

Ce tweet de Thomas Wieder, rédacteur en chef du Monde, a bien mis le doigt sur le quelque chose, mais il n’y a pas que la radio qui use et abuse des poncifs mythologiques pour évoquer la crise grecque. La presse web aussi s’est embarquée dans cette joyeuse odyssée langagière, un voyage culturel dans lequel, si on se laissait emporter, Angela Merkel pourrait bien avoir les traits de Perséphone, déesse des Enfers provoquant l’hiver en Europe, face à un Tsipras aux airs d’Hermès, dieu des messages, parfois difficile à suivre… (bien sûr, le Panthéon proposé est modifiable selon ses opinions politiques).

Le grec n'a plus la cote à l'éducation nationale, mais les médias l'aiment encore

Thomas Wieder a d’autant plus raison de dénoncer les bacchanales de clichés gréco-romains dès lors qu’il s’agit de parler de la situation hellène que son propre journal, Le Monde, donne aussi dans ce registre, via une tribune d'Yves Bertoncini qui utilise l’expression «tonneau des Danaïdes».

Cette référence rencontre cependant son petit succès car, entre autres, Alain Juppé a montré qu’il connaissait ses humanités en expliquant que «on peut se mettre d’accord à condition que ce ne soit pas le tonneau des Danaïdes», avant d’appeler à cibler davantage le porte-monnaie des grecs les plus aisés. Les Danaïdes étaient les cinquante filles de Danaos, roi d’Argos, qui, par crainte qu’une sombre prophétie ne se réalise, tuèrent leurs maris au soir de leurs noces collectives. Précipitées dans le Tartare, région des Enfers où les criminels sont expédiés, elle sont condamnées à remplir éternellement un tonneau sans fond.

L’hellénisme vedette de ces derniers mois de tractations aux lourds enjeux, c’est bien sûr «l’épée de Damoclès». Dégainé de tous les fourreaux possibles et imaginables, le glaive en question ne fait plus référence à l’histoire de Damoclès, courtisan du tyran Denys de Syracuse, qui prit la place de son maître le temps d’une journée, pensant que la vie d’un despote n’était qu’un long fleuve tranquille, avant de découvrir une épée suspendue au-dessus de sa tête par le crin d’un cheval. Une sacrée blague de potache imaginée par Denys pour montrer à son éphémère remplaçant qu’un dirigeant politique doit vivre avec l’idée permanente d’une mort violente et imminente. 

Aujourd’hui, l’image évoque plutôt les risques auxquels s’exposerait la Grèce en cas, au choix, de cessation de paiement, de sortie de la zone euro, de refus du plan d’aide: à savoir la banqueroute, le retour à la drachme, la déflation, le chaos, l’épidémie de peste noire sans doute, et d'autres. Dans cet article paru dans Le Point, c’est le système de retraites grec qui fait figure d’épée de Damoclès, du point de vue de son poids dans le PIB local (17%), un chiffre à peine supérieur à son équivalent français, selon l’économiste ici interrogé.

La crise actuelle n’est pas la seule à enflammer les imaginations journalistiques piquées de culture antique. Les débuts du gouvernement Tsipras, après les législatives de janvier 2015, avaient donné lieu à des commentaires du même bois. Ainsi, L’Humanité, penché sur la formation du nouveau gouvernement grec, détaillait le profil de Panagiotis Nikoloudis, ministre chargé de «nettoyer les écuries d’Augias». Pourquoi ? Parce qu’il venait d’être nommé au ministère de la lutte contre l’évasion fiscale. L’expression n’est ici pas galvaudée au vu de ce que ladite évasion coûte au fisc grec: environ 7,5 milliards d’euros de manque à gagner selon le journal, tandis qu’en 2012, L’Express annonçait le chiffre de 40 ou 45 milliards d’euros, soit au moins 12% du PIB grec.

Les écuries d’Augias constituaient l’un des douze travaux d’Hercule (ou Héraclès comme l'appelaient les anciens grecs). Pour Ouest France, la tâche de Tsipras est bien comparable aux exploits remplis par le demi-dieu pour expier le meurtre de ses enfants et de sa femme, jetés au feu par lui dans un accès de folie.

Pour outrancières que certaines de ces références soient, les journalistes semblent toujours savoir pourquoi ils en font usage. Mais il y a les autres, ceux qui manient la comparaison mythologique comme Orphée respectait les consignes: de manière approximative.

Une bonne fois pour toutes, Cassandre avait raison

Au premier rang des approximations, on peut placer l’incontournable raillerie envers ceux qu'il est apparemment convenu d'appeler les«Cassandre» comme dans ce sujet publié par Challenges traitant des négociations entre la Grèce et ses créanciers avant que le référendum ne soit annoncé. Alors pessimiste quant à l’issue des discussions entreprises, Wolfgang Schauble, ministre des Finances allemand et partisan de l’intransigeance sur le dossier grec, est dépeint comme «toujours prompt à jouer les Cassandre».

L’expression est malheureuse à plus d’un titre: selon le mythe, Cassandre, qui s’est refusée à Apollon, est condamnée par le dieu à prédire toujours la vérité et à n’être crue jamais. Troyenne, elle ne cesse d’avertir ses compatriotes du danger à venir, et les enjoint notamment de se méfier de ce cheval de bois… On ne peut pas dire que le ministre des Finances du gouvernement Merkel ne soit pas écouté par les européens et les créanciers de la Grèce.

Enfin, certains pêchent par excès de zèle. A lire le papier de Denis Daumin dans La Nouvelle République, on se dit que la chose était fatale. A trop jongler avec les réminiscences, on finit par perdre son lecteur. Après avoir comparé le FMI à une «hydre financière», rappelé que la Grèce était «le pays des dieux de l’Olympe et des travaux d’Hercule», il compare Tsipras à «un Sisyphe moderne». Par Sisyphe, on entend cet homme dont la punition fut de rouler pour toujours un rocher, qui finissait invariablement par glisser, le long d’une colline pour avoir défié les dieux. On peut percevoir dans quelle mesure Tsipras a adopté une attitude de défi mais difficile de voir en quoi l’analogie est pertinente au-delà de ce constat.

Filer la métaphore

Même si les comparaisons avec la geste mythologique sont surabondantes dans le traitement médiatique des événements grecs, toutes n’ont pas été faites, loin s’en faut. On pourrait encore filer la métaphore, à l’exemple de nos collègues. On pourrait par exemple dessiner le Conseil européen en Tantale qui se perdit devant la postérité en tuant puis en cuisinant son fils, Pélops. Manque de pot: démasqué, il sera mis au supplice par les dieux.

En grossissant le trait, certains observateurs critiques pourraient voir dans le FMI un excellent Procuste, cet homme qui, en plus de rançonner les voyageurs, les soumettait à diverses tortures, notamment des coupes, non pas budgétaires cette fois, mais corporelles.

La plupart des Premiers ministres de la troisième république hellène en place avant l’éclatement de la crise financière pourraient, quant à eux, être rapprochés de Pâris, dont les choix peu judicieux avaient amené, selon la légende, une catastrophe géopolitique majeure. Mais il sera délicat de trouver un Homère moderne enclin à raconter l’histoire des Papandréou et des Karamanlis, par exemple. 

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